L’anniversaire de Patricia

Auteur : Cordier, Y. | Ouvrage : Et maintenant une histoire I, Les commandements à observer, les vertus à pratiquer .

Temps de lec­ture : 7 minutes

Charité envers le prochain.

Toutes les fleurs sont écloses, l’atmosphère est tiède, le soleil dans un ciel sans nuage, et les oiseaux s’égosillent à qui mieux-mieux, lan­çant sous les ombrages du parc leurs chants clairs comme des sources : tout invite à la joie ; le cœur le plus fer­mé ne peut res­ter insen­sible au charme de cette fin de prin­temps. Plus que par­tout ailleurs, c’est jour de joie dans la mai­son de Patri­cia dont on fête aujourd’hui les seize ans.

Dans la cour, les bas­sins ont été rem­plis soi­gneu­se­ment et les jets d’eau jaillissent très haut pour retom­ber en fines gout­te­lettes sur les bras nus des fillettes rieuses qui devisent gaie­ment autour de la vasque de marbre…

Constantin Hölscher - Dans le temple des Vestales« Mais où donc se cache Patri­cia ? Nous ne l’avons pas encore aper­çue. », deman­da Lau­ra, une jolie bru­nette au visage mutin.

« Tiens, regarde, la voi­ci.

— Ohé ! Patri­cia. »

Avec de grands gestes, Lau­ra, Céci­lia et Fla­via appellent leur amie. Celle-ci rapi­de­ment a rejoint le groupe joyeux et qui s’extasie sur la beau­té de la fête ; les jeunes filles se dirigent vers le parc, à l’extrémité duquel est ins­tal­lée la nou­velle volière : le magni­fique cadeau d’anniversaire de Patri­cia. Devant les oiseaux au plu­mage écla­tant, Lau­ra ne peut rete­nir un « Oh ! » d’admiration.

« Que tu as de la chance, Patri­cia. », mur­mure Fla­via avec une pointe d’envie.

* * *

Tard dans la nuit, la fête se pro­longe. Au fur et à mesure que l’heure avance, Patri­cia sent mon­ter en elle une immense joie, mais aus­si un peu d’angoisse : si elle allait ne pas pou­voir sor­tir ! Les der­niers invi­tés ont fran­chi le seuil et l’on entend le bruit de leurs pas dimi­nuer dans la nuit.

Patri­cia a rejoint sa chambre. La mai­son a retrou­vé son calme ; aucun bruit ne trouble plus le grand silence de la nuit, si ce n’est le chant du ros­si­gnol qui s’égosille tout en haut du grand oran­ger.

Alors, len­te­ment, Patri­cia revêt sa robe sombre et, fur­tive, se glisse dans le jar­din. Son pas est si léger, que c’est à peine si le gra­vier crisse sous ses pieds. Le por­tail fran­chi, elle se hâte, la petite Patri­cia, elle se hâte dans les rues désertes. Par­fois, une ombre fur­tive comme elle semble se diri­ger dans la même direc­tion, mais sait-on jamais ? Alors, Patri­cia longe les grands murs d’un peu plus près, comme pour se confondre avec les pierres grises. Si vite elle a mar­ché, que déjà elle aper­çoit les cyprès du cime­tière. Son cœur bon­dit de joie ; en ses yeux brille la flamme que seul un grand bon­heur peut y allu­mer. Est-ce parce que Patri­cia a seize ans qu’elle est si heu­reuse ?

Les premiers chretiens des catacombesOui, c’est pour cela, c’est parce qu’elle a seize ans, et qu’elle a seize ans jus­te­ment aujourd’hui ; or, aujourd’hui c’est le Same­di-saint. À l’entrée des cata­combes, Patri­cia allume une petite lampe à huile ; elle longe l’étroit cou­loir sombre ; une autre petite lueur trem­blo­tante pré­cède la sienne et, der­rière elle, une, deux, cinq, puis dix petites lampes se sont allu­mées, pro­je­tant des ombres fan­tas­tiques sur les parois cou­vertes d’inscriptions. Arri­vées à la vaste salle en rotonde où se tient un grand vieillard, les ombres se sont immo­bi­li­sées ; Patri­cia et plu­sieurs autres, hommes et femmes, sont venus se pla­cer devant ceux qui déjà portent avec fier­té le titre de Chré­tien. Tous les caté­chu­mènes, dans une ardente prière au Père des Cieux, se pré­parent à rece­voir le Sacre­ment qui fera d’eux de vrais Chré­tiens, atta­chés à leur Maître, le Christ, qu’ils s’engagent, confiants en son secours, à suivre et aimer jusqu’à la mort.

Len­te­ment, l’eau du bap­tême a cou­lé sur le front pur de Patri­cia, tan­dis que les paroles qui la font pour tou­jours Fille de Dieu ont été pro­non­cées ; l’apôtre a tra­cé sur son front le signe de la Croix, comme pour la mar­quer à jamais, et lui a impo­sé les mains, afin que la force de l’Esprit-Saint habite en elle. Dans quelques ins­tants, le Dieu des forts des­cen­dra sur l’autel ; les Chré­tiens feront la frac­tion du pain, et Patri­cia, pour la pre­mière fois, le jour de ses seize ans, rece­vra le Dieu à qui elle a don­né sa vie.

Elle sait bien, Patri­cia, que depuis quelques jours les per­sé­cu­tions redoublent, elle sait bien que le Sei­gneur peut lui deman­der, comme à tant d’autres, le don total de son exis­tence. Mais elle sent en elle une puis­sance mys­té­rieuse que rien ni per­sonne ne pour­ra jamais vaincre.

Les lueurs de l’aube vont se lever der­rière la col­line ; il faut se hâter de rega­gner sa demeure avant que les sol­dats qui veillent sur la ville ne puissent dis­tin­guer les formes enca­pu­chon­nées qui, dans les ténèbres, longent pré­cau­tion­neu­se­ment les murs.

* * *

Brus­que­ment, éveillant la cité endor­mie, les veilleurs ont don­né l’alarme ; l’aube s’est tein­tée de lueurs rouges.

Sans réflé­chir au dan­ger qu’elle court, Patri­cia s’est élan­cée. Aus­si vite qu’elle peut, elle va vers l’incendie et, au fur et à mesure qu’elle se rap­proche, elle entend le cré­pi­te­ment des flammes ; par deux fois déjà, les flam­mèches brû­lantes ont frô­lé ses che­veux ; d’un geste preste, elle les a éloi­gnées et main­te­nant elle court… elle court… On a besoin de secours, sans doute. Il faut y aller… et vite. Il y a quelques semaines, hier peut-être, Patri­cia aurait trem­blé de peur ; jamais elle n’aurait osé s’exposer au dan­ger ; mais aujourd’hui, là force de Dieu est en elle, et elle est joyeuse à la pen­sée qu’elle va peut-être sau­ver ceux qui gisent sous les décombres brû­lants… ses frères.

Elle a cou­ru si vite, la petite Patri­cia, qu’elle se heurte aux sol­dats qui tiennent les gens à dis­tance. Oh ! ils ne sont pas tel­le­ment nom­breux à venir au secours des mal­heu­reux qui assistent impuis­sants au pro­grès du feu et qui, demain, vien­dront gros­sir la foule des sans-abris. Comme à Joseph et à Marie, naguère, nom­breux seront ceux qui diront : « Il n’y a pas de place pour vous dans notre mai­son. » Une poutre enflam­mée vient de se déta­cher de la mai­son haute. Patri­cia met son bras sur ses yeux pour échap­per à l’atroce vision ; la poutre, dans sa chute, a entraî­né une jeune fille que Patri­cia avait remar­quée, et qui se dépen­sait de tous côtés, secou­rant celui-ci, encou­ra­geant celui-là.

Grand incendie de Rome et persécution des chrétiens

Le pre­mier moment d’effroi pas­sé, Patri­cia s’élance… elle veut aller secou­rir celle qui vient d’être bles­sée ; mais le sol­dat qui tout à l’heure déjà l’avait regar­dée avec éton­ne­ment, la retient bru­ta­le­ment.

« C’est une Chré­tienne, ça ne fait rien. »

D’un bond, Patri­cia s’est cabrée.

« Je veux y aller… Je la rem­pla­ce­rai. » Et, avant que le sol­dat ait pu faire un geste pour la rete­nir, elle bon­dit.

Ce geste insen­sé aux yeux de beau­coup a sus­ci­té l’étonnement géné­ral. Ceux qui sont dans les flammes n’ont qu’à essayer d’en sor­tir, mais pour­quoi aller s’exposer ain­si ? Les gardes de l’Empereur eux-mêmes suivent les gestes de la jeune fille qui, intré­pi­de­ment, risque sa vie à chaque minute. Admi­ra­tion ? Peut-être ! Éton­ne­ment ? Cer­tai­ne­ment ! Haine, sans doute aus­si, si l’on en juge par le regard dur du sol­dat qui a vu enfreindre sa consigne.

« Si je la retrouve ! C’est une Chré­tienne sûre­ment. Ah ! elle sau­ra ce que cela coûte de déso­béir aux sol­dats de l’Empereur ! »

Patri­cia entend main­te­nant un cri de rage : « Chré­tiens, assas­sins ! Incen­die ! » Brus­que­ment, elle com­prend : on accuse les Chré­tiens d’avoir allu­mé l’incendie. Elle vou­drait crier, pro­tes­ter, mais que faire devant ces gens hur­lants qui ont l’approbation des sol­dats ?

Sou­dain, un cri d’horreur s’élève, cou­vrant toutes les cla­meurs. Un pan de mur s’écoule. Patri­cia, d’un bond, croit évi­ter le dan­ger. Hélas ! elle est prise sous les décombres brû­lants. C’est à peine si elle croit entendre le sol­dat dire :  « C’est une Chré­tienne, ça ne fait rien ! »

* * *

Que se pas­sa-t-il ensuite, exac­te­ment ? Patri­cia n’eût pu le dire. Elle se retrou­va étroi­te­ment enser­rée de ban­de­lettes, les bras atro­ce­ment brû­lés. Sa joie pour­tant était immense : le Sei­gneur était en elle et lui don­nait force et cou­rage.

De tout son cœur elle avait par­don­né au sol­dat sans pitié et deman­dé pour lui la Lumière.

La gen­tille Lau­ra sou­vent est venue à son che­vet. Ensemble, lon­gue­ment, elles ont par­lé cœur à cœur. Et bien­tôt Lau­ra sera chré­tienne. Mais d’elle, Patri­cia, qu’adviendra-t-il ?

* * *

Dieu n’a pas deman­dé à Patri­cia de don­ner sa vie tout d’un coup. Il lui a per­mis d’échapper aux per­sé­cu­tions. C’est main­te­nant une grande dame romaine, et, en sa mai­son, bien sou­vent, l’Apôtre est venu pré­si­der la réunion des Chré­tiens. Cepen­dant aujourd’hui, comme au jour déjà loin­tain de ses seize ans, Patri­cia a le cœur rem­pli d’une joie immense car il n’est ques­tion, dans toute la ville, que de l’édit de l’Empereur arrê­tant les per­sé­cu­tions.

Du fond de son cœur, Patri­cia remer­cie le Maître qui donne la paix aux Chré­tiens. Et c’est avec plus de ten­dresse qu’elle serre sur son cœur les têtes brunes et blondes de ses fils et de ses filles qui, à son exemple, demain, le cœur fort et l’âme vaillante, par­ti­ront à la conquête des âmes.

Y. Cor­dier.

Vision de de l'empereur Constantin : fin de la persécution des chrétiens

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