Gabriel, dont le nom signifie « force de Dieu », est appelé l’Ange de l’Incarnation. C’est lui, en effet, qui fut chargé d’indiquer au prophète Daniel que le Messie naîtrait au bout de soixante-dix semaines d’années. C’est lui qui se présenta devant Zacharie pour lui annoncer la naissance du Précurseur Jean-Baptiste, comme le rapporte l’Évangile de saint Luc : « Un ange du Seigneur lui apparut, debout à droite de l’autel de l’encens. Zacharie fut troublé à cette vue. Mais l’ange lui dit : Ne crains pas, Zacharie, car ta prière a été exaucée et ta femme Elisabeth te donnera un fils que tu appelleras Jean. Il sera pour toi un sujet de joie et d’allégresse, et beaucoup se réjouiront de sa naissance ; car il sera grand devant le Seigneur. Il ne boira ni vin ni rien qui enivre, et il sera rempli de l’Esprit-Saint dès le sein de sa mère. Il ramènera beaucoup de fils d’Israël au Seigneur leur Dieu et lui-même marchera devant lui dans l’esprit et la puissance d’Élie, pour ramener les cœurs des pères vers les enfants et les indociles à la sagesse des justes, afin de préparer au Seigneur un peuple parfait… Je suis Gabriel, qui me tiens devant Dieu ; j’ai été envoyé pour te parler et t’annoncer cette bonne nouvelle… » Enfin, c’est encore Gabriel qui reçut la sublime mission de prévenir la Vierge Marie de sa future maternité divine, comme nous le rappellera demain la fête de l’Annonciation.
À l’assemblée de Ratimesnil qui se tenait dans sa vaste cour, le cabaretier Heurtaux, debout dans une carriole fixée entre deux troncs de pommiers, faisait danser la « jeunesse » aux sons de son crincrin. Il battait lui-même de tels entrechats que, maladroitement, il se foula le pied.
Dès lors, il passa le plus clair de son temps à jouer aux dominos avec quelques vieux du pays. Venait se joindre à eux, dans la soirée, le fils Farin César, que le père Heurtaux avait pris en amitié et appelait familièrement « son bezeau ». Ce jeune campagnard n’était pas fâché de pouvoir ainsi « causer un brin » à la belle Léonie, la fille de la maison […].
Cette Léonie, si fiérote et si froide en apparence, aspirait de toute son âme au mariage, mais Farin n’ignorait pas que le père s’y opposerait tant qu’il ne serait pas plus valide. On avait trop besoin d’elle au cabaret.
Heurtaux, sur les conseils réitérés de ses clients, s’en fut consulter un rebouteux du village, qui « travailla » son entorse durant neuf jours, ajoutant chaque matin à ses massages vigoureux, d’incohérentes invocations […].
En fin de compte, en plus de son entorse, le cabaretier eut des rhumatismes aigus qui l’obligèrent à s’aliter.
« Tu veyes ben, lui dit alors sa femme, que tan rebouteux est un feignant ; quand j’te répète qu’il n’peut point t’guéri !
Heurtaux répondait :
— Tais-té, la mé. T’éluges point si vite. Espère un p’tieu. Mé j’m’en rapporte à li ; i n’a sauvé bé d’autres.
— Eh ben, mé, j’aurais pu d’confiance dans les Bons Saints.
Sur la place de l’église, le dimanche, les commères, leur paroissien à fermoir à la main, faisaient cercle autour de la mère Heurtaux :
« Pourqui qu’vos conduisez point vot’homme à la Mare Saint-Firmin, disait l’une ; faites‑y « toucher » l’saint qu’est raide bon pour enlever l’mâ, qu’a du « pouvoir » pour les douleurs !
Le Christ chez les Tartares, le Christ chez les Chinois
Un archevêque à Pékin (XIIIe-XVIe siècles)
Déployez une carte de l’Europe et de l’Asie : regardez, au nord de la Chine, la Mongolie. Les Tartares, à la fin du XIIe siècle, partirent de là, en vue de devenir les maîtres du monde. Avec Gengiskhan, ils conquirent d’abord l’Asie, depuis Kambalik, la grande cité chinoise, qu’on appelle aujourd’hui Pékin, jusqu’à Tiflis et jusqu’au Caucase ; et puis une partie de la Russie jusqu’au Dnieper. Quinze ans plus tard, ils prenaient Kiew, ravageaient la Silésie, la Hongrie ; la France même tremblait. Les pêcheurs n’osaient plus se risquer sur la côte anglaise. « Les neuf queues blanches de l’étendard mongol toujours victorieux » allaient, disait-on, balayer l’Europe. En 1242, on constata qu’ils faisaient retraite, leur empereur étant mort au cœur de l’Asie. Alors sur les routes d’invasion qu’eux-mêmes avaient tracées, des religieux s’engagèrent ; ils suivirent ces routes en sens inverse, pénétrèrent en Asie comme missionnaires. Ces religieux, c’étaient des Moines Mendiants ; ne possédant rien sur terre, ils étaient libres, pleinement libres de courir le monde pour Dieu. Les uns, fils de saint Dominique, se souvenaient que leur fondateur avait toujours rêvé de parler du Christ aux païens des bords de la Volga. Les autres, fils de saint François d’Assise, se souvenaient que leur fondateur avait prêché devant le sultan d’Égypte et qu’il s’était offert à passer par un brasier pour affirmer la vérité du christianisme ; ils se souvenaient que sept franciscains s’étaient rendus à l’ouest du bassin méditerranéen, au Maroc, et qu’ayant persisté, malgré tous les châtiments, à annoncer le Christ sur les places publiques, ils avaient fini par être martyrs.
C’est en pleine Asie, maintenant, que sur l’ordre de la Papauté, des dominicains et des franciscains allaient porter la parole chrétienne, et bientôt ils formeront une compagnie spéciale de missionnaires, « la Compagnie des voyageurs pour le Christ. » Les Tartares passaient pour tolérants ; de tels voyageurs pouvaient donc les aborder. Jean de Plan-Carpin, un franciscain d’allure massive, dont l’obésité gênait les chevauchées, enfourcha quand même une monture pour s’en aller, en 1246, plus loin que la Caspienne, plus loin que le lac Baïkhal, jusqu’à la Horde-d’Or, résidence du grand khan Guyuk. Il trouva là des païens, des musulmans, des bouddhistes, et des gens aussi qui croyaient au Christ, mais dont les ancêtres s’étaient, huit cents ans plus tôt, détachés de l’Église de Rome, parce qu’ils se refusaient à admettre que la Vierge Marie fût Mère de Dieu. On les appelait les nestoriens. Quel magnifique auditoire pour un missionnaire ! Mais le khan Guyuk, à qui il remit une lettre du pape, le renvoya avec une réponse assez hautaine, et Plan-Carpin n’eut qu’à reprendre la route de l’Europe.
CHINE. — Au Pemen, repas des enfants chez les Franciscaines Missionnaires de Marie.
Celui qui, là-bas, fit vraiment acte de missionnaire, ce fut un autre franciscain, Guillaume de Rubrouck, expédié en 1253 par le roi saint Louis. Il passa six mois à la Horde-d’Or, où le grand khan, alors, avait nom Mangou. Ce souverain semble avoir pensé que tous les « bons dieux » étaient bons, ce qui permet toutes les superstitions, et ce qui n’impose aucune doctrine ni aucune contrainte. Il s’amusait à faire discuter Rubrouck publiquement avec les représentants des diverses religions. Le moine, en cet étrange monde, ne se sentait pas complètement isolé, car il y avait là quelques catholiques, un Hongrois et sa femme, emmenés captifs, sans doute, lors du passage des Tartares en Hongrie, et puis un ancien orfèvre de Paris, un nommé Guillaume Boucher, qui était venu se mettre au service du grand khan : le dimanche des Rameaux de 1454, ces Européens, fils spirituels du pape de Rome, firent avec le franciscain un cordial dîner. Rubrouck, parfois, causait personnellement avec le grand khan, et bientôt il écrira, avec une exquise humilité : « Peut-être l’aurais-je converti si j’avais pu opérer les merveilles de Moïse à la cour de Pharaon. » Un jour, Mangou lui remit une lettre pour saint Louis, et le moine regagna l’Europe en portant au saint roi, aussi, les compliments de Guillaume Boucher. Il aurait aimé pouvoir annoncer au roi de France que les Tartares consentaient à s’allier aux forces militaires de l’Europe chrétienne pour enserrer, comme entre les deux pinces d’une tenaille, les musulmans qui occupaient la Palestine, les musulmans qui régnaient là où le Christ était mort, et pour les expulser ; mais les Tartares de l’Asie occidentale, quoique prêtant une certaine attention à ces possibilités d’alliance, n’avaient pu s’y décider, et bientôt ils embrasseront la foi de Mahomet.
Au delà de la Germanie, il y avait, au nord, les pays scandinaves, à l’est et au sud-est, les pays slaves. Saint Anschaire dans les premiers, saint Cyrille et saint Méthode dans les seconds, furent, au IXe siècle, des missionnaires d’avant-garde.
Anschaire, en vieil allemand, signifie « javelot de Dieu ». Celui qui, il y a onze cents ans, portait ce nom germanique, et qui de ce nom sut faire un symbole, était pourtant de chez nous ; la Picardie fut son berceau.
C’est du Béarn, terre française, que la Suède du IXe siècle reçut sa dynastie ; c’est de la Picardie, terre française, que la Suède du IXe siècle reçut son premier apôtre. Charlemagne, chez les Saxons, avait été le fourrier du Christ, un fourrier dont la poigne était rude, les rigueurs inflexibles. Alcuin sans cesse avait rappelé que le Christ ne veut devoir qu’à la persuasion l’accès des âmes. Lorsque, après Charlemagne, le prestige impérial subit une éclipse, les méthodes d’apostolat conseillées par les moines commencèrent de prévaloir : le monastère de la Nouvelle-Corbie, en 822, s’installait au cœur de la Westphalie, non comme une forteresse soupçonneuse et dictatoriale, mais comme une pépinière d’apôtres désarmés, qui peu à peu s’en iraient au delà des Marches de l’Empire, porteurs de la foi chrétienne et de la culture chrétienne.
Parmi eux, il y avait le jeune Anschaire ; et lorsqu’un roi de Danemark s’en fut demander à Louis le Pieux un appui pour son rétablissement sur le trône, l’empereur, pour le voyage de retour, lui donnait Anschaire comme compagnon. Tout de suite, par les soins du moine, s’ouvrait près de la cour danoise une petite école de christianisme. Le fleuve de l’Elbe, où s’étaient arrêtées, je ne dis pas les ambitions, mais du moins les conquêtes de Charlemagne, était désormais franchi par la propagande chrétienne ; au delà du sol germanique, cette propagande visait la Scandinavie.
On put croire un instant, même, que la Scandinavie l’attendait. De Suède, une ambassade arrivait au palais impérial ; elle prévenait Louis le Pieux que les Suédois voulaient des missionnaires. Anschaire encore était désigné. Il fallait qu’il semât des germes, qu’il commençât, audacieusement, un peu à l’aventure, la besogne de Dieu… Et Dieu lui-même continuerait, s’il voulait.
Il est rare que les grands saints qui ont converti des régions entières soient nés dans ces régions : saint Martin vint des bords du Danube pour amener les Gaules à la foi du Christ, comme deux cents ans plus tôt saint Irénée et saint Pothin étaient venus de l’Asie pour fonder la chrétienté lyonnaise. On pourrait, dans l’histoire de l’apostolat, trouver d’autres exemples qui confirmeraient la parole de l’Évangile : « Nul n’est prophète en son pays, » ce qui veut dire que les habitants d’une ville ou d’une contrée écoutent moins volontiers celui qu’ils ont toujours connu ou dont ils ont connu les parents. Et si le Christ a voulu que ceux qui l’annonceraient émigrassent ainsi d’un pays dans l’autre, c’est sans doute pour attester que tous les membres de la chrétienté ne font qu’une même famille, et pour montrer aussi, peut-être, que le missionnaire doit rompre tous les liens qui l’attachent à ses parents, à sa cité natale, en vue de mieux se donner « aux brebis » qui ne sont pas encore dans la bergerie, en vue d’amener à la vérité ceux qui ne la connaissent pas.
C’est un Anglais qui fut choisi pour acheminer vers la foi chrétienne les païens Allemands, un Anglais, ou plutôt un Anglo-Saxon, comme on disait de ceux qui étaient devenus les maîtres de l’Angleterre avant la conquête des Normands. L’Église révère cet apôtre sous le nom de saint Boniface ; son nom primitif était Winfrid. L’Angleterre est peut-être le pays où le christianisme se propagea avec le plus de rapidité. Moins d’un siècle après que saint Augustin de Cantorbéry eut débarqué avec ses compagnons pour évangéliser ces païens barbares, l’Angleterre méritait qu’on l’appelât l’île des Saints, tant il y avait déjà de monastères tout le long des côtes, tant ces nouveaux convertis avaient soif de s’instruire en choses religieuses, de cultiver la poésie d’Église et d’apprendre le latin, cette langue des liturgies. Et ils avaient un plus grand désir encore, c’était d’aller au loin faire partager à d’autres peuples tous ces trésors de la foi que Rome leur avait apportés.
C’est vers 680 que Winfrid naquit dans le Devonshire, d’une famille chrétienne et noble. Il n’y avait pas encore beaucoup d’églises sur ce sol que couvraient de nombreuses forêts ; de loin en loin, des missionnaires venaient prêcher l’Évangile et administrer les sacrements ; ils réunissaient les fidèles, chaque jour, au pied des grandes croix que les seigneurs élevaient dans leurs domaines, et là, tous ensemble priaient. Enfant, Winfrid se faisait remarquer par son ardente piété ; comme sa famille donnait l’hospitalité aux moines qui passaient, Winfrid se tenait près d’eux, ne perdant pas une parole de ce qu’ils racontaient de leurs courses apostoliques, et sans relâche il les questionnait sur les vérités religieuses. Dès l’âge de quatre ou cinq ans, il supplia son père de lui permettre de s’en aller dans un monastère. Mais le père, qui voulait laisser son domaine à son enfant, ne consentait pas et traitait le désir du petit garçon d’enfantillage. Winfrid, que Dieu avait choisi, comme dans l’Ancien Testament le petit Samuel, continuait d’affirmer sa vocation. Son père, après avoir essayé de la douceur pour le détourner de son projet, le menaça, le punit. Rien n’y fit ; et, après une grave maladie qui faillit emporter Winfrid, le père, comprenant enfin que Dieu voulait son fils, céda et lui permit d’entrer au monastère d’Exeter. Winfrid avait alors sept ans, mais était si pieux, si avancé pour son âge en tout ce qui touchait à la religion, que l’abbé du monastère voulut bien recevoir cet enfant prédestiné. Jamais on n’avait vu un plus jeune écolier dans les choses divines ; jamais on n’avait vu, non plus, un écolier si zélé à remplir tous ses devoirs, — ses devoirs, qui le rapprochaient de Dieu.
Après quelques années passées à Exeter, il entra au monastère de Nursling, en vue de poursuivre ses études, qui le passionnaient. D’écolier, il devint professeur, et tous ses élèves l’admiraient pour sa science et l’aimaient pour sa bonté. À l’âge de trente ans, il fut ordonné prêtre. Peu de temps après, le monastère le délégua au concile qui se réunissait au Wessex auprès de l’archevêque de Cantorbéry. Le rôle qu’il joua dans cette assemblée le rendit célèbre, et la façon dont il avait parlé enchanta non seulement tous les évêques, mais encore le roi Ina. Winfrid pressentit à cette époque qu’on lui offrirait d’être évêque à son tour ; mais il se sentait appelé à une tout autre vie, il voulait être missionnaire. Il voulait porter la parole de Dieu chez ceux qui ne la connaissaient pas encore, ou qui l’avaient déjà oubliée, l’ayant reçue depuis peu. Et puis, les honneurs, l’ambition, rien n’était plus loin de son cœur. Malgré les instances de l’abbé et de ses frères, il partit.
Aucun saint du VIIe siècle ne fut un plus grand voyageur que saint Amand : il portait le Christ aux Slaves, jusqu’au sud du Danube ; il le portait aux Basques des Pyrénées ; mais il fut surtout l’apôtre de la Belgique.
Fils d’une noble famille d’Aquitaine, on l’avait vu, tout jeune, mener à Tours, auprès de la Basilique, une vie de moine, et puis, à Bourges, une vie de reclus. Sa piété, aux alentours de 620, — il avait alors une trentaine d’années, — le poussa vers la Ville Éternelle : il voulait voir la tombe de l’apôtre Pierre, et ce fut là qu’il se sentit la vocation de missionnaire.
La bourgade d’Elnone, sur la Scarpe, actuellement Saint-Amand-les-Eaux, fut le siège du monastère qui devint son quartier général. De là, par la Scarpe et l’Escaut, ses moines pouvaient descendre en barque jusqu’à la mer ; à proximité, passaient les grandes routes romaines. À pied, en barque, la prédication du Christ dans les vallées de l’Escaut et de la Lys voyait s’ouvrir devant elle des voies faciles ; et le pays de Gand, dix années avant que saint Éloi ne s’en occupât, entendait la parole de saint Amand. Il recrutait des moines comme il pouvait ; il en trouvait parmi les captifs de guerre, ou parmi les esclaves que des marchands amenaient en Gaule. Ces moines visaient surtout à faire des baptêmes par grandes masses ; l’éducation chrétienne viendrait ensuite. Dès qu’on obtenait d’une population qu’elle renversât elle-même ses idoles, on sentait que le Christ avait déjà fait un grand pas, le terrain pour lui était devenu libre.
Les bords de la Meuse, après ceux de l’Escaut, entendaient la parole de saint Amand ; trois ans durant, il parcourait le diocèse de Maestricht, et en devint évêque.