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Ouvrage : À la conquĂȘte du monde paĂŻen | Auteur : Goyau, Georges

VIII

Le Christ chez les Tartares, le Christ chez les Chinois

Un archevĂȘque Ă  PĂ©kin (XIIIe-XVIe siĂšcles)

DĂ©ployez une carte de l’Eu­rope et de l’A­sie : regar­dez, au nord de la Chine, la Mon­go­lie. Les Tar­tares, Ă  la fin du XIIe siĂšcle, par­tirent de lĂ , en vue de deve­nir les maĂźtres du monde. Avec Gen­gis­khan, ils conquirent d’a­bord l’A­sie, depuis Kam­ba­lik, la grande citĂ© chi­noise, qu’on appelle aujourd’­hui PĂ©kin, jus­qu’à Tiflis et jus­qu’au Cau­case ; et puis une par­tie de la Rus­sie jus­qu’au Dnie­per. Quinze ans plus tard, ils pre­naient Kiew, rava­geaient la Silé­sie, la Hon­grie ; la France mĂȘme trem­blait. Les pĂȘcheurs n’o­saient plus se ris­quer sur la cĂŽte anglaise. « Les neuf queues blanches de l’é­ten­dard mon­gol tou­jours vic­to­rieux Â» allaient, disait-on, balayer l’Eu­rope. En 1242, on consta­ta qu’ils fai­saient retraite, leur empe­reur Ă©tant mort au cƓur de l’A­sie. Alors sur les routes d’in­va­sion qu’eux-mĂȘmes avaient tra­cĂ©es, des reli­gieux s’en­ga­gĂšrent ; ils sui­virent ces routes en sens inverse, pĂ©né­trĂšrent en Asie comme mis­sion­naires. Ces reli­gieux, c’é­taient des Moines Men­diants ; ne pos­sé­dant rien sur terre, ils Ă©taient libres, plei­ne­ment libres de cou­rir le monde pour Dieu. Les uns, fils de saint Domi­nique, se sou­ve­naient que leur fon­da­teur avait tou­jours rĂȘvĂ© de par­ler du Christ aux paĂŻens des bords de la Vol­ga. Les autres, fils de saint Fran­çois d’As­sise, se sou­ve­naient que leur fon­da­teur avait prĂȘ­chĂ© devant le sul­tan d’É­gypte et qu’il s’é­tait offert Ă  pas­ser par un bra­sier pour affir­mer la vĂ©ri­tĂ© du chris­tia­nisme ; ils se sou­ve­naient que sept fran­cis­cains s’é­taient ren­dus Ă  l’ouest du bas­sin mĂ©di­ter­ra­nĂ©en, au Maroc, et qu’ayant per­sis­tĂ©, mal­grĂ© tous les chù­ti­ments, Ă  annon­cer le Christ sur les places publiques, ils avaient fini par ĂȘtre martyrs.

C’est en pleine Asie, main­te­nant, que sur l’ordre de la Papau­tĂ©, des domi­ni­cains et des fran­cis­cains allaient por­ter la parole chré­tienne, et bien­tĂŽt ils for­me­ront une com­pa­gnie spé­ciale de mis­sion­naires, « la Com­pa­gnie des voya­geurs pour le Christ. Â» Les Tar­tares pas­saient pour tolé­rants ; de tels voya­geurs pou­vaient donc les abor­der. Jean de Plan-Car­pin, un fran­cis­cain d’al­lure mas­sive, dont l’o­bé­si­tĂ© gĂȘnait les che­vau­chĂ©es, enfour­cha quand mĂȘme une mon­ture pour s’en aller, en 1246, plus loin que la Cas­pienne, plus loin que le lac Baï­khal, jus­qu’à la Horde-d’Or, rĂ©si­dence du grand khan Guyuk. Il trou­va lĂ  des paĂŻens, des musul­mans, des boud­dhistes, et des gens aus­si qui croyaient au Christ, mais dont les ancĂȘtres s’é­taient, huit cents ans plus tĂŽt, dĂ©ta­chĂ©s de l’É­glise de Rome, parce qu’ils se refu­saient Ă  admettre que la Vierge Marie fĂ»t MĂšre de Dieu. On les appe­lait les nes­to­riens. Quel magni­fique audi­toire pour un mis­sion­naire ! Mais le khan Guyuk, Ă  qui il remit une lettre du pape, le ren­voya avec une rĂ©ponse assez hau­taine, et Plan-Car­pin n’eut qu’à reprendre la route de l’Europe.

CHINE. — Au Pemen, repas des enfants chez les Franciscaines Missionnaires de Marie.
CHINE. — Au Pemen, repas des enfants chez les Fran­cis­caines Mis­sion­naires de Marie.

Celui qui, lĂ -bas, fit vrai­ment acte de mis­sion­naire, ce fut un autre fran­cis­cain, Guillaume de Rubrouck, expé­diĂ© en 1253 par le roi saint Louis. Il pas­sa six mois Ă  la Horde-d’Or, oĂč le grand khan, alors, avait nom Man­gou. Ce sou­ve­rain semble avoir pen­sĂ© que tous les « bons dieux Â» Ă©taient bons, ce qui per­met toutes les super­sti­tions, et ce qui n’im­pose aucune doc­trine ni aucune contrainte. Il s’a­mu­sait Ă  faire dis­cu­ter Rubrouck publi­que­ment avec les repré­sen­tants des diverses reli­gions. Le moine, en cet Ă©trange monde, ne se sen­tait pas com­plÚ­te­ment iso­lĂ©, car il y avait lĂ  quelques catho­liques, un Hon­grois et sa femme, emme­nĂ©s cap­tifs, sans doute, lors du pas­sage des Tar­tares en Hon­grie, et puis un ancien orfĂšvre de Paris, un nom­mĂ© Guillaume Bou­cher, qui Ă©tait venu se mettre au ser­vice du grand khan : le dimanche des Rameaux de 1454, ces Euro­pĂ©ens, fils spi­ri­tuels du pape de Rome, firent avec le fran­cis­cain un cor­dial dĂźner. Rubrouck, par­fois, cau­sait per­son­nel­le­ment avec le grand khan, et bien­tĂŽt il Ă©cri­ra, avec une exquise humi­li­tĂ© : « Peut-ĂȘtre l’au­rais-je conver­ti si j’a­vais pu opé­rer les mer­veilles de MoĂŻse Ă  la cour de Pha­raon. Â» Un jour, Man­gou lui remit une lettre pour saint Louis, et le moine rega­gna l’Eu­rope en por­tant au saint roi, aus­si, les com­pli­ments de Guillaume Bou­cher. Il aurait aimĂ© pou­voir annon­cer au roi de France que les Tar­tares consen­taient Ă  s’al­lier aux forces mili­taires de l’Eu­rope chré­tienne pour enser­rer, comme entre les deux pinces d’une tenaille, les musul­mans qui occu­paient la Pales­tine, les musul­mans qui rĂ©gnaient lĂ  oĂč le Christ Ă©tait mort, et pour les expul­ser ; mais les Tar­tares de l’A­sie occi­den­tale, quoique prĂȘ­tant une cer­taine atten­tion Ă  ces pos­si­bi­li­tĂ©s d’al­liance, n’a­vaient pu s’y dĂ©ci­der, et bien­tĂŽt ils embras­se­ront la foi de Mahomet.

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VII

Au delĂ  de la Ger­ma­nie, il y avait, au nord, les pays scan­di­naves, Ă  l’est et au sud-est, les pays slaves. Saint Anschaire dans les pre­miers, saint Cyrille et saint MĂ©thode dans les seconds, furent, au IXe siĂšcle, des mis­sion­naires d’avant-garde.

Anschaire, en vieil alle­mand, signi­fie Â« jave­lot de Dieu Â». Celui qui, il y a onze cents ans, por­tait ce nom ger­ma­nique, et qui de ce nom sut faire un sym­bole, Ă©tait pour­tant de chez nous ; la Picar­die fut son berceau.

C’est du BĂ©arn, terre fran­çaise, que la SuĂšde du IXe siĂšcle reçut sa dynas­tie ; c’est de la Picar­die, terre fran­çaise, que la SuĂšde du IXe siĂšcle reçut son pre­mier apĂŽtre. Char­le­magne, chez les Saxons, avait Ă©tĂ© le four­rier du Christ, un four­rier dont la poigne Ă©tait rude, les rigueurs inflexibles. Alcuin sans cesse avait rap­pe­lĂ© que le Christ ne veut devoir qu’à la per­sua­sion l’ac­cĂšs des Ăąmes. Lorsque, aprĂšs Char­le­magne, le pres­tige impé­rial subit une Ă©clipse, les mĂ©thodes d’a­pos­to­lat conseillĂ©es par les moines com­men­cĂšrent de pré­va­loir : le monas­tĂšre de la Nou­velle-Cor­bie, en 822, s’ins­tal­lait au cƓur de la West­pha­lie, non comme une for­te­resse soup­çon­neuse et dic­ta­to­riale, mais comme une pĂ©pi­niĂšre d’a­pĂŽtres dĂ©sar­mĂ©s, qui peu Ă  peu s’en iraient au delĂ  des Marches de l’Em­pire, por­teurs de la foi chré­tienne et de la culture chrĂ©tienne.

Histoire du Danemark et de la SuĂšde pour les enfantsPar­mi eux, il y avait le jeune Anschaire ; et lors­qu’un roi de Dane­mark s’en fut deman­der Ă  Louis le Pieux un appui pour son rĂ©ta­blis­se­ment sur le trĂŽne, l’empereur, pour le voyage de retour, lui don­nait Anschaire comme com­pa­gnon. Tout de suite, par les soins du moine, s’ou­vrait prĂšs de la cour danoise une petite Ă©cole de chris­tia­nisme. Le fleuve de l’Elbe, oĂč s’é­taient arrĂȘ­tĂ©es, je ne dis pas les ambi­tions, mais du moins les conquĂȘtes de Char­le­magne, Ă©tait dĂ©sor­mais fran­chi par la pro­pa­gande chré­tienne ; au delĂ  du sol ger­ma­nique, cette pro­pa­gande visait la Scandinavie.

On put croire un ins­tant, mĂȘme, que la Scan­di­na­vie l’at­ten­dait. De SuĂšde, une ambas­sade arri­vait au palais impé­rial ; elle pré­ve­nait Louis le Pieux que les Sué­dois vou­laient des mis­sion­naires. Anschaire encore Ă©tait dĂ©si­gnĂ©. Il fal­lait qu’il semĂąt des germes, qu’il com­men­çùt, auda­cieu­se­ment, un peu Ă  l’a­ven­ture, la besogne de Dieu
 Et Dieu lui-mĂȘme conti­nue­rait, s’il voulait.

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VI

Saint Boniface

Il est rare que les grands saints qui ont conver­ti des rĂ©gions entiĂšres soient nĂ©s dans ces rĂ©gions : saint Mar­tin vint des bords du Danube pour ame­ner les Gaules Ă  la foi du Christ, comme deux cents ans plus tĂŽt saint Iré­nĂ©e et saint Pothin Ă©taient venus de l’A­sie pour fon­der la chré­tien­tĂ© lyon­naise. On pour­rait, dans l’his­toire de l’a­pos­to­lat, trou­ver d’autres exemples qui confir­me­raient la parole de l’É­van­gile : « Nul n’est pro­phĂšte en son pays, » ce qui veut dire que les habi­tants d’une ville ou d’une contrĂ©e Ă©coutent moins volon­tiers celui qu’ils ont tou­jours connu ou dont ils ont connu les parents. Et si le Christ a vou­lu que ceux qui l’an­non­ce­raient Ă©mi­grassent ain­si d’un pays dans l’autre, c’est sans doute pour attes­ter que tous les membres de la chré­tien­tĂ© ne font qu’une mĂȘme famille, et pour mon­trer aus­si, peut-ĂȘtre, que le mis­sion­naire doit rompre tous les liens qui l’at­tachent Ă  ses parents, Ă  sa citĂ© natale, en vue de mieux se don­ner « aux bre­bis Â» qui ne sont pas encore dans la ber­ge­rie, en vue d’a­me­ner Ă  la vĂ©ri­tĂ© ceux qui ne la connaissent pas.

C’est un Anglais qui fut choi­si pour ache­mi­ner vers la foi chré­tienne les paĂŻens Alle­mands, un Anglais, ou plu­tĂŽt un Anglo-Saxon, comme on disait de ceux qui Ă©taient deve­nus les maĂźtres de l’An­gle­terre avant la conquĂȘte des Nor­mands. L’É­glise rĂ©vĂšre cet apĂŽtre sous le nom de saint Boni­face ; son nom pri­mi­tif Ă©tait Win­frid. L’An­gle­terre est peut-ĂȘtre le pays oĂč le chris­tia­nisme se pro­pa­gea avec le plus de rapi­di­tĂ©. Moins d’un siĂšcle aprĂšs que saint Augus­tin de Can­tor­bé­ry eut dĂ©bar­quĂ© avec ses com­pa­gnons pour Ă©van­gé­li­ser ces paĂŻens bar­bares, l’An­gle­terre mĂ©ri­tait qu’on l’ap­pe­lĂąt l’üle des Saints, tant il y avait dĂ©jĂ  de monas­tĂšres tout le long des cĂŽtes, tant ces nou­veaux conver­tis avaient soif de s’ins­truire en choses reli­gieuses, de culti­ver la poé­sie d’É­glise et d’ap­prendre le latin, cette langue des litur­gies. Et ils avaient un plus grand dĂ©sir encore, c’é­tait d’al­ler au loin faire par­ta­ger Ă  d’autres peuples tous ces tré­sors de la foi que Rome leur avait apportĂ©s.

Vie de Saint Boniface, l'apĂŽtre de l'AllemagneC’est vers 680 que Win­frid naquit dans le Devon­shire, d’une famille chré­tienne et noble. Il n’y avait pas encore beau­coup d’é­glises sur ce sol que cou­vraient de nom­breuses forĂȘts ; de loin en loin, des mis­sion­naires venaient prĂȘ­cher l’É­van­gile et admi­nis­trer les sacre­ments ; ils rĂ©unis­saient les fidĂšles, chaque jour, au pied des grandes croix que les sei­gneurs Ă©le­vaient dans leurs domaines, et lĂ , tous ensemble priaient. Enfant, Win­frid se fai­sait remar­quer par son ardente pié­tĂ© ; comme sa famille don­nait l’hos­pi­ta­li­tĂ© aux moines qui pas­saient, Win­frid se tenait prĂšs d’eux, ne per­dant pas une parole de ce qu’ils racon­taient de leurs courses apos­to­liques, et sans relĂąche il les ques­tion­nait sur les vĂ©ri­tĂ©s reli­gieuses. DĂšs l’ñge de quatre ou cinq ans, il sup­plia son pĂšre de lui per­mettre de s’en aller dans un monas­tĂšre. Mais le pĂšre, qui vou­lait lais­ser son domaine Ă  son enfant, ne consen­tait pas et trai­tait le dĂ©sir du petit gar­çon d’en­fan­tillage. Win­frid, que Dieu avait choi­si, comme dans l’An­cien Tes­ta­ment le petit Samuel, conti­nuait d’af­fir­mer sa voca­tion. Son pĂšre, aprĂšs avoir essayĂ© de la dou­ceur pour le dĂ©tour­ner de son pro­jet, le mena­ça, le punit. Rien n’y fit ; et, aprĂšs une grave mala­die qui faillit empor­ter Win­frid, le pĂšre, com­pre­nant enfin que Dieu vou­lait son fils, cĂ©da et lui per­mit d’en­trer au monas­tĂšre d’Exe­ter. Win­frid avait alors sept ans, mais Ă©tait si pieux, si avan­cĂ© pour son Ăąge en tout ce qui tou­chait Ă  la reli­gion, que l’ab­bĂ© du monas­tĂšre vou­lut bien rece­voir cet enfant pré­des­ti­nĂ©. Jamais on n’a­vait vu un plus jeune Ă©co­lier dans les choses divines ; jamais on n’a­vait vu, non plus, un Ă©co­lier si zĂ©lĂ© Ă  rem­plir tous ses devoirs, — ses devoirs, qui le rap­pro­chaient de Dieu.

AprĂšs quelques annĂ©es pas­sĂ©es Ă  Exe­ter, il entra au monas­tĂšre de Nurs­ling, en vue de pour­suivre ses Ă©tudes, qui le pas­sion­naient. D’é­co­lier, il devint pro­fes­seur, et tous ses Ă©lĂšves l’ad­mi­raient pour sa science et l’ai­maient pour sa bon­tĂ©. À l’ñge de trente ans, il fut ordon­nĂ© prĂȘtre. Peu de temps aprĂšs, le monas­tĂšre le dĂ©lé­gua au concile qui se rĂ©unis­sait au Wes­sex auprĂšs de l’ar­che­vĂȘque de Can­tor­bé­ry. Le rĂŽle qu’il joua dans cette assem­blĂ©e le ren­dit cĂ©lĂšbre, et la façon dont il avait par­lĂ© enchan­ta non seule­ment tous les Ă©vĂȘques, mais encore le roi Ina. Win­frid pres­sen­tit Ă  cette Ă©poque qu’on lui offri­rait d’ĂȘtre Ă©vĂȘque Ă  son tour ; mais il se sen­tait appe­lĂ© Ă  une tout autre vie, il vou­lait ĂȘtre mis­sion­naire. Il vou­lait por­ter la parole de Dieu chez ceux qui ne la connais­saient pas encore, ou qui l’a­vaient dĂ©jĂ  oubliĂ©e, l’ayant reçue depuis peu. Et puis, les hon­neurs, l’am­bi­tion, rien n’é­tait plus loin de son cƓur. Mal­grĂ© les ins­tances de l’ab­bĂ© et de ses frĂšres, il partit.

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V

Saint Amand

Aucun saint du VIIe siĂšcle ne fut un plus grand voya­geur que saint Amand : il por­tait le Christ aux Slaves, jus­qu’au sud du Danube ; il le por­tait aux Basques des Pyré­nĂ©es ; mais il fut sur­tout l’a­pĂŽtre de la Belgique.

RĂ©cit de l'Ă©vangĂ©lisation de la BelgiqueFils d’une noble famille d’A­qui­taine, on l’a­vait vu, tout jeune, mener Ă  Tours, auprĂšs de la Basi­lique, une vie de moine, et puis, Ă  Bourges, une vie de reclus. Sa pié­tĂ©, aux alen­tours de 620, — il avait alors une tren­taine d’an­nĂ©es, — le pous­sa vers la Ville Éter­nelle : il vou­lait voir la tombe de l’a­pĂŽtre Pierre, et ce fut lĂ  qu’il se sen­tit la voca­tion de missionnaire.

La bour­gade d’El­none, sur la Scarpe, actuel­le­ment Saint-Amand-les-Eaux, fut le siĂšge du monas­tĂšre qui devint son quar­tier gĂ©né­ral. De lĂ , par la Scarpe et l’Es­caut, ses moines pou­vaient des­cendre en barque jus­qu’à la mer ; Ă  proxi­mi­tĂ©, pas­saient les grandes routes romaines. À pied, en barque, la pré­di­ca­tion du Christ dans les val­lĂ©es de l’Es­caut et de la Lys voyait s’ou­vrir devant elle des voies faciles ; et le pays de Gand, dix annĂ©es avant que saint Éloi ne s’en occu­pĂąt, enten­dait la parole de saint Amand. Il recru­tait des moines comme il pou­vait ; il en trou­vait par­mi les cap­tifs de guerre, ou par­mi les esclaves que des mar­chands ame­naient en Gaule. Ces moines visaient sur­tout Ă  faire des bap­tĂȘmes par grandes masses ; l’é­du­ca­tion chré­tienne vien­drait ensuite. DĂšs qu’on obte­nait d’une popu­la­tion qu’elle ren­ver­sĂąt elle-mĂȘme ses idoles, on sen­tait que le Christ avait dĂ©jĂ  fait un grand pas, le ter­rain pour lui Ă©tait deve­nu libre.

Les bords de la Meuse, aprĂšs ceux de l’Es­caut, enten­daient la parole de saint Amand ; trois ans durant, il par­cou­rait le dio­cĂšse de Maes­tricht, et en devint Ă©vĂȘque.

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IV

Saint Patrice en Irlande, Saint Augustin en Angleterre

En ce Ve siĂšcle oĂč l’in­va­sion des bar­bares mena­çait de sub­mer­ger, sur le conti­nent euro­pĂ©en, les pre­miĂšres assises de la civi­li­sa­tion chré­tienne, un cer­tain Patrice, issu d’une famille romaine domi­ci­liĂ©e en Angle­terre, s’as­si­gnait comme pro­gramme de por­ter le Cre­do du Christ Ă  tout un peuple insu­laire qui devait, lui-mĂȘme, ĂȘtre bien­tĂŽt un peuple d’a­pĂŽtres, le peuple irlan­dais, et de por­ter le nom de Rome, — la Rome chré­tienne, — lĂ  oĂč la Rome paĂŻenne n’a­vait pu trou­ver accĂšs.

EvangĂ©lisation de l'Irlande et de l'AngleterreL’Ir­lande, il la connais­sait dĂ©jĂ  : il y avait un jour, jadis, dĂ©bar­quĂ© mal­grĂ© lui aux envi­rons de sa quin­ziĂšme annĂ©e : une raz­zia faite par des Irlan­dais sur la cĂŽte anglaise l’a­vait emme­nĂ© cap­tif. Six ans durant, en Irlande, il avait Ă©tĂ© ber­ger, un ber­ger qui sans cesse priait, sen­tant l’Es­prit bouillon­ner en lui. Il avait pu s’en­fuir Ă  bord d’un bateau qui trans­por­tait sur le conti­nent toute une car­gai­son de chiens-loups ; du nord au sud, il avait tra­ver­sĂ© la Gaule, et les portes de l’ab­baye de LĂ©rins s’é­taient ouvertes devant lui pour que sa jeu­nesse y fit quelque appren­tis­sage de la vie monas­tique. À peine avait- il rega­gnĂ© son Angle­terre natale, qu’il lui avait paru que la « voix d’Ir­lande Â» l’ap­pe­lait, et que, sur cette terre oĂč son ado­les­cence avait Ă©tĂ© esclave, un rĂŽle spi­ri­tuel l’at­ten­dait. Repas­sant la Manche, il s’en Ă©tait allĂ© prĂšs de saint Ger­main d’Auxerre, qu’il savait sou­cieux de l’a­pos­to­lat de l’Ir­lande ; il avait recueilli ses leçons, puis s’é­tait age­nouillĂ© pour ĂȘtre sacrĂ© ; et c’est avec la digni­tĂ© d’é­vĂȘque qu’un jour de l’an­nĂ©e 432 Patrice s’en allait enfin dis­pu­ter aux druides les Ăąmes irlandaises.

DĂ©fense, sous peine de mort, avaient dit les druides, d’al­lu­mer un feu dans la plaine, avant que le palais du roi ne soit illu­mi­nĂ© par nos cĂ©ré­mo­nies. C’é­tait la nuit de PĂąques ; Patrice pas­sait outre ; il fai­sait briller « le feu bĂ©ni et clair Â», qui de par­tout s’a­per­ce­vait ; et les mages, dĂ©fiĂ©s par lui, sen­taient que Patrice avait pour lui une force qui leur man­quait, celle du miracle. En face de Patrice, aucune reli­gion orga­ni­sĂ©e, aucun ensei­gne­ment reli­gieux offi­ciel. Ces druides irlan­dais, des magi­ciens plu­tĂŽt que des prĂȘtres, n’é­taient, pour l’Ir­lande, ni des pré­cep­teurs de priĂšre, ni des maĂźtres de morale, ni des direc­teurs de vie. Leur indi­gente reli­gion ne lais­sait au com­mun des Ăąmes aucune espé­rance ; la bĂ©a­ti­tude Ă©ter­nelle Ă©tait le pri­vi­lĂšge de quelques hommes Ă©lus, que les fĂ©es choi­sis­saient et choyaient, et qu’elles emmÚ­ne­raient un jour vers quelque para­dis ter­restre ; le reste des mor­tels devait se conten­ter d’en rĂȘver. Mais Patrice ayant lon­gue­ment priĂ©, ayant jeû­nĂ© qua­rante jours dans la forĂȘt de Foclut, enten­dit un appel de Dieu « aux saints du temps pas­sĂ©, Ă  ceux du temps pré­sent, Ă  ceux de l’a­ve­nir Â» : Dieu les convo­quait sur une cime qui domi­nait l’ho­ri­zon ; et la voix divine bĂ©nis­sait le peuple de l’Ir­lande. Vers la cime, alors, Patrice voyait s’en­vo­ler, sous la forme de grands oiseaux, d’in­nom­brables Ăąmes ; et leurs essaims Ă©taient si denses que la lumiĂšre du jour en Ă©tait obs­cur­cie. Ain­si Patrice put-il pré­voir le fruit de ses pro­chains labeurs.

Eth­nac la blanche et Fide­lun la rousse, filles du roi Loe­gaire, se bai­gnaient en une fon­taine. Patrice et les Ă©vĂȘques qui l’ac­com­pa­gnaient leur appa­rais­saient comme des esprits d’en haut. « Mon­trez-nous la face du Christ, » deman­daient-elles Ă  Patrice. Et tout de suite le Christ les pre­nait pour Ă©pouses, en son royaume.