Un jour que Jésus-Christ prêchait aux multitudes, il dit en parlant de Jean : « Qu’êtes-vous allés voir dans le désert ? Un roseau agité par le vent (c’est-à-dire un homme faible, sans caractère, qui tourne à tous vents d’opinions) ? Mais encore qu’êtes-vous allés voir ? Un homme vêtu mollement ? Vous savez que c’est dans les palais des rois qu’on trouve ceux qui portent des riches habits et qui vivent dans les plaisirs. Qu’êtes-vous donc allés voir ? Un prophète ? Oui, je vous le dis, et plus qu’un prophète. Car c’est de lui qu’il a été écrit : Voici que j’envoie mon ange devant ta face, afin qu’il prépare ton chemin devant toi. En vérité, je vous le dis, entre les fils des femmes, il n’en a point paru de plus grand que Jean-Baptiste. » [1]
Quel éloge ! Et dans quelle bouche ! Celle du Fils de Dieu !
Saint Jean-Baptiste occupe dans l’histoire de l’humanité une place unique et incomparable, il est un trait d’union entre les deux mondes, il résume en lui tout l’Ancien Testament et prépare le Nouveau. Montrant le Messie promis déjà présent au milieu de son peuple, il ferme la succession des prophètes et il ouvre la mission des apôtres.
Par un privilège unique entre les prophètes, il a eu l’honneur d’être lui-même prophétisé, plus de sept siècles avant sa naissance, par Isaïe et Malachie.
Les parents de saint Jean-Baptiste.
Il y avait en Israël deux familles nobles entre toutes : la famille royale de David, d’où devait naître le Messie, et la famille sacerdotale d’Aaron, dont le sacerdoce figurait, annonçait et préparait le vrai et unique sacerdoce de Jésus-Christ. Marie, Mère de Jésus, était de la race de David ; Zacharie et son épouse Elisabeth, parents du saint Précurseur, étaient de la race d’Aaron. En outre, Elisabeth, fille d’une sœur de sainte Anne, mère de Marie, se trouvait être la cousine germaine de la Très Sainte Vierge. Elle était toutefois beaucoup plus âgée que Marie. Elisabeth et Zacharie avaient une autre noblesse, noblesse excellente et personnelle, celle de la sainteté : « Tous deux étaient justes devant Dieu, dit l’évangéliste saint Luc, marchant sans reproche dans tous les commandements et les ordonnances du Seigneur. »
Mais, tristesse immense pour les deux époux, « ils n’avaient point de fils », et humainement ne pouvaient plus en espérer, ce qui était considéré comme un opprobre et une malédiction chez les Hébreux. Dieu le permettait ainsi pour éprouver et perfectionner leur vertu et aussi parce que saint Jean-Baptiste, comme Isaac, Samson, Samuel, comme Marie enfin, la Vierge bénie entre toutes les créatures, devait être le fruit de la grâce et de la prière, plus encore que de la nature.
Apparition de l’archange Gabriel.
Les descendants d’Aaron avaient été divisés par David en classes ou familles qui se succédaient à tour de rôle pour exercer leur ministère dans le Temple de Jérusalem. Zacharie appartenait à la classe d’Abia, c’était la huitième. Le Temple était un vaste édifice, pas, comme le sont nos cathédrales, un édifice important n’offrant qu’un seul lieu de réunion. Qu’on imagine d’abord une vaste place ou esplanade, entourée d’une enceinte et flanquée de constructions diverses. Entrez sur cette esplanade, vous êtes dans une vaste cour, c’est le parvis des Gentils, où tout le monde peut entrer. Une sorte de balustrade et une double rangée de colonnes séparent cette première cour d’une seconde, le parvis des Juifs, où les Hébreux seuls peuvent pénétrer ; ce parvis est séparé lui-même d’un troisième, le parvis des Lévites ou des Prêtres, où l’on immole les victimes et au milieu duquel se dresse le sanctuaire ou temple proprement dit. Ce dernier édifice est très élevé et on y arrive par de nombreuses marches ; il est divisé en deux parties, le Saint et le Saint des saints. Le grand-prêtre seul, une fois l’an, peut entrer dans le Saint des saints. Dans le Saint on voit, entre autres, l’autel des parfums, petite table en bois de sétim, couverte de lames d’or.
Chaque matin à neuf heures et chaque soir à trois heures, l’un des prêtres de semaine, désigné par le sort, entrait dans le Saint et faisait brûler une poignée d’encens sur l’autel des parfums ; puis il sortait, et du haut des degrés du sanctuaire il bénissait le peuple réuni dans les parvis : « Que le Seigneur, disait-il en croisant les mains, te bénisse et te conserve ; que le Seigneur te découvre son visage et ait pitié de toi ; que le Seigneur tourne vers toi son visage et te donne la paix. » Triple invocation qui s’adressait mystérieusement à la Sainte Trinité, en faveur de son peuple choisi.
Or, raconte l’évangéliste, lorsque Zacharie remplissait devant Dieu les fonctions du sacerdoce, selon le rang de sa classe, il arriva qu’il lui échut par le sort, suivant la coutume observée entre les prêtres, d’entrer dans le temple du Seigneur pour y offrir l’encens. Et toute la multitude était dehors priant, à l’heure de l’encens. Et un ange lui apparut, debout à droite de l’autel des parfums. À cette vue, Zacharie se troubla et fut saisi de crainte. Mais l’ange lui dit :
— Ne craignez point, Zacharie, parce que votre prière a été exaucée, et Elisabeth votre épouse vous donnera un fils que vous nommerez Jean (nom qui veut dire grâce de Dieu). Il sera pour vous un sujet de joie et de ravissement, et à sa naissance beaucoup se réjouiront. Car il sera grand devant le Seigneur ; il ne boira point de vin ni d’aucune liqueur enivrante, il sera rempli de l’Esprit-Saint dès le sein de sa mère. Il convertira un grand nombre d’enfants d’Israël au Seigneur leur Dieu ; il marchera devant sa face dans l’esprit et la vertu d’Elie, afin qu’il unisse les cœurs des pères à ceux des fils (c’est-à-dire apprenne aux Juifs d’alors à imiter la foi de leurs pères les patriarches anciens), qu’il ramène les désobéissants à la prudence des justes, pour préparer au Seigneur un peuple parfait.
— À quoi reconnaîtrai-je la vérité de ce que vous me dites ? répondit Zacharie, car je suis vieux et ma femme est avancée en âge.
Alors l’ange répondit avec majesté :
— Je suis Gabriel qui me tiens devant Dieu, et j’ai été envoyé pour vous parler et vous annoncer cette heureuse nouvelle. Et voici que vous serez muet et ne pourrez parler parce que vous n’avez pas cru à mes paroles, qui s’accompliront en leur temps.
Cependant le peuple attendait Zacharie et s’étonnait qu’il demeurât si longtemps dans le Temple.
Enfin il sortit pour donner la bénédiction accoutumée, mais « il ne pouvait parler et ils comprirent qu’il avait eu une vision dans le Temple. Quant à lui, il leur faisait des signes, et il resta muet.
« Quand les jours de son ministère furent accomplis, Zacharie revint à la maison », triste, dit saint Paulin, demandant pardon à Dieu dans le secret de son cœur. Sa maison était à Aïn-Karim, petite ville située à deux lieues de Jérusalem, sur un plateau incliné, au bas d’une montagne, et au-dessus d’une riante vallée. Bientôt Elisabeth eut la certitude de donner le jour à un enfant.
La Visitation.
Six mois après, l’ange Gabriel apparaissait à l’humble et incomparable Vierge de Nazareth, il annonçait à Marie sa maternité virginale et divine, et ajoutait en témoignage de ses paroles : « Voilà qu’Elisabeth, votre cousine, a elle-même conçu un fils dans sa vieillesse, et c’est le sixième mois de celle qui était appelée stérile, parce que rien n’est impossible à Dieu. » Ainsi, Jean semblait déjà remplir son rôle de précurseur ; mais cette âme d’élite gémissait encore captive sous les ruines du péché originel : une inspiration intérieure apprend à Marie que la visite de la Mère de Dieu sera le salut de Jean, non moins que la joie d’Elisabeth.
Marie se lève donc et se met en route. Quatre ou cinq jours de marche séparent Nazareth des montagnes de Judée où demeure sa cousine, mais la charité semble lui donner des ailes ; elle voyage rapidement, dit l’évangéliste, afin de saluer Elisabeth. La Mère de Dieu prévient la mère de Jean ; Jésus prévient son précurseur ; Jésus parle par la bouche de Marie, et sa voix pénétrant jusqu’à l’âme du fils d’Elisabeth, celui-ci se réveille à la vie de la grâce, il a reconnu son Sauveur, il tressaille dans le sein de sa mère. L’Esprit-Saint, qui illumine lame du fils, rejaillissant sur la mère, Elisabeth s’écrie d’une grande voix (comme si elle parlait au nom de tous les siècles à venir) : « Vous êtes bénie entre toutes les femmes et le fruit de vos entrailles est béni. Et d’où me vient ce bonheur que la Mère de mon Seigneur vienne me visiter ? Vous êtes heureuse, vous qui avez cru que les choses qui vous ont été dites de la part du Seigneur s’accompliraient. »
Mais Marie, repoussant la louange qui s’adresse à elle pour reporter à Dieu toute gloire, s’écrie : « Mon âme glorifie le Seigneur », et elle fait entendre, pour la première fois en ce lieu solitaire, les sublimes accents du Magnificat, répété depuis par tous les siècles, en souvenir d’elle. Si cette première rencontre fut si merveilleuse pour l’âme du Précurseur, combien de grâces durent accompagner le séjour de Marie auprès d’Elisabeth pendant environ trois mois ?
Naissance de saint Jean-Baptiste.
Quand le temps fut arrivé, Elisabeth mit au monde un fils ; les parents et les voisins, qui estimaient la vertueuse mère, apprirent avec joie la miséricorde dont le Seigneur avait usé envers elle. Le huitième jour, on vint, suivant l’usage, circoncire l’enfant, et ils lui donnaient le nom de Zacharie porté par son père.
— Il n’en sera pas ainsi, dit Elisabeth, mais il s’appellera Jean.
Félix s’avançait en effet, tremblant encore d’indignation ; ses mains, dans un mouvement machinal, froissaient sa toge. Pauline se jeta à ses pieds.
— Mon père, cria-t-elle, pitié ! Ne permettez pas qu’il meure !
— Sous ses yeux, j’ai fait exécuter Néarque, répondit Félix d’une voix sombre. J’espère que le supplice de cet ami le rendra à la raison. Je le souhaite.
— Ah ! mon père, fit Pauline en sanglotant, vous savez combien les chrétiens sont fidèles à leur erreur. Jamais un reniement devant les tourments les plus affreux. Vous connaissez l’âme de Polyeucte : elle est incapable d’une lâcheté. S’il est venu au temple, s’il a blasphémé, brisé les dieux, ce n’est pas pour changer de croyance en une seconde. Mon père, je vous demande sa grâce. Intercédez pour lui auprès de Decius !…
— Tais-toi, ma fille, tu ne sais ce que tu me demandes. Decius hait les chrétiens. Ses ordres à leur sujet sont impitoyables. Ce sont des rebelles impies qu’il faut détruire. Et je me nuirais, et je me rendrais suspect aux yeux de l’empereur, si je prenais sur moi de pardonner un semblable crime. Tout ce que j’ai pu faire, je l’ai fait : Néarque a été supplicié. Quel exemple ! Albin, comment est mort l’impie ?
— Avec courage, Seigneur. Jusqu’au dernier moment, il a glorifié son Dieu et blasphémé les nôtres.
— Et Polyeucte ?
À ce nom, Pauline, qui sanglotait, embrassa de nouveau les genoux de son père.
— Polyeucte ? fit le soldat. Hélas ! on a dû l’arracher de l’échafaud et l’empêcher de se précipiter sous le glaive. Sa force tenait du miracle.
— Mon père, dit Pauline d’une voix brisée, vous ne pourrez lui faire sitôt reconnaître son erreur. Dans cette âme exaltée par ces terribles moments, quelle parole de raison pourrait jeter sa semence ? Je vous en conjure, au nom de ma soumission parfaite envers vous, par tout ce que j’ai souffert pour vous obéir et sacrifier à mon devoir de fille l’attachement que j’avais pour Sévère, laissez-moi l’époux que vous m’avez donné ! Je l’ai payé si cher !
— Que veux-tu que je fasse ? C’est sur lui, c’est sur son cœur opiniâtre qu’il te faut essayer tes supplications et tes larmes. On va l’amener ici, car le peuple est dans un tel tumulte que j’ai craint de lui voir forcer la prison. Moi-mème, je vais essayer d’agir sur Polyeucte par la crainte ; toi, Pauline, trouve dans son amour le levier de sa raison. Va !
Et pendant que Pauline s’éloignait, soutenue par Stratonice, Félix, sombre, les yeux au sol, écoutait les pensées contradictoires qui se partageaient son esprit : sa pitié, sa tendresse pour sa fille, sa colère d’avoir été ainsi bafoué aux regards de tous, sa crainte que Sévère, comme envoyé de Rome, ne fit sur son compte un rapport défavorable, un reste d’attachement pour son gendre venaient tour à tour le pousser vers l’indulgence ou la rigueur. Et parfois se faisait jour dans l’orage de cette âme une pensée que Félix cherchait en vain à étouffer : Polyeucte mort, Sévère ne pourrait-il pas épouser Pauline ? Que d’appuis alors, que de faveurs pour le gouverneur de l’Arménie
’ÉTAIT en l’année 250. Decius régnait dans Rome, et les légions victorieuses campaient jusqu’à la mer Noire. Des gouverneurs romains faisaient respecter dans toutes les colonies les lois de l’empire et sévissaient avec rigueur contre les moindres tentatives de trouble.
Félix, issu d’une ancienne et noble famille romaine, avait été nommé au gouvernement de l’Arménie. C’était un homme assez habile et qui avait su, par souplesse plutôt que par talent, se faire bien voir des grands de l’empire. Ne pas déplaire aux puissants était sa constante préoccupation, ainsi que le soin de sa fortune. Une seule chose, toutefois, balançait cette pensée intéressée dans son cœur, c’était sa tendresse pour sa fille, Pauline. Mais il faut ajouter que cette tendresse n’aurait pas été assez forte pour le faire renoncer à un profit sérieux.
Et il venait de prouver cette inégalité de ses sentiments un peu avant son départ pour l’Arménie.
Le mariage de Pauline
En effet, le visage et les vertus adorables de Pauline avaient inspiré un profond amour à un chevalier romain, un des plus braves officiers de Decius. Ce chevalier se nommait Sévère. Il avait l’estime générale pour la bravoure et la générosité de son caractère, et toutes les jeunes filles romaines rêvaient de ce beau guerrier. Pauline avait fait comme ses compagnes, et bientôt le respectueux attachement qu’elle sentait pour elle dans l’âme de Sévère lui avait mis au cœur, en retour, une vive tendresse.
Mais Sévère avait peu de fortune. Aussi quand il hasarda sa demande auprès du père de Pauline, reçut-il un refus très sec. Félix ne voulait pas pour gendre de cet officier d’un certain renom sans doute, mais sans guère d’autre bien que son courage. Et pour décourager tout à fait Sévère dans ses espérances, il demanda et obtint le gouvernement d’Arménie. Il se flattait de trouver dans cette riche colonie un parti brillant pour sa fille. Et en effet, à peine arrivée à Mélitène, la belle Pauline se vit recherchée par Polyeucte, un des chefs de la noblesse arménienne et dont la fortune était considérable. Celui-ci demanda la jeune fille en mariage. Félix vit surtout dans cette union la possibilité d’asseoir plus solidement sa propre situation en Arménie, et il accorda sa fille à Polyeucte. Entre temps, la nouvelle de la mort de Sévère était parvenue jusqu’à Mélitène, et Pauline, secrètement, avait gémi sur cette fin de ses premiers rêves. Puis, comme le devoir parlait toujours dans son cœur plus haut que la passion, elle s’était efforcée de ne plus penser qu’à l’époux que venait de lui choisir son père, de ne plus chérir que lui.
Or, Polyeucte était un homme de si haute vertu et d’un cœur si aimable que ce fut chose facile pour Pauline que d’avoir envers lui les sentiments qu’il méritait ; et, en ce jour de janvier où sous le ciel si doux de l’Arménie, sur ses pentes verdies d’oliviers, éclosaient les corolles neigeuses des narcisses, dans une des galeries du palais du gouverneur, Pauline, appuyée au bras de son époux, cherchait à retenir celui-ci auprès d’elle.
— Ne sortez pas, lui disait-elle, non, pas aujourd’hui. J’ai fait un rêve si horrible que j’en suis pas restée toute troublée. Je vous ai vu mort. Quelle douleur ! Ne sortez pas.
Polyeucte plaisanta la jeune femme sur sa croyance aux songes, « divagations sans fondement de l’esprit », selon lui ; mais Pauline ne souriait pas et restait craintive, tout entière aux sombres images qui avaient hanté sa nuit.
À ce moment, un seigneur arménien, ami de Polyeucte, apparut dans la galerie. Il fronça le sourcil en voyant avec quelle ardeur Pauline suppliait Polyeucte de renoncer à sortir et combien Polyeucte paraissait faiblement se défendre contre cette douce tyrannie. Profitant d’un instant où Pauline s’était éloignée pour donner quelque ordre, il en fit la remarque à son ami.
Tout joyeux, vous courez à la fenêtre ou au jardin.
Autre chose est de vivre dans les neiges du Grand Nord, comme le missionnaire qui s’en va si loin évangéliser l’Esquimau.
Le P. Le Roux, un Breton aux yeux bleus et le P. Rouvière, Lozérien aux yeux noirs, tous les deux Oblats de Marie, partent à la recherche des Esquimaux campés sur la banquise.
La banquise… Imaginez-vous cela ? une mer sans bateaux, sans vagues, immobilisée sous la neige. Au loin, du côté de la terre, la falaise aux cavernes habitées par les ours blancs ; au large, un chaos de blocs de glace qui se détachent avec un bruit de tonnerre et s’en vont à la dérive… Quelle idée d’aller vivre là ! C’est que, sous la neige, il y a la glace, et sous la glace, l’eau, et dans l’eau, le poisson et le mammifère dont l’homme se nourrira puisqu’il ne peut cultiver la terre ni récolter les fruits d’arbres inexistants.
Venant de la Mission Notre-Dame d’Espérance, après plusieurs jours de voyage, les deux missionnaires aperçoivent enfin les coupoles des maisons de neige. Il est temps ! Pères et chiens sont à bout de forces et quel froid ! 52 degrés au-dessous de zéro ! « Tiens, remarque un des Pères, nous avons été signalés ; voici qu’ils sortent de leurs iglous. »
Un Esquimau vient en effet à leur rencontre et les salue à la mode de son peuple, bras levés, non en signe de reddition, mais de bienvenue. Suivent des inclinaisons de tête à droite, à gauche, une inclination jusqu’au sol,… et cela recommence. On ne peut être plus poli ! Les deux Français imitent de leur mieux. Une vraie pantomime.
L’homme se retourne alors vers le groupe qui le suit : « Kra-bouma ! clame-t-il, ce sont des Blancs ! » Et il court vers eux, mains tendues. Hommes, femmes, vieillards, enfants imitent le geste ; c’est à qui tendra ses deux mains garnies d’épaisses moufles de fourrure et tous rient de contentement. Les Blancs, ils les connaissent un peu pour les rencontrer à Fort-Norman quand ils vont y échanger fourrures et ivoires contre thé, sucre et tabac.
Le P. Rouvière n’est point un agent de commerce et il tient à leur dire, tout clair, le but de sa visite : « Nous sommes venus de très loin (de la France, par delà la mission) pour vous parler de Dieu qui a créé les poissons, les phoques et les hommes. Son fils Jésus, descendu du ciel sur la terre est mort pour ouvrir le ciel à ceux qui l’auront aimé ! »
Les deux missionnaires aperçoivent enfin les coupoles des maisons de neige…
Peut-être avez-vous entendu raconter l’histoire de ces Esquimaux ou de ces Indiens qui, à semblables paroles, ne s’étonnèrent pas : le Créateur, ils l’avaient deviné, découvert, par la beauté de sa création et ils l’avaient nommé le Grand Esprit. Ceux-ci ne comprennent pas ; ils se regardent surpris, puis, ne sachant que répondre, ils éclatent de rire.
Gorde naît et grandit à Césarée de Cappadoce. Il entre dans l’armée où il fait rapidement son chemin. De haute taille, de non moins haute valeur militaire, il acquiert une grande réputation parmi les troupes.
Le voici donc bien parti pour la gloire, quand Dioclétien ouvre sa persécution contre les chrétiens. Leurs maisons sont pillées, les fidèles cherchent refuge dans les déserts et les forêts. Ceux qui sont pris sont jetés en prison.
Pour Gorde, il ne peut être question de se cacher : il est à son poste. Mais comment rester sous les ordres de celui qui persécute ses frères ? Malgré son goût pour la vie militaire, malgré le brillant avenir qui s’ouvre devant lui, il démissionne : « Je préfère, dit-il, vivre au désert avec les bêtes fauves, qu’avec ces idolâtres. »
Sa démission acceptée, il quitte l’armée, non sans regret et, comme tant d’autres, s’enfonce dans le désert. Son intention est de s’y fortifier dans la prière et la pénitence puis de revenir ensuite défendre les chrétiens et mourir avec eux s’il le faut.
« Je viens te reprocher ta cruauté envers les chrétiens… »
Quand il se sent assez « fort de la force de Dieu », il sort de sa cachette et revient à la ville. Il a choisi pour cela un jour où la population se rue vers le cirque pour une course de chars.
Très calme, Gorde s’avance au milieu de l’arène. « Je m’appelle Gordius, déclare-t-il très haut. J’ai quitté l’armée depuis que l’Empereur est devenu persécuteur et ennemi du vrai Dieu. » Et, s’adressant au Gouverneur : « Je viens te reprocher ta cruauté envers les chrétiens. J’ai choisi le moment de ces fêtes pour protester à la face du monde contre l’injustice et la barbarie. »
Stupeur, puis tollé général. Fureur du Gouverneur : « Bourreaux ! des fouets, des chevalets, des haches, des croix, des fauves ! Un homme aussi exécrable mérite plusieurs fois la mort !
— Oui, réplique Gorde ; on me fera tort si on ne me donne pas plusieurs fois la mort. » Et il entonne un psaume.
Les bourreaux s’apprêtent et comme ils tardent : « Qu’attendez-vous ? leur demande le soldat. N’enviez-vous pas mon bonheur et ma récompense ?
— Voyons, quelle folie ! coupe le Gouverneur, volontairement radouci. Plus sûres que les récompenses que tu espères, tu as sous la main les honneurs des Césars. Rentre dans l’armée, adore nos dieux ; c’est pour toi la gloire immédiate.
— Quoi ! proteste Gorde, tu penses que ces misérables grandeurs d’ici bas : grades, citations, décorations, peuvent me détacher du ciel ? Voilà ce qui serait folie ! Rien sur la terre, rien, entends-tu ? ne pourrait me dédommager de la perte de Dieu. »
Fou de colère, le juge tire son épée et ordonne de passer à l’exécution.
Gorde est aussitôt conduit au supplice, au milieu d’une foule délirante. Les païens vocifèrent ; les membres de sa famille, encore païens, le supplient d’avoir pitié d’eux et de lui. Qu’il ne renonce pas au christianisme puisqu’il y tient, mais qu’il fasse semblant.
« Jamais ! ce serait déloyal. Je tiens ma langue de la bonté de Dieu et je l’emploierais à mentir, à le renier devant les hommes ? J’aime mieux mourir mille fois ! Mon drapeau, c’est la croix. Un soldat trahirait son drapeau par crainte de la mort ? Allons-donc ! »
Ce disant, Gorde trace sur sa poitrine le signe de la croix et, d’un pas alerte, suit les bourreaux. Il rayonne de joie, il est gai comme au matin d’une promotion. Ne va-t-il pas être promu au rang de témoin du Christ ? Ne va-t-il pas prendre place dans la glorieuse armée des martyrs ?
Saint Gorde, obtenez-nous des cœurs vaillants, des âmes vaillantes ! Ne sommes-nous pas aussi, par notre confirmation, soldats du Christ ?
Romain ~~~~~~
Pour un romain, voici un soldat bien nommé. Il assiste à l’interrogatoire du diacre Laurent et les réponses de celui-ci lui font une très grande impression. C’est bien autre chose quand il constate le courage du diacre au milieu des supplices ; et c’est enfin le comble, lorsque Laurent se trouvant demi-mort sous les coups de fouets — fouets armés de pointes de fer — Romain voit un ange essuyer le visage du martyr, étancher le sang de ses plaies. Le soldat païen en est tout interdit. La grâce passe, la lumière se fait ; Romain y correspond. Il s’approche de Laurent, lui dit ce qu’il voit, lui demande ses prières.