Le plus beau présent

Ouvrage : Bayard | Auteur : Pergame

CETTE his­toire, c’est un vieux curé qui me l’a contée, le vieux curé d’un petit vil­lage des Cha­rentes. Je revois encore son aimable et bon visage et son joli jar­din plein de soleil. 

Nous par­lions du plai­sir de donner :

— Moi, me dit le vieux prêtre, ce que j’ai jamais don­né de meilleur cœur, c’est une petite sta­tue de la Sainte Vierge, en plâtre peint.

— À qui l’a­vez-vous don­née, Mon­sieur le curé ? 

— À un petit enfant, Mon­sieur ; mais c’est toute une histoire.

Mon hôte se recueillit un ins­tant, puis commença : 

— Ils étaient trois qui venaient me voir chaque matin José, Julien et Vincent, trois frères ; l’aî­né mar­chait sur ses 7 ans, le troi­sième, Vincent, comp­tait à peine quatre printemps.

Tous les jours, régu­liè­re­ment, ils arri­vaient vers les 8 heures, tenant à la main la tar­tine de leur déjeu­ner ; nous allions d’a­bord saluer la bonne Sainte Vierge, dont j’a­vais mis une sta­tue dans le creux du mur, tout au fond du jar­din ; leurs petits bérets à la main, ils disaient sage­ment un Ave Maria, puis nous retour­nions tous quatre à la cui­sine, et Mar­thon, ma vieille ser­vante, éta­lait sur les tar­tines une couche abon­dante de confi­tures ou de miel. Sou­vent nous par­lions de la Sainte Vierge ; je venais de gagner cette sta­tue dans une tom­bo­la de cha­ri­té ; elle était toute neuve, avec des cou­leurs tendres, une cou­ronne dorée et des étoiles sur son man­teau ; elle sou­le­vait une grande admi­ra­tion chez les trois frères.

Un jour, José me dit :

— Alors, Mon­sieur le curé, quand nous la don­ne­rez-vous votre Sainte Vierge ?

— Mais, mon petit José, je ne t’ai jamais dit que je vou­lais te la donner !

— Vous ne l’a­vez pas dit, reprit le bam­bin avec assu­rance, mais vous en avez des tas de Saintes Vierges il y en a une grande dans votre salon, une au-des­sus de la porte, une dans votre chambre, sans comp­ter celle de l’é­glise… et nous, nous n’en avons pas une seule ! Vous croyez que c’est juste ? 

Évi­dem­ment, en toute logique, ce n’é­tait pas juste ; je cher­chai une expli­ca­tion, ne la trou­vai pas, et brus­que­ment, pre­nant mon parti :

— Eh bien, je vous la don­ne­rai un jour où vous aurez été bien sages.

— À qui vous la don­ne­rez ? À moi « que » je suis le plus grand ?

— Non, implo­ra Vincent, à moi, « que » je suis le plus petit ?

— À moi ! à moi ! cria Julien, « pasque » je ne suis pas le plus grand et pas le plus petit ?

— Ce sera pour celui qui l’au­ra méri­tée, dis-je d’une voix ferme.

Et depuis, chaque matin, dès l’ar­ri­vée, on me posa inva­ria­ble­ment la même question :

— Quand nous la ferez-vous méri­ter, votre Sainte Vierge, Mon­sieur le curé ?

Ils disaient d’a­bord « votre » Sainte Vierge, puis, très vite, ce fut « notre » Sainte Vierge.

Enfin, le jour où José me dit d’un ton amer « Je vois bien que vous vou­lez la gar­der notre Sainte Vierge ! Alors, Mon­sieur le curé, vous n’a­viez qu’à ne pas nous la pro­mettre ! » je vis qu’il n’y avait plus à reculer.

— Ce sera pour aujourd’­hui, répon­dis-je réso­lu­ment ; vous avez toute la mati­née devant vous : met­tez-vous en cam­pagne et rap­por­tez-moi quelque chose pour la Sainte Vierge ; je don­ne­rai la sta­tue à celui qui lui offri­ra le plus beau cadeau. 

José réflé­chit un instant :

— Je vais prendre mon fusil et mes flèches ! s’é­crie-t-il, frap­pé d’une ins­pi­ra­tion sou­daine, et je vais lui don­ner une per­drix à la Sainte Vierge ; je pense que cela lui fera plai­sir, Mon­sieur le curé ?

— La chasse n’est pas ouverte, observai-je. 

Mais, sans m’é­cou­ter, il était parti.

— Moi, je « vas » pêcher un pois­son gros comme ça, dit Julien.

Il ouvrit les bras et s’en fut.

— Et toi ? dis-je à Vincent.

Il me regar­da avec son déli­cieux sou­rire, tendre et rieur, et dit :

— Je ne sais pas.

Puis il par­tit, les mains croi­sées der­rière le dos, le nez au vent.

Le chas­seur fut le pre­mier à reve­nir, il était hors de lui, tout débor­dant d’enthousiasme :

— Mon­sieur le curé, j’ai sau­vé une poule ! la fer­mière m’a don­né un œuf ! Regar­dez, c’est pour la Sainte Vierge ! Je pense qu’elle sera contente d’un œuf que j’ai gagné par mon courage !

J’as­sis l’en­fant sur mes genoux et j’é­car­tai ses che­veux de son front moite :

— Raconte-moi ça, lui dis-je.

José a aussi peur que le renard ; le renard s'enfuit !

— Voi­là : j’ai pris mon fusil et mes flèches, et maman m’a dit de pas­ser à la ferme de Mme Cana­zou pour faire une com­mis­sion. Je suis arri­vé à la ferme, et juste, dans la cour, j’ai vu un renard qui attra­pait une poule ! Elle criait, la poule ; moi aus­si j’ai crié, et j’ai fait tom­ber mon fusil très fort pour faire peur au renard, vous com­pre­nez, Mon­sieur le curé alors le renard a eu peur, mais peur… et il a lâché la poule, et il est par­ti, et la fer­mière est venue, et elle m’a don­né un œuf, et elle m’a dit mer­ci, et que j’é­tais le sau­veur de sa poule.

Il se tut, à bout de souffle. Il atten­dait si visi­ble­ment un com­pli­ment, que je n’eus pas le cœur de le lui refu­ser, quoique le cri et la chute du fusil du jeune chas­seur ne me parussent pas une ruse de guerre très bon teint et que j’at­tri­buasse plu­tôt l’un et l’autre à sa ter­reur ; mais je ne le lui dis point, et il par­tit très fier, en empor­tant l’œuf, témoi­gnage de son exploit.

Julien arri­va peu après ; il me ten­dit un bou­quet où il y avait bien autant de mau­vaises herbes que de fleurs.

— Pour la Sainte Vierge, me dit-il.

Il embau­mait la fraise des bois, et ses petits doigts bruns étaient tachés de rouge ; Julien avait cer­tai­ne­ment occu­pé son temps à autre chose qu’à cueillir des fleurs, et l’of­frande des fraises eût été plus méritoire !

Julien mange des fraises des bois

Son retard com­men­çait à m’in­quié­ter, lorsque Mar­thon, qui reve­nait du mar­ché, m’en don­na l’explication.

— Allons, me dis-je quand il fut par­ti, jus­qu’i­ci ce n’est pas brillant ; mais que fait donc Vincent ?

Elle arri­va le bon­net de tra­vers, et, tout atten­drie, me fit le récit suivant :

— Mon­sieur le curé, si vous saviez ! Voi­là que j’at­ten­dais, pour ache­ter du beurre, que la mère Antoine ait fini avec les pra­tiques, et je regar­dais le men­diant, vous savez, l’a­veugle qui joue de la cla­ri­nette au coin de la place ; il était « après » son chien, il vou­lait lui faire tenir la sébile ; mais la mal­heu­reuse bête sem­blait exté­nuée, et, lâchant la petite coupe, elle se cou­chait à terre avec de pauvres yeux sup­pliants. L’homme, en tâton­nant, cher­chait la sébile, la lui remet­tait dans la gueule et le tirait par son col­lier : « Allons, mon pauvre vieux, du cou­rage ; c’est notre pain qu’il faut gagner ! » J’en avais le cœur fen­du, Mon­sieur le curé, et il n’y avait pas que moi, car j’en­ten­dis sou­dain une petite voix : « Laisse-le donc dor­mir, ton chien, Mon­sieur le pauvre, je « vas » te le tenir, moi, ton petit pot ! » C’é­tait Vincent. Il s’est assis par terre, et, à l’heure qu’il est, le pauvre ange est tou­jours là ; à la mine dont il regarde de temps en temps le chien, on sent bien que les jambes lui démangent, mais il ne bou­ge­rait pas, Mon­sieur le curé, il ne bou­ge­rait pas pour un empire !

Vers midi seule­ment, je vis arri­ver Vincent. De loin, il me cria d’un air contrit :

— J’ai rien pour ta Sainte Vierge, le chien a dor­mi trop long­temps ! Qu’est-ce qu’ils ont appor­té, les autres ?

Je le pris dans mes bras.

Charitablement, Vincent aide un pauvre aveugle

— José a sau­vé une poule ; Julien a cueilli un bou­quet. Mais je suis sûr, moi, Vincent, que ce qui a fait le plus de plai­sir à la Sainte Vierge, c’est de voir le bon som­meil d’un pauvre chien fati­gué, pen­dant qu’un petit gar­çon se pri­vait d’al­ler jouer et cou­rir pour rem­plir la tâche du caniche !

Il ouvrit de grands yeux :

— Qui te l’a dit, Mon­sieur le curé, c’est ta Sainte Vierge ?

— Non, répon­dis-je, c’est Mar­thon. Mais pour ce qui est de la Sainte Vierge, je la connais assez pour savoir ce qu’elle a préféré.

Le sou­rire radieux que j’ai­mais vint illu­mi­ner son visage enfantin.

— Alors, dit-il sim­ple­ment, tu me la donnes ?

— Je te la donne.

Je pris dans la mienne sa petite main tiède, et dans le grand soleil nous che­mi­nâmes à petits pas dans l’al­lée du ver­ger toute rem­plie du bour­don­ne­ment des insectes et du par­fum des fruits.

Grave, presque solen­nel, avec une joie conte­nue, il empor­ta la sta­tue. Du seuil de ma porte, je le vis s’é­loi­gner, tout petit dans la grande lumière, accom­pa­gné de son ombre courte et bleue.

Vincent emporte la statue de la Sainte Vierge donnée par M. le curé

Quand je ren­trai, j’eus un petit ser­re­ment de cœur en voyant la place qu’oc­cu­pait ma Sainte Vierge, main­te­nant vide ! Peut-être, désor­mais, mes trois amis ne revien­draient-ils plus !…

Ils revinrent cepen­dant, Mon­sieur, car il y avait encore les confitures. 

PERGAME.
Revue Bayard, 5 avril 1936

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