Étiquette : <span>Martyr</span>

Ouvrage : La revue des saints

Précurseur du Messie

Fête le 24 juin

Un jour que Jésus-Christ prê­chait aux mul­ti­tudes, il dit en par­lant de Jean : « Qu’êtes-vous allés voir dans le désert ? Un roseau agi­té par le vent (c’est-à-dire un homme faible, sans carac­tère, qui tourne à tous vents d’opinions) ? Mais encore qu’êtes-vous allés voir ? Un homme vêtu mol­le­ment ? Vous savez que c’est dans les palais des rois qu’on trouve ceux qui portent des riches habits et qui vivent dans les plai­sirs. Qu’êtes-vous donc allés voir ? Un pro­phète ? Oui, je vous le dis, et plus qu’un pro­phète. Car c’est de lui qu’il a été écrit : Voi­ci que j’envoie mon ange devant ta face, afin qu’il pré­pare ton che­min devant toi. En véri­té, je vous le dis, entre les fils des femmes, il n’en a point paru de plus grand que Jean-Bap­tiste. » [1]

Quel éloge ! Et dans quelle bouche ! Celle du Fils de Dieu !

Saint Jean-Bap­tiste occupe dans l’histoire de l’humanité une place unique et incom­pa­rable, il est un trait d’union entre les deux mondes, il résume en lui tout l’Ancien Tes­ta­ment et pré­pare le Nou­veau. Mon­trant le Mes­sie pro­mis déjà pré­sent au milieu de son peuple, il ferme la suc­ces­sion des pro­phètes et il ouvre la mis­sion des apôtres.

Par un pri­vi­lège unique entre les pro­phètes, il a eu l’honneur d’être lui-même pro­phé­ti­sé, plus de sept siècles avant sa nais­sance, par Isaïe et Malachie.

Les parents de saint Jean-Baptiste.

Il y avait en Israël deux familles nobles entre toutes : la famille royale de David, d’où devait naître le Mes­sie, et la famille sacer­do­tale d’Aaron, dont le sacer­doce figu­rait, annon­çait et pré­pa­rait le vrai et unique sacer­doce de Jésus-Christ. Marie, Mère de Jésus, était de la race de David ; Zacha­rie et son épouse Eli­sa­beth, parents du saint Pré­cur­seur, étaient de la race d’Aaron. En outre, Eli­sa­beth, fille d’une sœur de sainte Anne, mère de Marie, se trou­vait être la cou­sine ger­maine de la Très Sainte Vierge. Elle était tou­te­fois beau­coup plus âgée que Marie. Eli­sa­beth et Zacha­rie avaient une autre noblesse, noblesse excel­lente et per­son­nelle, celle de la sain­te­té : « Tous deux étaient justes devant Dieu, dit l’évangéliste saint Luc, mar­chant sans reproche dans tous les com­man­de­ments et les ordon­nances du Seigneur. »

Mais, tris­tesse immense pour les deux époux, « ils n’avaient point de fils », et humai­ne­ment ne pou­vaient plus en espé­rer, ce qui était consi­dé­ré comme un opprobre et une malé­dic­tion chez les Hébreux. Dieu le per­met­tait ain­si pour éprou­ver et per­fec­tion­ner leur ver­tu et aus­si parce que saint Jean-Bap­tiste, comme Isaac, Sam­son, Samuel, comme Marie enfin, la Vierge bénie entre toutes les créa­tures, devait être le fruit de la grâce et de la prière, plus encore que de la nature.

Apparition de l’archange Gabriel.

Les des­cen­dants d’Aaron avaient été divi­sés par David en classes ou familles qui se suc­cé­daient à tour de rôle pour exer­cer leur minis­tère dans le Temple de Jéru­sa­lem. Zacha­rie appar­te­nait à la classe d’Abia, c’était la hui­tième. Le Temple était un vaste édi­fice, pas, comme le sont nos cathé­drales, un édi­fice impor­tant n’offrant qu’un seul lieu de réunion. Qu’on ima­gine d’abord une vaste place ou espla­nade, entou­rée d’une enceinte et flan­quée de construc­tions diverses. Entrez sur cette espla­nade, vous êtes dans une vaste cour, c’est le par­vis des Gen­tils, où tout le monde peut entrer. Une sorte de balus­trade et une double ran­gée de colonnes séparent cette pre­mière cour d’une seconde, le par­vis des Juifs, où les Hébreux seuls peuvent péné­trer ; ce par­vis est sépa­ré lui-même d’un troi­sième, le par­vis des Lévites ou des Prêtres, où l’on immole les vic­times et au milieu duquel se dresse le sanc­tuaire ou temple pro­pre­ment dit. Ce der­nier édi­fice est très éle­vé et on y arrive par de nom­breuses marches ; il est divi­sé en deux par­ties, le Saint et le Saint des saints. Le grand-prêtre seul, une fois l’an, peut entrer dans le Saint des saints. Dans le Saint on voit, entre autres, l’autel des par­fums, petite table en bois de sétim, cou­verte de lames d’or.

Chaque matin à neuf heures et chaque soir à trois heures, l’un des prêtres de semaine, dési­gné par le sort, entrait dans le Saint et fai­sait brû­ler une poi­gnée d’encens sur l’autel des par­fums ; puis il sor­tait, et du haut des degrés du sanc­tuaire il bénis­sait le peuple réuni dans les par­vis : « Que le Sei­gneur, disait-il en croi­sant les mains, te bénisse et te conserve ; que le Sei­gneur te découvre son visage et ait pitié de toi ; que le Sei­gneur tourne vers toi son visage et te donne la paix. » Triple invo­ca­tion qui s’adressait mys­té­rieu­se­ment à la Sainte Tri­ni­té, en faveur de son peuple choisi.

Or, raconte l’évangéliste, lorsque Zacha­rie rem­plis­sait devant Dieu les fonc­tions du sacer­doce, selon le rang de sa classe, il arri­va qu’il lui échut par le sort, sui­vant la cou­tume obser­vée entre les prêtres, d’entrer dans le temple du Sei­gneur pour y offrir l’encens. Et toute la mul­ti­tude était dehors priant, à l’heure de l’encens. Et un ange lui appa­rut, debout à droite de l’autel des par­fums. À cette vue, Zacha­rie se trou­bla et fut sai­si de crainte. Mais l’ange lui dit :

— Ne crai­gnez point, Zacha­rie, parce que votre prière a été exau­cée, et Eli­sa­beth votre épouse vous don­ne­ra un fils que vous nom­me­rez Jean (nom qui veut dire grâce de Dieu). Il sera pour vous un sujet de joie et de ravis­se­ment, et à sa nais­sance beau­coup se réjoui­ront. Car il sera grand devant le Sei­gneur ; il ne boi­ra point de vin ni d’aucune liqueur enivrante, il sera rem­pli de l’Esprit-Saint dès le sein de sa mère. Il conver­ti­ra un grand nombre d’enfants d’Israël au Sei­gneur leur Dieu ; il mar­che­ra devant sa face dans l’esprit et la ver­tu d’Elie, afin qu’il unisse les cœurs des pères à ceux des fils (c’est-à-dire apprenne aux Juifs d’alors à imi­ter la foi de leurs pères les patriarches anciens), qu’il ramène les déso­béis­sants à la pru­dence des justes, pour pré­pa­rer au Sei­gneur un peuple parfait.

— À quoi recon­naî­trai-je la véri­té de ce que vous me dites ? répon­dit Zacha­rie, car je suis vieux et ma femme est avan­cée en âge.

Alors l’ange répon­dit avec majesté :

— Je suis Gabriel qui me tiens devant Dieu, et j’ai été envoyé pour vous par­ler et vous annon­cer cette heu­reuse nou­velle. Et voi­ci que vous serez muet et ne pour­rez par­ler parce que vous n’avez pas cru à mes paroles, qui s’accompliront en leur temps.

Cepen­dant le peuple atten­dait Zacha­rie et s’étonnait qu’il demeu­rât si long­temps dans le Temple.

Enfin il sor­tit pour don­ner la béné­dic­tion accou­tu­mée, mais « il ne pou­vait par­ler et ils com­prirent qu’il avait eu une vision dans le Temple. Quant à lui, il leur fai­sait des signes, et il res­ta muet.

« Quand les jours de son minis­tère furent accom­plis, Zacha­rie revint à la mai­son », triste, dit saint Pau­lin, deman­dant par­don à Dieu dans le secret de son cœur. Sa mai­son était à Aïn-Karim, petite ville située à deux lieues de Jéru­sa­lem, sur un pla­teau incli­né, au bas d’une mon­tagne, et au-des­sus d’une riante val­lée. Bien­tôt Eli­sa­beth eut la cer­ti­tude de don­ner le jour à un enfant.

La Visitation.

Six mois après, l’ange Gabriel appa­rais­sait à l’humble et incom­pa­rable Vierge de Naza­reth, il annon­çait à Marie sa mater­ni­té vir­gi­nale et divine, et ajou­tait en témoi­gnage de ses paroles : « Voi­là qu’Elisabeth, votre cou­sine, a elle-même conçu un fils dans sa vieillesse, et c’est le sixième mois de celle qui était appe­lée sté­rile, parce que rien n’est impos­sible à Dieu. » Ain­si, Jean sem­blait déjà rem­plir son rôle de pré­cur­seur ; mais cette âme d’élite gémis­sait encore cap­tive sous les ruines du péché ori­gi­nel : une ins­pi­ra­tion inté­rieure apprend à Marie que la visite de la Mère de Dieu sera le salut de Jean, non moins que la joie d’Elisabeth.

Marie se lève donc et se met en route. Quatre ou cinq jours de marche séparent Naza­reth des mon­tagnes de Judée où demeure sa cou­sine, mais la cha­ri­té semble lui don­ner des ailes ; elle voyage rapi­de­ment, dit l’évangéliste, afin de saluer Eli­sa­beth. La Mère de Dieu pré­vient la mère de Jean ; Jésus pré­vient son pré­cur­seur ; Jésus parle par la bouche de Marie, et sa voix péné­trant jusqu’à l’âme du fils d’Elisabeth, celui-ci se réveille à la vie de la grâce, il a recon­nu son Sau­veur, il tres­saille dans le sein de sa mère. L’Esprit-Saint, qui illu­mine lame du fils, rejaillis­sant sur la mère, Eli­sa­beth s’écrie d’une grande voix (comme si elle par­lait au nom de tous les siècles à venir) : « Vous êtes bénie entre toutes les femmes et le fruit de vos entrailles est béni. Et d’où me vient ce bon­heur que la Mère de mon Sei­gneur vienne me visi­ter ? Vous êtes heu­reuse, vous qui avez cru que les choses qui vous ont été dites de la part du Sei­gneur s’accompliraient. »

Mais Marie, repous­sant la louange qui s’adresse à elle pour repor­ter à Dieu toute gloire, s’écrie : « Mon âme glo­ri­fie le Sei­gneur », et elle fait entendre, pour la pre­mière fois en ce lieu soli­taire, les sublimes accents du Mag­ni­fi­cat, répé­té depuis par tous les siècles, en sou­ve­nir d’elle. Si cette pre­mière ren­contre fut si mer­veilleuse pour l’âme du Pré­cur­seur, com­bien de grâces durent accom­pa­gner le séjour de Marie auprès d’Elisabeth pen­dant envi­ron trois mois ?

Naissance de saint Jean-Baptiste.

Quand le temps fut arri­vé, Eli­sa­beth mit au monde un fils ; les parents et les voi­sins, qui esti­maient la ver­tueuse mère, apprirent avec joie la misé­ri­corde dont le Sei­gneur avait usé envers elle. Le hui­tième jour, on vint, sui­vant l’usage, cir­con­cire l’enfant, et ils lui don­naient le nom de Zacha­rie por­té par son père.

— Il n’en sera pas ain­si, dit Eli­sa­beth, mais il s’appellera Jean.

  1. [1] Saint Mat­thieu, XI, 7 – 11.
Ouvrage : Autres textes

« Père, ne permettez pas qu’il meure ! »

Félix s’a­van­çait en effet, trem­blant encore d’in­di­gna­tion ; ses mains, dans un mou­ve­ment machi­nal, frois­saient sa toge. Pau­line se jeta à ses pieds. 

— Mon père, cria-t-elle, pitié ! Ne per­met­tez pas qu’il meure !

— Sous ses yeux, j’ai fait exé­cu­ter Néarque, répon­dit Félix d’une voix sombre. J’es­père que le sup­plice de cet ami le ren­dra à la rai­son. Je le souhaite. 

— Ah ! mon père, fit Pau­line en san­glo­tant, vous savez com­bien les chré­tiens sont fidèles à leur erreur. Jamais un renie­ment devant les tour­ments les plus affreux. Vous connais­sez l’âme de Poly­eucte : elle est inca­pable d’une lâche­té. S’il est venu au temple, s’il a blas­phé­mé, bri­sé les dieux, ce n’est pas pour chan­ger de croyance en une seconde. Mon père, je vous demande sa grâce. Inter­cé­dez pour lui auprès de Decius !… 

— Tais-toi, ma fille, tu ne sais ce que tu me demandes. Decius hait les chré­tiens. Ses ordres à leur sujet sont impi­toyables. Ce sont des rebelles impies qu’il faut détruire. Et je me nui­rais, et je me ren­drais sus­pect aux yeux de l’empereur, si je pre­nais sur moi de par­don­ner un sem­blable crime. Tout ce que j’ai pu faire, je l’ai fait : Néarque a été sup­pli­cié. Quel exemple ! Albin, com­ment est mort l’impie ? 

— Avec cou­rage, Sei­gneur. Jus­qu’au der­nier moment, il a glo­ri­fié son Dieu et blas­phé­mé les nôtres. 

— Et Polyeucte ? 

À ce nom, Pau­line, qui san­glo­tait, embras­sa de nou­veau les genoux de son père.

— Poly­eucte ? fit le sol­dat. Hélas ! on a dû l’ar­ra­cher de l’é­cha­faud et l’empêcher de se pré­ci­pi­ter sous le glaive. Sa force tenait du miracle. 

— Mon père, dit Pau­line d’une voix bri­sée, vous ne pour­rez lui faire sitôt recon­naître son erreur. Dans cette âme exal­tée par ces ter­ribles moments, quelle parole de rai­son pour­rait jeter sa semence ? Je vous en conjure, au nom de ma sou­mis­sion par­faite envers vous, par tout ce que j’ai souf­fert pour vous obéir et sacri­fier à mon devoir de fille l’at­ta­che­ment que j’a­vais pour Sévère, lais­sez-moi l’é­poux que vous m’a­vez don­né ! Je l’ai payé si cher ! 

— Que veux-tu que je fasse ? C’est sur lui, c’est sur son cœur opi­niâtre qu’il te faut essayer tes sup­pli­ca­tions et tes larmes. On va l’a­me­ner ici, car le peuple est dans un tel tumulte que j’ai craint de lui voir for­cer la pri­son. Moi-mème, je vais essayer d’a­gir sur Poly­eucte par la crainte ; toi, Pau­line, trouve dans son amour le levier de sa rai­son. Va ! 

Et pen­dant que Pau­line s’é­loi­gnait, sou­te­nue par Stra­to­nice, Félix, sombre, les yeux au sol, écou­tait les pen­sées contra­dic­toires qui se par­ta­geaient son esprit : sa pitié, sa ten­dresse pour sa fille, sa colère d’a­voir été ain­si bafoué aux regards de tous, sa crainte que Sévère, comme envoyé de Rome, ne fit sur son compte un rap­port défa­vo­rable, un reste d’at­ta­che­ment pour son gendre venaient tour à tour le pous­ser vers l’in­dul­gence ou la rigueur. Et par­fois se fai­sait jour dans l’o­rage de cette âme une pen­sée que Félix cher­chait en vain à étouf­fer : Poly­eucte mort, Sévère ne pour­rait-il pas épou­ser Pau­line ? Que d’ap­puis alors, que de faveurs pour le gou­ver­neur de l’Arménie

Ouvrage : Autres textes
Saint Polyeucte

’ÉTAIT en l’an­née 250. Decius régnait dans Rome, et les légions vic­to­rieuses cam­paient jus­qu’à la mer Noire. Des gou­ver­neurs romains fai­saient res­pec­ter dans toutes les colo­nies les lois de l’empire et sévis­saient avec rigueur contre les moindres ten­ta­tives de trouble.

Félix, issu d’une ancienne et noble famille romaine, avait été nom­mé au gou­ver­ne­ment de l’Ar­mé­nie. C’é­tait un homme assez habile et qui avait su, par sou­plesse plu­tôt que par talent, se faire bien voir des grands de l’empire. Ne pas déplaire aux puis­sants était sa constante pré­oc­cu­pa­tion, ain­si que le soin de sa for­tune. Une seule chose, tou­te­fois, balan­çait cette pen­sée inté­res­sée dans son cœur, c’é­tait sa ten­dresse pour sa fille, Pau­line. Mais il faut ajou­ter que cette ten­dresse n’au­rait pas été assez forte pour le faire renon­cer à un pro­fit sérieux. 

Et il venait de prou­ver cette inéga­li­té de ses sen­ti­ments un peu avant son départ pour l’Arménie. 

Le mariage de Pauline

En effet, le visage et les ver­tus ado­rables de Pau­line avaient ins­pi­ré un pro­fond amour à un che­va­lier romain, un des plus braves offi­ciers de Decius. Ce che­va­lier se nom­mait Sévère. Il avait l’es­time géné­rale pour la bra­voure et la géné­ro­si­té de son carac­tère, et toutes les jeunes filles romaines rêvaient de ce beau guer­rier. Pau­line avait fait comme ses com­pagnes, et bien­tôt le res­pec­tueux atta­che­ment qu’elle sen­tait pour elle dans l’âme de Sévère lui avait mis au cœur, en retour, une vive tendresse. 

Mais Sévère avait peu de for­tune. Aus­si quand il hasar­da sa demande auprès du père de Pau­line, reçut-il un refus très sec. Félix ne vou­lait pas pour gendre de cet offi­cier d’un cer­tain renom sans doute, mais sans guère d’autre bien que son cou­rage. Et pour décou­ra­ger tout à fait Sévère dans ses espé­rances, il deman­da et obtint le gou­ver­ne­ment d’Ar­mé­nie. Il se flat­tait de trou­ver dans cette riche colo­nie un par­ti brillant pour sa fille. Et en effet, à peine arri­vée à Méli­tène, la belle Pau­line se vit recher­chée par Poly­eucte, un des chefs de la noblesse armé­nienne et dont la for­tune était consi­dé­rable. Celui-ci deman­da la jeune fille en mariage. Félix vit sur­tout dans cette union la pos­si­bi­li­té d’as­seoir plus soli­de­ment sa propre situa­tion en Armé­nie, et il accor­da sa fille à Poly­eucte. Entre temps, la nou­velle de la mort de Sévère était par­ve­nue jus­qu’à Méli­tène, et Pau­line, secrè­te­ment, avait gémi sur cette fin de ses pre­miers rêves. Puis, comme le devoir par­lait tou­jours dans son cœur plus haut que la pas­sion, elle s’é­tait effor­cée de ne plus pen­ser qu’à l’é­poux que venait de lui choi­sir son père, de ne plus ché­rir que lui. 

Or, Poly­eucte était un homme de si haute ver­tu et d’un cœur si aimable que ce fut chose facile pour Pau­line que d’a­voir envers lui les sen­ti­ments qu’il méri­tait ; et, en ce jour de jan­vier où sous le ciel si doux de l’Ar­mé­nie, sur ses pentes ver­dies d’o­li­viers, éclo­saient les corolles nei­geuses des nar­cisses, dans une des gale­ries du palais du gou­ver­neur, Pau­line, appuyée au bras de son époux, cher­chait à rete­nir celui-ci auprès d’elle. 

— Ne sor­tez pas, lui disait-elle, non, pas aujourd’­hui. J’ai fait un rêve si hor­rible que j’en suis pas res­tée toute trou­blée. Je vous ai vu mort. Quelle dou­leur ! Ne sor­tez pas.

Poly­eucte plai­san­ta la jeune femme sur sa croyance aux songes, « diva­ga­tions sans fon­de­ment de l’es­prit », selon lui ; mais Pau­line ne sou­riait pas et res­tait crain­tive, tout entière aux sombres images qui avaient han­té sa nuit. 

À ce moment, un sei­gneur armé­nien, ami de Poly­eucte, appa­rut dans la gale­rie. Il fron­ça le sour­cil en voyant avec quelle ardeur Pau­line sup­pliait Poly­eucte de renon­cer à sor­tir et com­bien Poly­eucte parais­sait fai­ble­ment se défendre contre cette douce tyran­nie. Pro­fi­tant d’un ins­tant où Pau­line s’é­tait éloi­gnée pour don­ner quelque ordre, il en fit la remarque à son ami. 

Ouvrage : Petites Vies Illustrées pour enfants | Auteur : Goldie, Agnès

La neige ! La neige !

Tout joyeux, vous cou­rez à la fenêtre ou au jardin. 

Autre chose est de vivre dans les neiges du Grand Nord, comme le mis­sion­naire qui s’en va si loin évan­gé­li­ser l’Esquimau.

Le P. Le Roux, un Bre­ton aux yeux bleus et le P. Rou­vière, Lozé­rien aux yeux noirs, tous les deux Oblats de Marie, partent à la recherche des Esqui­maux cam­pés sur la banquise. 

La ban­quise… Ima­gi­nez-vous cela ? une mer sans bateaux, sans vagues, immo­bi­li­sée sous la neige. Au loin, du côté de la terre, la falaise aux cavernes habi­tées par les ours blancs ; au large, un chaos de blocs de glace qui se détachent avec un bruit de ton­nerre et s’en vont à la dérive… Quelle idée d’al­ler vivre là ! C’est que, sous la neige, il y a la glace, et sous la glace, l’eau, et dans l’eau, le pois­son et le mam­mi­fère dont l’homme se nour­ri­ra puis­qu’il ne peut culti­ver la terre ni récol­ter les fruits d’arbres inexistants.

Venant de la Mis­sion Notre-Dame d’Es­pé­rance, après plu­sieurs jours de voyage, les deux mis­sion­naires aper­çoivent enfin les cou­poles des mai­sons de neige. Il est temps ! Pères et chiens sont à bout de forces et quel froid ! 52 degrés au-des­sous de zéro ! « Tiens, remarque un des Pères, nous avons été signa­lés ; voi­ci qu’ils sortent de leurs iglous. » 

Un Esqui­mau vient en effet à leur ren­contre et les salue à la mode de son peuple, bras levés, non en signe de red­di­tion, mais de bien­ve­nue. Suivent des incli­nai­sons de tête à droite, à gauche, une incli­na­tion jus­qu’au sol,… et cela recom­mence. On ne peut être plus poli ! Les deux Fran­çais imitent de leur mieux. Une vraie pantomime. 

L’homme se retourne alors vers le groupe qui le suit : « Kra-bou­ma ! clame-t-il, ce sont des Blancs ! » Et il court vers eux, mains ten­dues. Hommes, femmes, vieillards, enfants imitent le geste ; c’est à qui ten­dra ses deux mains gar­nies d’é­paisses moufles de four­rure et tous rient de conten­te­ment. Les Blancs, ils les connaissent un peu pour les ren­con­trer à Fort-Nor­man quand ils vont y échan­ger four­rures et ivoires contre thé, sucre et tabac. 

Le P. Rou­vière n’est point un agent de com­merce et il tient à leur dire, tout clair, le but de sa visite : « Nous sommes venus de très loin (de la France, par delà la mis­sion) pour vous par­ler de Dieu qui a créé les pois­sons, les phoques et les hommes. Son fils Jésus, des­cen­du du ciel sur la terre est mort pour ouvrir le ciel à ceux qui l’au­ront aimé ! » 

Les deux missionnaires aperçoivent enfin les igloos des Esquimaux
Les deux mis­sion­naires aper­çoivent enfin les cou­poles des mai­sons de neige…

Peut-être avez-vous enten­du racon­ter l’his­toire de ces Esqui­maux ou de ces Indiens qui, à sem­blables paroles, ne s’é­ton­nèrent pas : le Créa­teur, ils l’a­vaient devi­né, décou­vert, par la beau­té de sa créa­tion et ils l’a­vaient nom­mé le Grand Esprit. Ceux-ci ne com­prennent pas ; ils se regardent sur­pris, puis, ne sachant que répondre, ils éclatent de rire.

Ouvrage : Petites Vies Illustrées pour enfants | Auteur : Maldan, Juliette

Saint Gorde
~~~~~~~~~

Gorde naît et gran­dit à Césa­rée de Cap­pa­doce. Il entre dans l’ar­mée où il fait rapi­de­ment son che­min. De haute taille, de non moins haute valeur mili­taire, il acquiert une grande répu­ta­tion par­mi les troupes. 

Le voi­ci donc bien par­ti pour la gloire, quand Dio­clé­tien ouvre sa per­sé­cu­tion contre les chré­tiens. Leurs mai­sons sont pillées, les fidèles cherchent refuge dans les déserts et les forêts. Ceux qui sont pris sont jetés en prison. 

Pour Gorde, il ne peut être ques­tion de se cacher : il est à son poste. Mais com­ment res­ter sous les ordres de celui qui per­sé­cute ses frères ? Mal­gré son goût pour la vie mili­taire, mal­gré le brillant ave­nir qui s’ouvre devant lui, il démis­sionne : « Je pré­fère, dit-il, vivre au désert avec les bêtes fauves, qu’a­vec ces ido­lâtres. »

Sa démis­sion accep­tée, il quitte l’ar­mée, non sans regret et, comme tant d’autres, s’en­fonce dans le désert. Son inten­tion est de s’y for­ti­fier dans la prière et la péni­tence puis de reve­nir ensuite défendre les chré­tiens et mou­rir avec eux s’il le faut.

Saint Gorde Soldat et martyr
« Je viens te repro­cher ta cruau­té envers les chrétiens… »

Quand il se sent assez « fort de la force de Dieu », il sort de sa cachette et revient à la ville. Il a choi­si pour cela un jour où la popu­la­tion se rue vers le cirque pour une course de chars. 

Très calme, Gorde s’a­vance au milieu de l’arène. « Je m’ap­pelle Gor­dius, déclare-t-il très haut. J’ai quit­té l’ar­mée depuis que l’Em­pe­reur est deve­nu per­sé­cu­teur et enne­mi du vrai Dieu. » Et, s’a­dres­sant au Gou­ver­neur : « Je viens te repro­cher ta cruau­té envers les chré­tiens. J’ai choi­si le moment de ces fêtes pour pro­tes­ter à la face du monde contre l’in­jus­tice et la barbarie. » 

Stu­peur, puis tol­lé géné­ral. Fureur du Gou­ver­neur : « Bour­reaux ! des fouets, des che­va­lets, des haches, des croix, des fauves ! Un homme aus­si exé­crable mérite plu­sieurs fois la mort !

— Oui, réplique Gorde ; on me fera tort si on ne me donne pas plu­sieurs fois la mort. » Et il entonne un psaume.

Les bour­reaux s’ap­prêtent et comme ils tardent : « Qu’at­ten­dez-vous ? leur demande le sol­dat. N’en­viez-vous pas mon bon­heur et ma récompense ? 

— Voyons, quelle folie ! coupe le Gou­ver­neur, volon­tai­re­ment radou­ci. Plus sûres que les récom­penses que tu espères, tu as sous la main les hon­neurs des Césars. Rentre dans l’ar­mée, adore nos dieux ; c’est pour toi la gloire immédiate. 

— Quoi ! pro­teste Gorde, tu penses que ces misé­rables gran­deurs d’i­ci bas : grades, cita­tions, déco­ra­tions, peuvent me déta­cher du ciel ? Voi­là ce qui serait folie ! Rien sur la terre, rien, entends-tu ? ne pour­rait me dédom­ma­ger de la perte de Dieu. » 

Fou de colère, le juge tire son épée et ordonne de pas­ser à l’exécution. 

Gorde est aus­si­tôt conduit au sup­plice, au milieu d’une foule déli­rante. Les païens voci­fèrent ; les membres de sa famille, encore païens, le sup­plient d’a­voir pitié d’eux et de lui. Qu’il ne renonce pas au chris­tia­nisme puis­qu’il y tient, mais qu’il fasse sem­blant.

« Jamais ! ce serait déloyal. Je tiens ma langue de la bon­té de Dieu et je l’emploierais à men­tir, à le renier devant les hommes ? J’aime mieux mou­rir mille fois ! Mon dra­peau, c’est la croix. Un sol­dat tra­hi­rait son dra­peau par crainte de la mort ? Allons-donc ! »

Ce disant, Gorde trace sur sa poi­trine le signe de la croix et, d’un pas alerte, suit les bour­reaux. Il rayonne de joie, il est gai comme au matin d’une pro­mo­tion. Ne va-t-il pas être pro­mu au rang de témoin du Christ ? Ne va-t-il pas prendre place dans la glo­rieuse armée des martyrs ?

Saint Gorde, obte­nez-nous des cœurs vaillants, des âmes vaillantes ! Ne sommes-nous pas aus­si, par notre confir­ma­tion, sol­dats du Christ ?

Romain
~~~~~~

Pour un romain, voi­ci un sol­dat bien nom­mé. Il assiste à l’in­ter­ro­ga­toire du diacre Laurent et les réponses de celui-ci lui font une très grande impres­sion. C’est bien autre chose quand il constate le cou­rage du diacre au milieu des sup­plices ; et c’est enfin le comble, lorsque Laurent se trou­vant demi-mort sous les coups de fouets — fouets armés de pointes de fer — Romain voit un ange essuyer le visage du mar­tyr, étan­cher le sang de ses plaies. Le sol­dat païen en est tout inter­dit. La grâce passe, la lumière se fait ; Romain y cor­res­pond. Il s’ap­proche de Laurent, lui dit ce qu’il voit, lui demande ses prières.