Les petits gestes de chaque jour

Auteur : Lauriot-Prévost, Suzanne | Ouvrage : Et maintenant une histoire II, Les fêtes civiles .

Fêtes des mères

Un beau jour, cela cas­sa… Sim­ple­ment, la maî­tresse du logis ne se leva pas ce matin-là. Les enfants, encore dans un demi-som­meil, n’entendirent pas, comme d’habitude, les volets de la salle com­mune cla­quer contre la muraille, le feu ne ron­fla pas dans l’âtre, la corde du puits ne grin­ça pas. Per­sonne n’ouvrit la porte du pou­lailler où la volaille piaillait et caque­tait. Et la petite Élise res­ta à pleu­rer inter­mi­na­ble­ment dans ses langes humides.

Ce fut le père qui don­na l’alarme ; il vint frap­per à la porte des enfants en criant rude­ment : « La mère est malade. Levez-vous. » Et un grand malaise, une grande angoisse, une grande désor­ga­ni­sa­tion tom­bèrent sur la mai­son.

* * *

Histoire pour la Fête des mères - La maman est malade Le méde­cin vint ; il en vint même deux. Matin et soir, on alla au bourg pour faire faire des ordon­nances, ache­ter des remèdes. Per­sonne ne pou­vait dire le mal qui minait la maî­tresse. Pour­tant, quelqu’un le savait : c’était l’innocent.

Tho­mas, l’innocent, avait été recueilli tout petit par la maî­tresse. Elle l’avait recueilli parce que per­sonne n’en vou­lait. Elle lui avait don­né une place au foyer, en défen­dant qu’on lui fit des misères car, disait-elle, les souf­frants portent Dieu. Et elle pré­ten­dait que s’il n’en savait pas tant que les autres, il avait cepen­dant le secret des choses mys­té­rieuses que les autres ne connaî­traient jamais.

Peut-être que c’était vrai. En tout cas, pen­dant que les méde­cins dis­cu­taient, écri­vaient, cher­chaient et pres­cri­vaient, il bran­lait tris­te­ment la tête et répé­tait :

« Je sais ben, moué, je sais ben qui c’est qui l’a ren­due malade… »

Gas­pard, l’aîné des enfants, et José, la seconde, et Lucas, et Mathieu et même Mariette qui n’avait que six ans, le prirent à par­ti :

« Eh ! bien, dis-le, Tho­mas, si tu le sais ; dis-le nous qui lui a fait son mal à notre maman, et nous irons le battre jusqu’à le faire tom­ber. »

Mais Tho­mas les regar­dait étran­ge­ment et secouait la tête :

« Si vous le saviez… si vous le saviez… répon­dait-il, mais je ne cré point que je devions vous le dire. »

A la fin, les enfants insis­tèrent tant et tant que l’innocent se ren­dit à leur désir :

« Si vous vou­lez savouère, dit-il, des­cen­dez à minuit dans la grand-salle. Et là, sans bruit ni lumière, écou­tez ben ce qui se dira. »

* * *

A la minuit, pieds nus et silen­cieux comme des ombres, les cinq enfants des­cen­dirent. Ils avaient bien un peu le cœur bat­tant, et si ce n’eut été que des trois petits, bien sûr, ils fussent res­tés blot­tis dans leur lit chaud. Mais Gas­pard et José vou­laient savoir, car la mère qui sen­tait la mai­son en détresse s’en tour­men­tait ; son mal empi­rait et les deux aînés étaient plein d’angoisse et de peine.

Récit pour la Fête des mères - La cuisine de nuitDans la salle qu’éclairait dou­ce­ment un reste de braise, tout était en l’air : la table mal des­ser­vie, les chau­drons depuis trois jours sous l’évier, les chaus­sures boueuses accu­mu­lées près de la porte, les chaises en désordre, tout cela se devi­nait dans l’ombre et sem­blait dire : « Plus de maî­tresse, plus de maî­tresse… » Où était le temps où, lorsque la mère refer­mait sur elle la porte de la salle avant d’aller se cou­cher, tout y res­pi­rait un ordre par­fait et apai­sant ?

Plus de maî­tresse, plus de maî­tresse… En véri­té, cela deve­nait un cau­che­mar, car un léger chu­cho­te­ment mon­tait de par­tout. Et voi­là que les choses se met­taient à par­ler et à se plaindre.

« Quand même, disait l’horloge, en arri­ver là ! Quel mal­heur, quel mal­heur…

— A qui la faute ? » grin­ça aigre­ment la porte du pla­card.

« Dame, dit le balai, s’ils avaient tou­jours quit­té sage­ment leurs galoches sur le seuil les jours de pluie, la mère n’aurait pas tant usé ses forces à net­toyer le car­re­lage…

— S’ils avaient tou­jours mis sage­ment leurs tabliers, sif­fla la les­si­veuse, la mère n’aurait pas tant usé ses forces à laver et rela­ver les tri­cots, les vestes et les culottes…

— Et ce jour, dit une des bûches au coin du four­neau, ce jour pas si loin­tain où la pauvre femme a failli s’évanouir de fatigue en cou­pant le bois pour cuire le dîner…

— Elle avait pour­tant appe­lé Gas­pard, répon­dit une poi­gnée de paille qui se trou­vait dans un sabot. Mais il lisait dans le gre­nier, et a fait sem­blant de ne pas entendre…

— Et le jour, dit une des chaises, où Lucas a négli­gé de fer­mer la porte du cla­pier ! Tous les lapins se sont sau­vés, et c’est encore elle qui a dû cou­rir après. J’étais dehors, je l’ai vu…

— Et le jour, dit la table, où Mathieu n’a pas vou­lu aller décro­cher les volets dehors ! Il fai­sait aigre et elle venait d’avoir chaud : c’est à ce moment qu’elle a pris froid…

— Et si vous saviez les heures de nuit qu’elle a pas­sées à rac­com­mo­der des trous énormes aux chaus­settes parce que José ou Mariette avaient eu la paresse de les chan­ger alors qu’il n’y avait encore qu’un tout petit trou…

— Et les mou­choirs per­dus ! les lits pas faits ! le cou­vert mal mis ! l’eau pas tirée ! les chambres pas ran­gées ! les petits gestes de tous les jours pas faits ou mal faits… »

Les chu­cho­te­ments par­taient main­te­nant de tous les coins de la pièce. Dans la chambre au-des­sus, on mar­cha. Alors, tout se tut de nou­veau. On n’entendit plus que les enfants qui san­glo­taient.

« Ce n’est pas pos­sible, cria Gas­pard, ce n’est pas pos­sible : c’étaient de si petites choses… et jamais nous n’avons fait à Maman le moindre mal. »

L’innocent, qui s’était glis­sé dans l’ombre de la salle, répon­dit :

« Tu te sou­viens du chêne, le grand chêne qu’étions plan­té près de la source ? Un jour, il a tom­bé. Tous les jours, tous les jours, goutte à goutte, la petite source avait man­gé la terre autour des racines. Alors, un jour, il a tom­bé… comme ça… per­sonne pour­tant ne lui avait fait le moindre mal…

— Pour­tant, dit José en pleu­rant, Dieu sait si nous aimons Maman !

— Si on n’aime pas plus que soi-même, répon­dit rude­ment Tho­mas, ça ne sert à rien d’aimer… »

* * *

Le len­de­main, tôt levés, Gas­pard et José se mirent à l’ouvrage. Les petits sui­virent l’exemple et firent de leur mieux.

Lorsque, de son lit, la maman vit que la mai­son ces­sait d’être en détresse (car les maî­tresses de logis n’ont pas besoin d’être pré­sentes pour sen­tir ces choses-là !) elle s’apaisa. Petit à petit, elle alla mieux. Elle gué­rit. La mai­son recom­men­ça à vivre, à rire, à chan­ter.

Fête des mères - Carte de Germaine Bouret

Cette his­toire a l’allure d’un conte. C’est pour­tant, sou­vent, une his­toire vraie. La vie est faite des petits gestes de chaque jour : il y a ceux qui attristent et qui tuent ; il y a ceux qui aident et qui gué­rissent, tous ces petits gestes d’amour qui font la vie belle et joyeuse.

S. Pré­vost

2 Commentaires

  1. abdelkader HAMIDI a dit :

    Je cher­chais, pour mon tra­vail, un petite his­toire rela­tive à la mala­die de la mère, et voi­là que je tombe sur ce mer­veilleux texte qui m’a plon­gé, un moment,
    dans l’océan magique de mes pre­mière lec­tures « inno­centes » d’adolescent . Mer­ci.

    21 juin 2018
    Répondre
    • Le Raconteur a dit :

      Oui, ce sont des his­toires pour les enfants, mais comme vous, je les appré­cie énor­mé­ment pour leur facul­té à me faire « plon­ger dans l’océan magique de mes lec­tures d’adolescent. »

      25 juin 2018
      Répondre

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