Né en 1235 à Palma, dans l’île Majorque, Raymond Lulle, après avoir reçu de ses parents une excellente éducation, se vit admis en qualité de page au service de Jaime Ier, roi d’Aragon. Il avait alors 14 ans. Voyages, amusements poétiques, plaisirs de cour, il connut tout cela et s’y laissa prendre. Marié et père de deux enfants, il continua encore sa vie dissipée. Enfin, vers 1265, le Christ lui apparut et le conquit. Désormais, un idéal l’anima, celui de convertir les infidèles, les Arabes surtout, et de mourir martyr. Pendant neuf ans, il étudia le latin, l’arabe, la philosophie, la théologie : il se mit ensuite à publier de nombreux et savants ouvrages qui lui ont valu le titre de « Docteur illuminé ». Puis commença la série de ses voyages apostoliques : Rome, la Terre Sainte, Paris, Montpellier, l’Italie, Tunis, Naples, Rome, Gênes, Paris, l’Italie, l’Espagne, Tunis, enfin Bougie, où il fut lapidé en 1315 en haine de la religion. Le bienheureux Raymond Lulle est honoré comme martyr dans l’île Majorque, sa patrie, où son corps fut transporté.
Peu à peu, la rumeur d’un Enfant avec une auréole se répandit et pénétra les coins les plus isolés.
Là-bas, vivaient trois rois qui étaient voisins et qui s’appelaient Gaspard, Melchior et Balthazar. Ils ressemblaient à des mendiants et pourtant ils étaient des vrais rois et –plus bizarre encore– des sages. Selon l’Écriture, ils savaient s’orienter d’après la constellation des étoiles et c’est un art difficile comme le savent tous ceux qui ont déjà essayé de suivre une étoile.
Chacun des trois rois prépara un cadeau pour le divin Enfant. Gaspard était un roi très puissant ; aussi il pensa qu’il fallait de l’or pour le Roi des rois. Le pieux Melchior voulu honorer le Dieu descendu sur terre et pour cela il prit de l’encens. Et pourquoi Balthazar prit-il de la myrrhe ? Avait-il pressenti que cette Enfant allait souffrir, et souffrir jusqu’à la mort, pour nous ?
En tout cas, c’est ainsi que les trois rois chargés de leur présent, l’or, l’encens et la myrrhe, se réunirent, équipèrent un merveilleux cortège et partirent le soir en hâte avec leurs chameaux et les éléphants. Dans la journée, les hommes et les animaux se reposaient sous les rochers du désert de pierres et l’étoile qui leur indiquait la direction, les attendait patiemment dans le ciel, caché par la lumière et la chaleur du soleil. Mais la nuit, elle guidait à nouveau le cortège.
* * *
Ainsi, ils avancèrent durant de nombreux jours. Enfin, en arrivant à Jérusalem, l’étoile suivit la direction de Bethléem.
La vieille Séphora habitait le village de Bethléem.
Elle vivait d’un troupeau de chèvres et d’un petit champ planté de figuiers.
Jeune, elle avait été servante chez un prêtre, en sorte qu’elle était plus instruite des choses religieuses que ne le sont d’ordinaire les personnes de sa condition.
Revenue au village, mariée, plusieurs fois mère, elle avait perdu son mari et ses enfants. Et alors, tout en restant secourable aux hommes selon ses moyens, le meilleur de sa tendresse s’était reporté sur les bêtes. Elle apprivoisait des oiseaux et des souris ; elle recueillait les chiens abandonnés et les chats en détresse ; et sa petite maison était pleine de tous ces humbles amis.
Elle chérissait les animaux, non seulement parce qu’ils sont innocents, parce qu’ils donnent leur cœur à qui les aime et parce que leur bonne foi est incomparable, mais encore parce qu’un grand besoin de justice était en elle.
Elle ne comprenait pas que ceux-là souffrent qui ne peuvent être méchants ni violer une règle qu’ils ne connaissent pas.
Elle s’expliquait tant bien que mal les souffrances des hommes. Instruite par le prêtre, elle ne croyait pas que tout finit dans la paix dormante du schéol, ni que le Messie, quand il viendrait, dût simplement établir la domination terrestre d’Israël. Le « royaume de Dieu », ce serait le règne de la justice par delà la tombe. Il apparaîtrait clairement, dans ce monde inconnu, que la douleur méritée fut une expiation. Et quant à la douleur imméritée et stérile (comme celle des petits enfants ou de certains malheureux qui n’ont que médiocrement péché), elle ne semblerait plus qu’un mauvais rêve, et serait compensée par une somme au moins égale de félicités.
Mais les bêtes qui souffrent ? Mais celles qui meurent lentement de maladies cruelles, — comme les hommes, — en vous regardant de leurs bons yeux ? Mais les chiens dont la tendresse est méconnue, ou ceux qui perdent le maître à qui ils s’étaient donnés, et qui se consument de l’avoir perdu ? Mais les chevaux, dont les journées si longues ne sont qu’un effort haletant, une lassitude saignante sous les coups, et dont le repos même est si morne dans l’obscurité des écuries étroites ? Mais les fauves captifs que l’ennui ronge entre les barreaux des cages ? Mais tous ces pauvres animaux dont la vie n’est qu’une douleur sans espoir et qui n’ont même pas une voix pour faire comprendre ce qu’ils endurent ou pour se soulager en malédictions ? A quoi sert leur souffrance, à ceux-là ? Qu’est-ce qu’ils expient ? Ou quelle compensation peuvent-ils attendre ?…
Séphora était une vieille femme bien simple ; mais, parce qu’elle était ingénument affamée de justice, elle agitait souvent ces questions dans son cœur ; et la pensée du mal inexpliqué obscurcissait pour elle la beauté du jour et les couleurs exquises des collines de Judée.
Ce soir on ne va pas vous dire pourquoi la sainte Vierge était à la crèche ; ça on n’a pas besoin de vous l’apprendre, vous le savez fort bien.
Si la sainte Vierge est venue à la crèche, c’est tout simplement pour que son enfant naisse dans une crèche, c’est-à-dire une étable, c’est normal : un agneau naît dans une étable et son enfant à elle, c’est l’Agneau de Dieu —comme on dira plus tard à la messe en montrant le pain consacré— Son enfant est du pain et elle est la boulangère. Son enfant est l’Agneau qui porte le péché du monde. Et elle, elle porte son enfant pour le salut du monde. Elle est la boulangère qui pétrit dans sa chair le pain charnel qu’est son enfant
Et le Verbe s’est fait chair
C’est pour cela, vous le savez bien, c’est pour cela que la sainte Vierge était à la crèche.
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Et on ne va pas vous dire non plus pourquoi saint Joseph était à la crèche ; ça vous le savez bien aussi mais c’est plus difficile à expliquer parce que Jésus n’a qu’un Père : ce Père qui donne la becquée aux oiseaux du ciel et qui tisse une parure royale pour les fleurs des champs. Ce Père à qui il faudra toute l’éternité pour se consoler lorsque les hommes conduiront son Agneau à l’abattoir pour le tuer. Ce Père qui nous console de toute éternité lorsque son Unique livre aux hommes le Pain qui nourrit toute chair.
Allons ! Vite, Meriem, Sallah, Suzanne !… À vos fourneaux, lambines !… Qu’avez-vous à faire sur le seuil ?… Les clients sont pressés… Eh bien, Joreb ?… Je parle aussi pour toi, mon garçon… Qu’attends-tu ?… Les bêtes de Si Hammen ont besoin de nourriture, hâte-toi, sinon… »
Devant le geste de menace, le jeune garçon s’empresse d’obéir, tandis que les trois servantes regagnent précipitamment leur cuisine.
C’est que maîtresse Sarah n’est point commode ; chacun sait qu’elle a la main leste. Il est inutile de lui résister. Son époux lui-même, le pauvre Nathan, n’ose guère élever la voix devant elle. Certes, il faut à Sarah force énergie pour faire marcher droit le personnel et les clients de l’hôtellerie ; mais elle s’y entend. Louanges soient rendues à l’Éternel ! Jusqu’à présent, tout marche bien. Poings sur les hanches, Sarah promène sur la cour du klan un œil satisfait.
La scène est pittoresque : sous le regard de dame Sarah, une foule bruyante et bigarrée s’agite dans le vaste enclos. Ici, ce sont les riches marchands nomades venant d’Asie ou d’Égypte…, avec leurs ballots de marchandises. Plus loin, les chameaux étirent leurs longs cous pelés… tandis qu’à côté les petits ânes résignés se reposent d’un long et pénible voyage. Mais aujourd’hui, en plus des habituels clients, l’auberge est pleine de Juifs venus, selon l’ordre de César, se faire inscrire dans leur ville d’origine ; il en arrive de toutes les régions et de toutes les conditions : Pharisiens hautains, Rabbis vénérés, ou simples petits artisans des bourgs et des campagnes. Ces derniers s’entassent dans la cour tandis que les autres se partagent les chambres exiguës que l’astucieuse Sarah ne cède qu’à prix d’or.
Mais les sourcils de dame Sarah se froncent de colère. Eh quoi ! Joreb, ce paresseux, vient de s’asseoir, alors que le travail presse !… Pas de ça !… Prestement, la maîtresse se charge de le rappeler à l’ordre.
Le petit n’en peut plus : ses minces bras de treize ans sont rompus d’avoir soulevé tant de lourds colis ; mais cela, la patronne ne l’admet pas !… C’est dur d’être seul et orphelin !… Dans toute cette foule, Joreb se sent encore plus isolé que d’habitude. Réprimant un soupir, il se saisit d’une outre et se dirige vers les animaux assoiffés.
Dans une maison, vieille maison offerte à tous les vents, restait il y a bien longtemps une vieille, vieille femme qu’on appelait la mamet Jaumette. La vie n’avait guère épargné la vieille, et elle n’avait plus de famille qu’un petit-fils. Et encore : l’enfant qui s’appelait Olivier était si petit, si maigre, si pâle, que le voyant chacun retenait sa respiration de crainte de le voir s’affaisser comme un château de cartes. La vieille avait en charge la bergerie du château de la Baume qui se trouvait tout à côté de la maison, vieille maison offerte à tous les vents.
Un jour un médecin passant par là, vit l’enfant si petit, si maigre, si pâle. Il dit à la vieille femme qu’elle devrait mieux le conduire à l’hôpital. Au regard qu’échangèrent la mamet Jaumette et son petit-fils, il sut que rien ne pourrait séparer ces deux-là. Alors il proposa à la vieille de faire coucher l’enfant dans la bergerie, et non dans la vieille maison offerte à tous les vents :
— La chaleur des moutons le protégera du froid, et avec un peu de chance peut-être se portera-t-il mieux. Et le médecin s’en fut là où l’on payait ses services.
La vieille femme aménagea un coin pour l’enfant, à l’écart des moutons, et la vie continua comme par le passé. Mais Olivier ne s’en portait pas mieux. La fièvre dévorait ses grands yeux, et il ne quittait plus guère la bergerie.
Vint la période de Noël. Olivier, pour passer le temps, confectionna une crèche, et y mit tous les santons que la mémé Jaumette lui avait offerts les Noëls précédents :
Le tout petit Enfant dans son nid de paille, Joseph et Marie, le bœuf et l’âne, les rois mages, l’ange Boufareu soufflant dans sa trompette, le berger et son chien, un petit pâtre qui portait un agneau, l’aveugle et son fils, un banc d’allumettes, les amoureux Mireille et Vincent se cachant derrière un buisson de mousse, Roustide et sa lanterne cherchant les amoureux, le Ravi s’extasiant tout en levant les bras, le garde champêtre et le boumian, la poissonnière et son pistachier de mari, le rémouleur, qu’on appelle amoulaïre en Provence, le meunier qui s’était chargé d’un sac énorme de farine fraîchement moulue, un montreur d’ours et sa bête…