Ce matin-là, — un matin du mois de mai de l’année 1610 — le petit roi Louis XIII jouait, dans ses appartements du palais du Louvre, à promener son petit carrosse vert. Il y avait mis Cupidon, qui était la poupée de sa sœur Élisabeth. Il aurait aimé promener aussi les poupées de Madame Chrétienne et de Madame Henriette, ses autres petites sœurs : elles n’avaient pas voulu s’en séparer. Il les eût, en d’autres temps, exigées avec violence, mais il était en trop grand trouble et chagrin pour agir à sa manière accoutumée, laquelle était impérieuse et péremptoire.
Le bon roi Henri IV, en effet, venait de mourir assassiné, et l’enfant, de cette mort tragique, demeurait tout bouleversé. Promenant Cupidon dans le carrosse vert, il n’y trouvait point de réconfort.
Il avait essayé d’atteler à la voiture son chien Cavalon, mais le chien ne s’était pas prêté au jeu. Cavalon voulait bien aller derrière le carrosse, mais point devant. Louis XIII commençait d’éprouver qu’un roi ne fait pas toujours faire aux gens ce qu’il veut. Ceci le porta à réfléchir. Il laissa là son jeu et il se prit à songer sérieusement à sa nouvelle situation.
Il était en grande perplexité à cause de trop de choses qui, dans sa vie, avaient changé.
Il avait, le matin, l’habitude d’aller en la chambre du roi, où étaient suspendus les deux grands portraits d’Henri IV et de Marie de Médicis, et il disait aux portraits : « Bonjour, papa ! Bonjour, maman ! » Il pouvait encore dire « bonjour, maman », mais que fallait-il dire au roi et comment ferait-il comprendre au portrait qu’il avait tant de chagrin ?
Et que de choses encore qu’il ne savait comment accorder à sa vie nouvelle !
Ainsi, il aime beaucoup sa sœur Élisabeth, c’est la « Madame » qu’il préfère — surtout ce matin où elle lui a prêté Cupidon. Il joue souvent à la servir à table, il se tient derrière son siège, la serviette sur l’épaule, fait « l’essai » des viandes, mange, selon l’usage, la mie de pain qui les a touchées, — c’est pour s’assurer qu’on n’y a point mis de poison, — va quérir à boire, fait avec cérémonie les fonctions de cavalier servant. Cela l’amuse énormément. Mais on lui a dit que ce n’était plus permis parce qu’un roi est un trop grand personnage pour servir à table personne. Mais ce qu’il en faisait, ce n’était pas pour servir sa sœur, c’était pour s’amuser ; alors, un roi ne peut donc jamais s’amuser ?
Ces réflexions sur la grandeur royale l’entraînent aux pensées graves. C’est une grosse charge que d’être roi à neuf ans. Il va falloir qu’il s’occupe de marier ses sœurs. Quelle affaire ! Madame Henriette, qui a un an, va être très difficile à marier.
Tout à coup une idée lui vient, qui le bouleverse : il va falloir que lui aussi, il se marie : tous les rois se marient. Cela va être effrayant de voir arriver ici une petite fille qu’on ne connaît pas, une petite fille à qui il faudra prêter tous ses jouets, parce qu’elle sera la reine. Louis XIII soupire. Mais il lui vient une pensée consolante : peut-être qu’elle apportera ses jouets ?…
Le pauvre petit roi a le cœur gros. Il se sent un peu perdu au milieu de toutes ces choses si compliquées.
Il a heureusement un guide en ces circonstances difficiles. C’est une liste, qu’il a faite lui-même, des rois auxquels il veut ressembler, avec, en regard de chaque nom, la vertu qui, chez eux, fut la plus grande. La voici : il ne s’en sépare jamais. Saint Louis, la piété ; Louis XII, la justice ; Charlemagne, la vaillance ; Charles V, la tempérance ; Pharamond, l’amour de la vérité ; Henri IV, la clémence.
Gravement, il s’assure qu’il est en règle avec les vertus de la liste. La piété ? Saint Louis n’a rien à reprendre. Il a bien dit ses prières. Il dit maintenant des prières de grande personne. Il aimait mieux l’ancienne, sa prière de petit enfant, celle où il demandait à Dieu de donner « bonne vie à papa ». Il a envie de pleurer. Il pense, heureusement, à Charlemagne, et à la vaillance et, avec un grand effort, il retient ses larmes. Peut-être que ce n’est pas cette vaillance-là qu’avait Charlemagne ; mais, pour s’empêcher de pleurer, il faut aussi du courage, et Charlemagne comprendra.
À la vertu de tempérance, le petit roi rougit : hier, il a redemandé de l’os à moelle ; il vaut mieux ne pas trop s’arrêter à la tempérance. Il passe tout de suite à Pharamond et à son amour de la vérité. Oui, il dira la vérité, et il la dira toujours. Cela lui permet, les jours où Mme de Monglat, sa gouvernante, a été trop sévère, de remarquer tout haut que Mme de Monglat n’est pas belle, et qu’elle n’a plus que deux dents. Cela le venge un peu. Et la gouvernante n’a rien à dire, puisque c’est la vérité.
Sur la justice, il rêve un moment. Il a sur la justice des idées un peu mélangées.
Quand on lui donne le fouet, on lui dit qu’il l’a bien mérité, et que c’est c’est justice. Cela jette sur cette vertu, à ses yeux, du discrédit. Il doute que les gens qui reçoivent le fouet puissent avoir sur la justice tout à fait les mêmes idées que ceux qui le donnent. La justice est une vertu qui n’est pas claire.

Le fouet ! Il est devenu pourpre, et puis tout pâle. Il est le roi et on lui donne encore le fouet ! Quand seulement il y songe, tout son petit corps frémit, soulevé par l’humiliation. Ah ! comme son papa savait mieux vaincre cette opiniâtreté qu’on lui reproche tant, en disant seulement : « Faites cela, mon fils, parce que je le veux ! » Il revoit le visage coloré, dans la barbe grise la bouche souriante, l’air de gaîté et de bonne humeur, et puis aussi le sourire et les yeux tendres… Son papa ! Son papa !…
Le cœur du petit roi, son pauvre cœur d’enfant se gonfle tout à coup de regret, de chagrin, de tendresse, d’un immense désir de faire quelque chose pour son père, une chose qui soit difficile, une chose qui coûte à taire, et qu’il ira dire demain tout bas au portrait.
Tout tremblant d’émotion et de la fièvre héroïque qui fait les martyrs, il cherche…. La clémence ?… Il a trouvé…
Mme de Monglat est dans la pièce à côté. Louis XIII ouvre la porte ; il va vers la gouvernante :
— Mamanga, dit-il avec, une dignité, à son insu, déjà royale, il y a cinq jours, vous m’avez fait donner le fouet. Je ne vous le pouvais pardonner et j’avais décidé de vous faire couper la tête. Eh bien ! Mamanga, vous pouvez maintenant vous rassurer : aujourd’hui, je vous fais grâce.
Marie MAINDRON.



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