Le Salut des Bêtes

Auteur : Lemaître, Jules | Ouvrage : Autres textes .

Temps de lec­ture : 8 minutes

La vieille Sépho­ra habi­tait le vil­lage de Bethléem.

Aux alentours de BethléhemElle vivait d’un trou­peau de chèvres et d’un petit champ plan­té de figuiers.

Jeune, elle avait été ser­vante chez un prêtre, en sorte qu’elle était plus ins­truite des choses reli­gieuses que ne le sont d’or­di­naire les per­sonnes de sa condition.

Reve­nue au vil­lage, mariée, plu­sieurs fois mère, elle avait per­du son mari et ses enfants. Et alors, tout en res­tant secou­rable aux hommes selon ses moyens, le meilleur de sa ten­dresse s’é­tait repor­té sur les bêtes. Elle appri­voi­sait des oiseaux et des sou­ris ; elle recueillait les chiens aban­don­nés et les chats en détresse ; et sa petite mai­son était pleine de tous ces humbles amis.

Elle ché­ris­sait les ani­maux, non seule­ment parce qu’ils sont inno­cents, parce qu’ils donnent leur cœur à qui les aime et parce que leur bonne foi est incom­pa­rable, mais encore parce qu’un grand besoin de jus­tice était en elle.

Elle ne com­pre­nait pas que ceux-là souffrent qui ne peuvent être méchants ni vio­ler une règle qu’ils ne connaissent pas.

Elle s’ex­pli­quait tant bien que mal les souf­frances des hommes. Ins­truite par le prêtre, elle ne croyait pas que tout finit dans la paix dor­mante du schéol, ni que le Mes­sie, quand il vien­drait, dût sim­ple­ment éta­blir la domi­na­tion ter­restre d’Is­raël. Le « royaume de Dieu », ce serait le règne de la jus­tice par delà la tombe. Il appa­raî­trait clai­re­ment, dans ce monde incon­nu, que la dou­leur méri­tée fut une expia­tion. Et quant à la dou­leur immé­ri­tée et sté­rile (comme celle des petits enfants ou de cer­tains mal­heu­reux qui n’ont que médio­cre­ment péché), elle ne sem­ble­rait plus qu’un mau­vais rêve, et serait com­pen­sée par une somme au moins égale de félicités.

Les animaux à Noël - légendeMais les bêtes qui souffrent ? Mais celles qui meurent len­te­ment de mala­dies cruelles, — comme les hommes, — en vous regar­dant de leurs bons yeux ? Mais les chiens dont la ten­dresse est mécon­nue, ou ceux qui perdent le maître à qui ils s’é­taient don­nés, et qui se consument de l’a­voir per­du ? Mais les che­vaux, dont les jour­nées si longues ne sont qu’un effort hale­tant, une las­si­tude sai­gnante sous les coups, et dont le repos même est si morne dans l’obs­cu­ri­té des écu­ries étroites ? Mais les fauves cap­tifs que l’en­nui ronge entre les bar­reaux des cages ? Mais tous ces pauvres ani­maux dont la vie n’est qu’une dou­leur sans espoir et qui n’ont même pas une voix pour faire com­prendre ce qu’ils endurent ou pour se sou­la­ger en malé­dic­tions ? A quoi sert leur souf­france, à ceux-là ? Qu’est-ce qu’ils expient ? Ou quelle com­pen­sa­tion peuvent-ils attendre ?…

Sépho­ra était une vieille femme bien simple ; mais, parce qu’elle était ingé­nu­ment affa­mée de jus­tice, elle agi­tait sou­vent ces ques­tions dans son cœur ; et la pen­sée du mal inex­pli­qué obs­cur­cis­sait pour elle la beau­té du jour et les cou­leurs exquises des col­lines de Judée.

* * *

Lorsque ses voi­sins vinrent lui dire : « Le Mes­sie est né ; un ange nous l’a annon­cé la nuit der­nière ; il est dans une étable, avec sa mère, à un quart de lieue d’i­ci ; et nous l’a­vons ado­ré », la vieille Sépho­ra répondit :

— Nous ver­rons bien.

Car elle avait son idée.

Le soir, après avoir soi­gné ses chèvres, don­né la pâtée à ses autres bêtes et les avoir toutes embras­sées, elle se mit en marche vers l’é­table merveilleuse.

… Dans l’en­chan­te­ment de la nuit bleue, la plaine, les rochers, les arbres et jus­qu’aux brins d’herbe sem­blaient immo­biles de bon­heur. On eût dit que tout sur la terre repo­sait déli­cieu­se­ment. Mais la vieille Sépho­ra n’ou­bliait pas que, à cette heure même, la Nature injuste conti­nuait de faire des choses à défier toute répa­ra­tion future ; elle n’ou­bliait pas que, à cette heure même, par le vaste monde, des malades qui n’é­taient pas des méchants suaient d’an­goisse dans leurs lits brû­lants, des voya­geurs étaient égor­gés sur les routes, des hommes étaient tor­tu­rés par d’autres hommes, des mères pleu­raient sur leurs petits enfants morts, — et des bêtes souf­fraient inex­pri­ma­ble­ment sans savoir pourquoi…

Elle vit devant elle une lueur suave, et pour­tant si vive qu’elle fai­sait pâlir celle de la lune. Cette lumière éma­nait de l’é­table, qui était creu­sée dans un rocher et sou­te­nue par des piliers naturels.

Près de l’en­trée, des cha­meaux dor­maient sur leurs genoux repliés, au milieu d’un amon­cel­le­ment de vases cise­lés ou peints, de cor­beilles de fruits, de lourds tapis dérou­lés et de cof­frets entr’ou­verts où des joyaux scin­tillaient prodigieusement.

« Qu’est-ce que cela ? deman­da la vieille femme.

— Les rois sont arri­vés, répon­dit un homme.

— Des rois ? » dit Sépho­ra en fron­çant les sourcils.

* * *

Elle entra dans l’é­table, vit l’En­fant dans une crèche, entre Marie et Joseph, les trois rois Mages, des ber­gers et des labou­reurs avec leurs femmes, leurs fils et leurs filles, et, dans un coin, un âne et un bœuf.

— Atten­dons, dit-elle.

Adoration des mages-Andrea Mantegna - Histoire pour les veillées de noel scouts

Les trois rois s’a­van­cèrent vers l’En­fant, et les ber­gers se recu­lèrent poli­ment devant eux. Mais l’En­fant fit signe aux ber­gers de s’approcher.

La vieille Sépho­ra ne bou­gea point.

L’En­fant posa sa petite main d’a­bord sur la tête des femmes et des filles, parce qu’elles sont meilleures et souffrent davan­tage, puis sur celles des hommes et des garçons.

Et Marie leur dit :

— Soyez patients ; il vous aime et vient souf­frir avec vous.

Alors le roi blanc crut son tour venu. Mais l’En­fant, d’un geste doux, appe­la le roi noir, puis le roi jaune.

Le roi noir, les che­veux tres­sés court et lui­sants d’huile, et riant de toutes ses dents, offrit au nou­veau-né des col­liers d’a­rêtes de pois­son, des cailloux de diverses cou­leurs, des dattes et des noix de coco.

Et Marie lui dit :

— Tu n’es pas méchant, mais tu ne sais pas. Tâche de te figu­rer ce que tu serais si tu n’é­tais pas roi dans ton pays. Ne mange plus d’hommes et ne bats plus tes sujets.

Le roi jaune, aux yeux obliques, offrit des pièces de soie bro­dées de chi­mères, des potiches où des rayons de lune sem­blaient figés dans l’é­mail, une sphère d’i­voire curieu­se­ment fouillée, qui repré­sen­tait le ciel avec ses pla­nètes et tous les ani­maux de la créa­tion, et des sacs de thé cueilli sur des arbris­seaux de choix dans la bonne saison.

Et Marie lui dit :

— Ne te cache plus à ton peuple. Ne crois pas que toute sagesse soit en toi et dans ta race. Et prends soin de ceux qui ne mangent que de mau­vais riz.

Le roi blanc, en habit mili­taire, offrit à l’En­fant des orfè­vre­ries déli­cates, des armes cise­lées et niel­lées, des sta­tuettes taillées à la res­sem­blance des plus belles femmes, et des étuis de pourpre conte­nant les écri­tures d’un sage nom­mé Platon.

Et Marie lui dit :

— Ne fais pas de guerres injustes. Crains les plai­sirs qui endur­cissent le cœur. Fonde des lois équi­tables, et crois qu’il importe à tous et à toi-même que nul ne soit mal­trai­té dans ton royaume.

Et, après les ber­gers et les labou­reurs, l’En­fant bénit les rois, dans l’ordre où il les avait appelés.

* * *

La vieille Sépho­ra songeait :

— Cet ordre est rai­son­nable. L’En­fant a com­men­cé par ceux qui ont le plus besoin de sa venue. Il fait assez entendre qu’il se sou­cie de la jus­tice et qu’il en réta­bli­ra le règne, soit dans ce monde, soit dans un autre… Sa mère, d’ailleurs, a très bien par­lé… Cepen­dant il ne songe pas à tout. Que fera-t-il pour les bêtes ?

Légende des animaux de Noel : Sous le regard du boeuf et de l'âneMais Marie enten­dit sa pen­sée. Elle se tour­na vers l’En­fant, et l’En­fant se tour­na vers l’âne et le bœuf.

* * *

L’âne, maigre et rogneux, le bœuf, assez gras, mais triste, s’ap­pro­chèrent de la crèche et flai­rèrent Jésus…

L’En­fant posa une main sur le nez du bœuf et, de son autre main, il ser­ra dou­ce­ment une des oreilles de l’âne.

Et le bœuf sem­bla sou­rire ; et des yeux de l’âne jaillirent deux larmes, qui se per­dirent dans son poil rude.

En même temps, un des cha­meaux qui étaient dehors entra pai­si­ble­ment dans l’é­table et allon­gea vers l’En­fant sa tête confiante.

* * *

La vieille Sépho­ra com­prit ce que cela signi­fiait, et qu’il y a aus­si un para­dis pour les bêtes qui souffrent…

Et, à son tour, elle s’a­van­ça vers l’Enfant.

2 Commentaires

  1. Pincemaille a dit :

    Très beau conte !
    Je viens de perdre, récem­ment, un petit chien que j’a­do­rais – morte de vieillesse à 17 ans – et je me dis par­fois que ces êtres-là ne peuvent pas dis­pa­raître ain­si dans le néant car ils ont une sorte de « petite âme », qu” il doit exis­ter, dans un coin du Ciel, une petite pla­nète bleue qui leur est réser­vée. N’ont-ils pas été créés par Dieu comme nous ! Ils connaissent l’a­mour, la haine, la joie, la peur = sen­ti­ments de base. Leur intel­li­gence embryon­naire fonc­tionne sur le prin­cipe de l’as­so­cia­tion d’i­dées : un chien qui a pris un coup de bâton ne repas­se­ra pas au même endroit sans ter­reur, et, même, évi­te­ra cet endroit !
    St. Fran­çois d’As­sise les appe­lait ses frères et ils le sont vraiment !
    Celui qui fait souf­frir un ani­mal fera aus­si souf­frir un homme sans plus de remords !
    Ami­tiés à tous et mer­ci pour vos si belles histoires.

    2 janvier 2016
    Répondre
    • Le Raconteur a dit :

      C’est aus­si une grande inter­ro­ga­tion pour moi, les liens d’a­mi­tié que l’on peut avoir sur terre et qui n’exis­te­rait plus au para­dis, notre besoin d’a­mour étant com­blé au delà de toute espé­rance par la vision béatifique.
      Et il est vrai que nos amis les bêtes peuvent être attachant !

      4 janvier 2016
      Répondre

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