Il me faudrait, dit la Vierge Qui fuyait avec Jésus, Il me faudrait, dit la Vierge, Des sabots pour mes pieds nus. Passe ton chemin, pauvresse, Lui cria-t-on d’une auberge ; Passe ton chemin, pauvresse, Et que le diable t’héberge ! Mes pieds sont las, dit la Vierge Qui traversait un hameau ; Mes pieds…
Et maintenant une histoire ! Posts
Benoît naquit d’une famille noble à Norcia, petite ville de l’Italie centrale. Ses parents l’avaient envoyé aux écoles publiques de Rome ; mais, voyant le danger qu’il y avait pour lui à fréquenter des camarades légers, il s’enfuit à 14 ans dans les montagnes désertes de Subiaco, où il vécut trois années dans une grotte presque inaccessible : un moine nommé Romain lui donna l’habit religieux et lui apportait sa nourriture. Cependant le démon essaya de troubler l’âme du jeune homme par des images impures : Benoît sut en triompher en se roulant sur un buisson d’orties et d’épines, ce qui le guérit pour toujours de semblables tentations. Le bruit de sa sainteté finit par se répandre ; une foule de disciples se réunirent près de lui et beaucoup de familles lui confièrent l’éducation de leurs enfants. Après avoir construit douze monastères à Subiaco, il s’éloigna pour fuir la jalousie d’un prêtre voisin, et se retira au Mont-Cassin, où il bâtit une abbaye. C’est là qu’il écrivit sa règle si célèbre et qu’il finit ses jours. À la voix de Benoît, on vit Maur marcher sur les eaux pour sauver Placide tombé dans un lac, on vit la farine et l’huile se multiplier miraculeusement pendant une famine, on vit le démon sortir vaincu du corps des possédés. Saint Benoît expira, quarante jours après son entrevue avec sa sœur sainte Scholastique, le 21 mars 543. Comparé à Abraham à cause de sa nombreuse postérité religieuse, il a reçu le titre de « patriarche des moines d’Occident ».
C’en aurait fait, vraiment, une fameuse veillée, si seulement le vieux Feine avait été là !
Depuis des années et des années que le berger servait dans la famille, c’était la première fois qu’il manquait, et c’est cela qui était grave… Tout le monde y pensait : les parents, les voisins, les amis réunis chez Jean-Mathias Cabaïre ; et, dans la salle bien chaude et bien éclairée, on sentait une espèce de gêne. On avait beau rire et parler plus fort pour écarter cette gêne, malgré tout, elle restait la maîtresse.

Et tout cela, pourquoi, mon Dieu, pourquoi ? Pour une bêtise : un dialogue un peu vif. Jean-Mathias, le Maître, et Feine, le vieux berger, n’étaient pas d’accord sur une réparation à faire à la bergerie. Ils avaient discuté en s’échauffant.
« Dans les temps d’autrefois, s’entêtait Feine, c’est comme ça qu’on faisait et c’était la bonne manière.
– On fait mieux à présent, ripostait Jean-Mathias, et c’est le progrès.
– Que tu dis, avait répondu le berger avec un peu d’aigreur. Ton père, qui s’y connaissait, n’aurait jamais agi comme ça… »
Alors, Jean-Mathias s’était emporté :
« Mon père était de son temps, c’est-à-dire du tien. Maintenant, c’est moi le Maître. Et j’entends faire à mon idée. Tu me brouilles l’esprit avec tes histoires d’autrefois. Tiens, va‑t’en… »
Devenu très rouge, le vieux Feine s’était levé :
« Je m’en vas, avait-il dit d’une voix étranglée, je m’en vas et je ne reviendrai plus. »
***
On avait pris ça pour des mots. Mais Feine n’était plus revenu. On ne le voyait plus, traversant les pâturages, sa grande houppelande volant au vent. Il ne sortait plus guère de sa petite chaumine, en bas du village, toute seule et isolée dans la campagne.
Et, bien que la vieille mère l’eût supplié, bien que sa femme l’eût gourmandé, bien que les enfants eussent pleuré après le berger et ses histoires, Jean-Mathias n’avait pas voulu faire le premier pas :
« Je veux bien qu’il revienne, oui, bien sûr, et je ne lui dirai rien, mais je n’irai pas le chercher… »
***
Contre tous les espoirs, Noël était arrivé sans amener de détente. Ce soir, pour la première fois depuis toujours, le vieux Feine ferait solitaire sa veillée de Noël, et ce n’est pas lui qui présenterait à la Messe de Minuit l’agnelet dernier-né, si soigneusement nourri par Maîtresse Cabaïre, si tendrement caressé par les enfants… Ce soir, pour la première fois depuis des Noëls et des Noëls, qui remontaient bien avant la mort du grand-père, la place du vieux Feine demeurait vide au coin du feu. Personne n’avait voulu la prendre.
Dans Alexandrie, sur les bords de la Méditerranée orientale, grandit la princesse Catherine, douée d’une vive intelligence et d’une merveilleuse beauté, mais dont le cœur est rempli d’orgueil.
À la mort du roi, la reine Sabinelle, sa mère, l’emmène en Arménie où Catherine devient une adolescente toujours plus belle, toujours plus savante, toujours plus orgueilleuse aussi. Bientôt, les demandes en mariage se succèdent, mais toujours elles sont suivies d’invariables refus. L’époux que l’on propose à la jeune fille n’est jamais assez beau, jamais assez savant.
*
Or, un jour, la reine Sabinelle emmène Catherine vers un vieil ermite nommé Ananias.
« Eh bien ! déclare celui-ci, à mon tour, j’ai un brillant parti à te proposer. »
Très intriguée, la jeune fille écoute, puis lève vers le vieillard des yeux remplis de hardiesse :
« Avant de m’engager envers ce jeune homme, je veux le voir.
– Mon enfant, sache seulement que la plus belle créature est vile devant lui.
– Qu’importe, je veux le voir absolument.
– Soit, répond Ananias. Cette nuit donc, reste dans ta chambre et invoque la Vierge Marie, Mère de Dieu. »
*
Catherine, bouleversée, rentre chez elle. Bientôt, le soir tombe, jetant sur toute chose le silence, le recueillement.
D’une main tremblante, la jeune fille allume les flambeaux et les lampes.
« Je veux que mon visiteur ait un accueil vraiment digne ; je veux que tout rayonne et brille ; je veux être moi-même magnifique… d’ailleurs, ne le suis-je pas déjà ? »
Puis elle se met à genoux. Son cœur bat très fort, car elle essaie de croire en Dieu, de croire à ce qu’en réalité elle n’a jamais cru vraiment.
Faverney est un petit village dans la Haute-Saône. Le visiteur qui l’aborde ne peut manquer de remarquer l’immense bâtisse de l’ancienne abbaye bénédictine, actuellement section de philosophie du grand séminaire de Besançon. Tout près du séminaire nous trouvons la Basilique de Faverney… église célèbre de Notre-Dame-la-Blanche, célèbre aussi par un grand miracle que Jésus y fit pour montrer sa présence dans l’Hostie.
Reportons-nous plus de trois cents ans en arrière. En ce 24 mai 1608, nous trouvons les religieux très occupés. Ils vont, ils viennent, sous les cloîtres, portant des fleurs, des tentures, des cierges. C’est que nous sommes à la veille de la Pentecôte ; et, en cette fête, de par la permission du Pape, les religieux de Faverney ont l’autorisation d’exposer pendant trois jours la Sainte Hostie à la vénération des fidèles.
À l’entrée du sanctuaire, le frère sacristain est occupé à dresser le reposoir qui servira de trône à Jésus, tandis que les autres moines suspendent des guirlandes aux tentures et aux piliers de l’église. Le jour de la Pentecôte, les adorateurs se succèdent jusqu’au déclin du jour. Chacun rentre alors chez lui ; les bénédictins eux-mêmes songent à prendre leur repos.
Ils n’étaient pas très fervents car, au lieu de se relayer pour monter la garde devant Jésus, ils regagnèrent tous leur cellule après avoir laissé seulement au reposoir quelques cierges allumés. Le lundi 26 mai, à trois heures du matin, le sacristain vient ouvrir les portes de l’église et sonner l’office. Une âcre odeur de fumée le saisit à la gorge ; il se précipite dans la nef enténébrée, n’osant croire l’horrible vérité. Et cependant oui, c’est bien cela : du beau reposoir, il ne reste plus qu’un petit tas de choses informes qui achèvent de se consumer. Affolé, il court au dehors, il appelle au secours, ne pouvant que répéter en mots inarticulés, coupés de sanglots : « Mon reposoir, ma chapelle ! » Les religieux, les habitants accourent. Il faut bien se rendre à l’évidence, le malheur n’est que trop réel. Des braises encore rouges, on retire quelques morceaux calcinés. C’est tout ce qui reste de la table d’autel. Voici un chandelier, tordu par la violence des flammes. Voici la plaque de marbre qui supportait le reposoir, gisant brisée en trois morceaux. Atterrés les religieux écartent avec des pinces les débris, remuent les charbons, cherchant à retrouver quelque chose de l’ostensoir qui a dû, avec son précieux dépôt, être la proie des flammes. Tout à coup, alors que le jour naissant éclaire l’église, la voix du plus jeune s’élève :
Dans l’église de Rocamadour, la Mère de Dieu a fait tant de miracles qu’on en a écrit tout un livre. Je l’ai lu bien souvent, et parmi les plus beaux, en voici un que je veux raconter parce qu’il montre jusqu’où peut aller la courtoisie de Notre-Dame.
Il y avait, en ce temps, un jongleur très fameux, nommé Pierre de Syglar, qui, d’un bout de l’année à l’autre, allait de moutier en moutier, chantant la gloire de la Vierge Marie. Se pouvait-il qu’au moins une fois en sa vie, il ne passât par le sanctuaire où, depuis les jours les plus lointains, une image de la Mère de Dieu, la plus belle que vous puissiez voir, attire de tous les coins du monde un peuple immense à ses pieds ?… Il y passa donc une fois. C’était au soir d’une chaude journée. Il avait fait un long voyage, il avait faim, il avait soif, et ce n’était pas sans envie d’entrer se rafraîchir qu’il regardait tout le long de la rue se balancer au-dessus de sa tête les belles enseignes des auberges, car jamais bonne soupe et bon vin n’ont été méprisés par ménestrels, vielleurs, jongleurs et autres gens de cette espèce. Lui-même, tout dévot qu’il fût, ne méprisait pas la bouteille. Mais il était venu visiter la vraie Hôtesse de l’endroit, Notre-Dame Sainte-Marie : malappris s’il n’allait d’abord se prosterner devant Sa Seigneurie.
L’église était toute remplie de pèlerins agenouillés, les yeux levés vers l’image qui brillait au fond de la nef parmi les cierges allumés. Humblement, lui aussi, le jongleur s’agenouille, et son oraison terminée, il tire de sa gaine de cuir la vielle pendue à son épaule, passe son archet sur les cordes, et fait si bien sonner son instrument que chacun l’écoute en silence avec ravissement, admirant en soi-même qu’une simple baguette promenée sur trois cordes puisse émouvoir si fort le cœur. Puis, quand il eut loué longtemps, et de toute son âme, Celle pour laquelle il était venu, il s’écria d’une voix forte :
- Ô Mère de Dieu qui tout créa, si quelque chose t’a plu dans ma chanson, je te demande en récompense de me donner un de ces cierges qui brûlent là-haut, près de toi, en si grand nombre que de ma vie, ni de près ni de loin, je n’en ai vu davantage. Dame sans pareille et sans peur, donne-le-moi, je t’en supplie, pour m’éclairer dans mon auberge et faire la fête de mon souper. Je ne te demande rien d’autre, si vrai que Dieu m’entend !
Notre-Dame de Rocamadour qui est fontaine de courtoisie, ruisseau et source de douceur, écouta sa prière, et aussitôt on vit s’envoler comme un oiseau et venir se poser sur la vielle le plus beau, le plus blanc des cierges qui faisaient autour de sa tête une couronne de lumière. Et les pèlerins de s’ébahir et de chanter Noël ! Noël !
Mais un moine, du nom de Girard (pour sa plus grande confusion, l’histoire a retenu comment il s’appelait), homme fielleux et mélancolique, et qui tirait quelque profit des bouts de cierge qu’il vendait, se mit en fureur et cria :
- C’est un sorcier, un gueux à mettre à la potence !
Ce disant, il saisit le cierge et va le replanter là-haut, à la place d’où il était parti.
Retournée par ces mots, la foule se prend à murmurer. Si le sacristain disait vrai ! Et si ce beau vielleur n’était qu’un envoyé du Malin !
Pierre écoute et ne souffle mot, car il est trop fin et trop sage pour s’indigner des injures d’un pauvre sot. Et que lui font tous ces murmures ! La Mère de Dieu la entendu, elle a exaucé sa prière. Peut-il demander davantage ? Son âme est remplie d’allégresse, des larmes coulent sur ses joues. En silence il prie Notre-Dame et longuement la remercie. Puis, reprenant sa vielle, il improvise un si beau chant qu’il n’en est pas au monde que vous eussiez écouté plus volontiers. Et quand il eut fini, le cierge, quittant son chandelier, revint se poser sur sa vielle, comme chacun put le voir de ses yeux.
Alors, plus prompt que chèvre ou vieux bouc encorné, le furieux sacristain bondit au milieu de la foule, et suffoqué par la colère, demeure quelque temps sans parole. Puis rejetant son capuchon :
- Jamais de mon vivant, dit-il à Pierre, le poing tendu, je ne vis telle enchanterie !
Et de nouveau s’emparant du cierge, il s’élance vers l’autel, le plante sur le chandelier, l’attache avec un lien de fer, et cela fait, s’écrie :





