Le Salut des Bêtes

Auteur : Lemaître, Jules | Ouvrage : Autres textes .

Temps de lec­ture : 6 minutes

La vieille Sépho­ra habi­tait le vil­lage de Beth­léem.

Aux alentours de BethléhemElle vivait d’un trou­peau de chèvres et d’un petit champ plan­té de figuiers.

Jeune, elle avait été ser­vante chez un prêtre, en sorte qu’elle était plus ins­truite des choses reli­gieuses que ne le sont d’ordinaire les per­sonnes de sa condi­tion.

Reve­nue au vil­lage, mariée, plu­sieurs fois mère, elle avait per­du son mari et ses enfants. Et alors, tout en res­tant secou­rable aux hommes selon ses moyens, le meilleur de sa ten­dresse s’était repor­té sur les bêtes. Elle appri­voi­sait des oiseaux et des sou­ris ; elle recueillait les chiens aban­don­nés et les chats en détresse ; et sa petite mai­son était pleine de tous ces humbles amis.

Elle ché­ris­sait les ani­maux, non seule­ment parce qu’ils sont inno­cents, parce qu’ils donnent leur cœur à qui les aime et parce que leur bonne foi est incom­pa­rable, mais encore parce qu’un grand besoin de jus­tice était en elle.

Elle ne com­pre­nait pas que ceux-là souffrent qui ne peuvent être méchants ni vio­ler une règle qu’ils ne connaissent pas.

Elle s’expliquait tant bien que mal les souf­frances des hommes. Ins­truite par le prêtre, elle ne croyait pas que tout finit dans la paix dor­mante du schéol, ni que le Mes­sie, quand il vien­drait, dût sim­ple­ment éta­blir la domi­na­tion ter­restre d’Israël. Le « royaume de Dieu », ce serait le règne de la jus­tice par delà la tombe. Il appa­raî­trait clai­re­ment, dans ce monde incon­nu, que la dou­leur méri­tée fut une expia­tion. Et quant à la dou­leur immé­ri­tée et sté­rile (comme celle des petits enfants ou de cer­tains mal­heu­reux qui n’ont que médio­cre­ment péché), elle ne sem­ble­rait plus qu’un mau­vais rêve, et serait com­pen­sée par une somme au moins égale de féli­ci­tés.

Les animaux à Noël - légendeMais les bêtes qui souffrent ? Mais celles qui meurent len­te­ment de mala­dies cruelles, — comme les hommes, — en vous regar­dant de leurs bons yeux ? Mais les chiens dont la ten­dresse est mécon­nue, ou ceux qui perdent le maître à qui ils s’étaient don­nés, et qui se consument de l’avoir per­du ? Mais les che­vaux, dont les jour­nées si longues ne sont qu’un effort hale­tant, une las­si­tude sai­gnante sous les coups, et dont le repos même est si morne dans l’obscurité des écu­ries étroites ? Mais les fauves cap­tifs que l’ennui ronge entre les bar­reaux des cages ? Mais tous ces pauvres ani­maux dont la vie n’est qu’une dou­leur sans espoir et qui n’ont même pas une voix pour faire com­prendre ce qu’ils endurent ou pour se sou­la­ger en malé­dic­tions ? A quoi sert leur souf­france, à ceux-là ? Qu’est-ce qu’ils expient ? Ou quelle com­pen­sa­tion peuvent-ils attendre ?…

Sépho­ra était une vieille femme bien simple ; mais, parce qu’elle était ingé­nu­ment affa­mée de jus­tice, elle agi­tait sou­vent ces ques­tions dans son cœur ; et la pen­sée du mal inex­pli­qué obs­cur­cis­sait pour elle la beau­té du jour et les cou­leurs exquises des col­lines de Judée.

* * *

Lorsque ses voi­sins vinrent lui dire : « Le Mes­sie est né ; un ange nous l’a annon­cé la nuit der­nière ; il est dans une étable, avec sa mère, à un quart de lieue d’ici ; et nous l’avons ado­ré », la vieille Sépho­ra répon­dit :

— Nous ver­rons bien.

Car elle avait son idée.

Le soir, après avoir soi­gné ses chèvres, don­né la pâtée à ses autres bêtes et les avoir toutes embras­sées, elle se mit en marche vers l’étable mer­veilleuse.

… Dans l’enchantement de la nuit bleue, la plaine, les rochers, les arbres et jusqu’aux brins d’herbe sem­blaient immo­biles de bon­heur. On eût dit que tout sur la terre repo­sait déli­cieu­se­ment. Mais la vieille Sépho­ra n’oubliait pas que, à cette heure même, la Nature injuste conti­nuait de faire des choses à défier toute répa­ra­tion future ; elle n’oubliait pas que, à cette heure même, par le vaste monde, des malades qui n’étaient pas des méchants suaient d’angoisse dans leurs lits brû­lants, des voya­geurs étaient égor­gés sur les routes, des hommes étaient tor­tu­rés par d’autres hommes, des mères pleu­raient sur leurs petits enfants morts, — et des bêtes souf­fraient inex­pri­ma­ble­ment sans savoir pour­quoi…

Elle vit devant elle une lueur suave, et pour­tant si vive qu’elle fai­sait pâlir celle de la lune. Cette lumière éma­nait de l’étable, qui était creu­sée dans un rocher et sou­te­nue par des piliers natu­rels.

Près de l’entrée, des cha­meaux dor­maient sur leurs genoux repliés, au milieu d’un amon­cel­le­ment de vases cise­lés ou peints, de cor­beilles de fruits, de lourds tapis dérou­lés et de cof­frets entr’ouverts où des joyaux scin­tillaient pro­di­gieu­se­ment.

« Qu’est-ce que cela ? deman­da la vieille femme.

— Les rois sont arri­vés, répon­dit un homme.

— Des rois ? » dit Sépho­ra en fron­çant les sour­cils.

* * *

Elle entra dans l’étable, vit l’Enfant dans une crèche, entre Marie et Joseph, les trois rois Mages, des ber­gers et des labou­reurs avec leurs femmes, leurs fils et leurs filles, et, dans un coin, un âne et un bœuf.

— Atten­dons, dit-elle.

Adoration des mages-Andrea Mantegna - Histoire pour les veillées de noel scouts

Les trois rois s’avancèrent vers l’Enfant, et les ber­gers se recu­lèrent poli­ment devant eux. Mais l’Enfant fit signe aux ber­gers de s’approcher.

La vieille Sépho­ra ne bou­gea point.

L’Enfant posa sa petite main d’abord sur la tête des femmes et des filles, parce qu’elles sont meilleures et souffrent davan­tage, puis sur celles des hommes et des gar­çons.

Et Marie leur dit :

— Soyez patients ; il vous aime et vient souf­frir avec vous.

Alors le roi blanc crut son tour venu. Mais l’Enfant, d’un geste doux, appe­la le roi noir, puis le roi jaune.

Le roi noir, les che­veux tres­sés court et lui­sants d’huile, et riant de toutes ses dents, offrit au nou­veau-né des col­liers d’arêtes de pois­son, des cailloux de diverses cou­leurs, des dattes et des noix de coco.

Et Marie lui dit :

— Tu n’es pas méchant, mais tu ne sais pas. Tâche de te figu­rer ce que tu serais si tu n’étais pas roi dans ton pays. Ne mange plus d’hommes et ne bats plus tes sujets.

Le roi jaune, aux yeux obliques, offrit des pièces de soie bro­dées de chi­mères, des potiches où des rayons de lune sem­blaient figés dans l’émail, une sphère d’ivoire curieu­se­ment fouillée, qui repré­sen­tait le ciel avec ses pla­nètes et tous les ani­maux de la créa­tion, et des sacs de thé cueilli sur des arbris­seaux de choix dans la bonne sai­son.

Et Marie lui dit :

— Ne te cache plus à ton peuple. Ne crois pas que toute sagesse soit en toi et dans ta race. Et prends soin de ceux qui ne mangent que de mau­vais riz.

Le roi blanc, en habit mili­taire, offrit à l’Enfant des orfè­vre­ries déli­cates, des armes cise­lées et niel­lées, des sta­tuettes taillées à la res­sem­blance des plus belles femmes, et des étuis de pourpre conte­nant les écri­tures d’un sage nom­mé Pla­ton.

Et Marie lui dit :

— Ne fais pas de guerres injustes. Crains les plai­sirs qui endur­cissent le cœur. Fonde des lois équi­tables, et crois qu’il importe à tous et à toi-même que nul ne soit mal­trai­té dans ton royaume.

Et, après les ber­gers et les labou­reurs, l’Enfant bénit les rois, dans l’ordre où il les avait appe­lés.

* * *

La vieille Sépho­ra son­geait :

— Cet ordre est rai­son­nable. L’Enfant a com­men­cé par ceux qui ont le plus besoin de sa venue. Il fait assez entendre qu’il se sou­cie de la jus­tice et qu’il en réta­bli­ra le règne, soit dans ce monde, soit dans un autre… Sa mère, d’ailleurs, a très bien par­lé… Cepen­dant il ne songe pas à tout. Que fera-t-il pour les bêtes ?

Légende des animaux de Noel : Sous le regard du boeuf et de l'âneMais Marie enten­dit sa pen­sée. Elle se tour­na vers l’Enfant, et l’Enfant se tour­na vers l’âne et le bœuf.

* * *

L’âne, maigre et rogneux, le bœuf, assez gras, mais triste, s’approchèrent de la crèche et flai­rèrent Jésus…

L’Enfant posa une main sur le nez du bœuf et, de son autre main, il ser­ra dou­ce­ment une des oreilles de l’âne.

Et le bœuf sem­bla sou­rire ; et des yeux de l’âne jaillirent deux larmes, qui se per­dirent dans son poil rude.

En même temps, un des cha­meaux qui étaient dehors entra pai­si­ble­ment dans l’étable et allon­gea vers l’Enfant sa tête confiante.

* * *

La vieille Sépho­ra com­prit ce que cela signi­fiait, et qu’il y a aus­si un para­dis pour les bêtes qui souffrent…

Et, à son tour, elle s’avança vers l’Enfant.

2 Commentaires

  1. Pincemaille a dit :

    Très beau conte !
    Je viens de perdre, récem­ment, un petit chien que j’adorais – morte de vieillesse à 17 ans – et je me dis par­fois que ces êtres-là ne peuvent pas dis­pa­raître ain­si dans le néant car ils ont une sorte de « petite âme », qu” il doit exis­ter, dans un coin du Ciel, une petite pla­nète bleue qui leur est réser­vée. N’ont-ils pas été créés par Dieu comme nous ! Ils connaissent l’amour, la haine, la joie, la peur = sen­ti­ments de base. Leur intel­li­gence embryon­naire fonc­tionne sur le prin­cipe de l’association d’idées : un chien qui a pris un coup de bâton ne repas­se­ra pas au même endroit sans ter­reur, et, même, évi­te­ra cet endroit !
    St. Fran­çois d’Assise les appe­lait ses frères et ils le sont vrai­ment !
    Celui qui fait souf­frir un ani­mal fera aus­si souf­frir un homme sans plus de remords !
    Ami­tiés à tous et mer­ci pour vos si belles his­toires.

    2 janvier 2016
    Répondre
    • Le Raconteur a dit :

      C’est aus­si une grande inter­ro­ga­tion pour moi, les liens d’amitié que l’on peut avoir sur terre et qui n’existerait plus au para­dis, notre besoin d’amour étant com­blé au delà de toute espé­rance par la vision béa­ti­fique.
      Et il est vrai que nos amis les bêtes peuvent être atta­chant !

      4 janvier 2016
      Répondre

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