Le brigand de la forêt

Auteur : Dardennes, Rose | Ouvrage : À l'ombre du clocher - 1. Les sacrements .

Extrême-Onction

« Ton père va mieux ?

— Oui, il est reve­nu de l’hôpital. Même, il désire te voir, je venais te le dire.

— Me voir ? Moi ?…

Gui­laine est intri­guée. Que peut lui vou­loir le père de Colette ? Elle a peur aus­si de le voir encore dans le sang et avec des pan­se­ments, comme le jour de l’accident. Il y a trois semaines de cela, mais elle en est encore impres­sion­née. couvreurElle jouait à la marelle, avec Josette. Elles enten­daient, sans y prendre garde, le toc-toc léger d’un mar­teau de cou­vreur sur les ardoises sonores.

— Tiens ! dit Gui­laine, le père de Colette est sur le toit de votre grange.

Elles le regar­dèrent une minute aller et venir sur le vieux toit, arra­chant ici un cous­sin de mousse, pous­sant là une ardoise…

— Brr !… je n’aimerais pas être à sa place…

— Sur­tout sur le bord…

Der­rière elles, une voix les fit sur­sau­ter :

— S’il n’y avait que des as de votre trempe, il pleu­vrait sur votre lit, je pense !

Le fac­teur avait enten­du leurs dires et les regar­dait en riant. Gui­laine ouvrit la bouche pour lui répondre que les fillettes ne vont pas sur les toits. Mais la phrase s’étrangla… un cra­que­ment, une ef­froyable dégrin­go­lade d’ardoises, un cri, figèrent tout le monde…

— Ah ! mon Dieu !…

Le cou­vreur n’était plus sur le toit. A sa place on voyait un grand trou… Le fac­teur cou­rait à la grange. Les gens sor­taient des mai­sons voi­sines…

— Qu’y a-t-il ?

— Est-il tué ?

— Com­ment cela s’est-il fait ?

— Le toit a donc cédé ?

Des hommes cou­raient, Des femmes criaient ! Josette n’osait regar­der, mais Gui­laine, curieuse, l’entraîna vers la grange où des gens s’affairaient autour du bles­sé.

— Voi­là de l’alcool, disait Madame Mélie.

— On a télé­pho­né au doc­teur, annon­çait le grand Georges.

— On a aus­si été pour pré­ve­nir Mon­sieur le Curé, dit la bou­lan­gère, tout bas, mais il est absent. Il est à la Colom­bière, a dit sa bonne.

La Colom­bière : une ferme per­due der­rière le bois, sans télé­phone. Mon­sieur le Curé revien­drait-il à temps ! Le bles­sé sai­gnait abon­dam­ment. S’il allait mou­rir avant que le prêtre soit ren­tré ?…

Gui­laine et Josette se consul­tèrent d’un regard : elles iraient, elles, à vélo jusqu’à la Colom­bière ; elles deman­de­raient à Mon­sieur le Curé de reve­nir immé­dia­te­ment. Elles ne pou­vaient pas lais­ser mou­rir le père de Colette comme un chien, ça non !

Un mot sur la table, pour que Maman le trouve à son retour, et les voi­la sur la route. En plaine, ça allait, mais à l’orée du bois, elles fris­son­nèrent : la nuit sor­tait des taillis épais, elle gagnait, gagnait… Les arbres pre­naient dans la pénombre des formes étranges, inquié­tantes…

— J’ai peur, dit Josette.

Sa voix fit déta­ler un lapin. Elles posèrent pied à terre.

Prêtre dans une forêt - Alexandre BAR (graveur, dessinateur)

— Si on retour­nait ?

— Mais le père de Colette ?

Elles se remirent en selle, rou­lant à toute allure vers la Colom­bière, silen­cieuses, angois­sées. Sou­dain, un bruit de pas les aler­ta.

— Quelqu’un !… Cachons-nous !

— Mais si le père de Colette meurt en nous atten­dant ?

Elles péda­lèrent encore plus vite, le cœur fou, la gorge sèche, la volon­té pour­tant inflexible : elles iraient jusqu’au bout, coûte que coûte ; elles devaient ame­ner le prêtre au mou­rant…

Le bruit de pas crois­sait, effrayant dans le soir aux ombres fan­tas­tiques.

— Mon bon ange, mur­mu­ra Josette tout bas, fai­tes que ce ne soit pas un bri­gand…

Elles fon­çaient, sans oser regar­der le pas­sant. Mais celui-ci, allè­gre­ment, les inter­pel­la :

— Où donc filez-vous si vite à cette heure, les enfants ?

— Mon­sieur le Curé !… Ah ! quel bon­heur !…

***

Onctions des malades - Dutch School, vers 1600— Ben quoi ? dit Colette, impa­tiente, tu viens ? Gui­laine tres­saille. A revivre ce sou­ve­nir, elle avait oublié ce que lui deman­dait Colette.

— Papa veut te voir, je te dis !

Une voix d’homme répon­dit joyeu­se­ment dès qu’elle eut fran­chi le seuil :

— Je veux te remer­cier, Gui­laine. Le jour de l’accident, tout le monde a été bien gen­til pour moi, mais Josette et toi, vous avez encore fait plus que les autres : parce que si j’étais mort, hein…

Il s’interrompt. Son regard se perd un ins­tant au-delà des nuages… Gui­laine, rouge de fier­té, achève elle-même, avec sa tran­quille can­deur d’enfant :

— Si vous étiez mort, c’est nous qui vous aurions ouvert le ciel !… Mais je suis quand même contente que vous soyez gué­ri, parce que… Colette n’aurait plus de papa, et… il aurait plu sur mon lit !

 

Rose Dar­dennes.

Coloriage pour le catéchisme : L'onction des malades

Soyez le premier à commenter

    Laisser un commentaire

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

    *

    Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.