Dans les premiers siècles de l’Église, au temps des persécutions, l’office de porter le corps du Seigneur aux prisonniers et même aux mourants était confié aux ministres inférieurs.
En ce jour, où le massacre imminent de tant de chrétiens surexcitait encore les passions de Rome païenne, ce devoir, devenait plus dangereux à remplir. Les ministres des autels ne pouvaient s’aventurer au dehors.
Le pain ayant été consacré, le prêtre Dyonisius, de l’autel sur lequel était placée l’Eucharistie, chercha parmi les assistants à qui il la remettrait. Avant que personne ne se fût présenté, le jeune acolyte Tarcisius s’agenouilla aux pieds du ministre du Christ, les mains étendues et prêtes à recevoir le divin dépôt. Son visage angélique rayonnait d’innocence ; il semblait implorer la préférence et même la réclamer.

— Tu es trop jeune, mon enfant, déclara le bon prêtre, rempli d’admiration à la vue de ce tableau.
— Ma jeunesse, saint père, sera pour moi la meilleure des protections. Ah ! ne me refusez pas ce grand honneur.
Les yeux de l’enfant se mouillèrent de larmes et une émotion modeste colora ses joues quand il prononça ces paroles. Il étendit de nouveau ses mains en avant, et il mit tant d’insistance et de ferveur dans sa prière que le prêtre ne put résister. Prenant les divins mystères, il les enveloppa soigneusement dans un linge de toile, et les déposa dans les mains de l’acolyte en disant :
— Rappelle-toi, Tarcisius, quel trésor je confie à ta faiblesse. Évite, sur ton chemin, les places publiques ; n’oublie pas que les choses saintes ne doivent point être données aux chiens, ni les perles jetées devant les pourceaux. Garderas-tu fidèlement les dons sacrés de Dieu ?
— Je mourrai plutôt que de les livrer, répondit le vertueux enfant en cachant le céleste dépôt sur son sein, dans sa tunique.
Et il partit avec un empressement respectueux. Il parcourut d’un pas léger les rues de la ville, la physionomie empreinte d’une gravité au-dessus de son âge, et il s’écartait attentivement des voies trop fréquentées ou trop étroites.
Il approchait d’une grande maison ; la maîtresse de cette demeure, une riche matrone sans enfants, le voyant venir rapidement, les bras croisés sur la poitrine, fut frappée de sa beauté et de son air de douceur.
— Arrête un instant, cher enfant, lui dit-elle en se plaçant sur son chemin ; quel est ton nom, et où demeurent tes parents ?
— Je suis Tarcisius, un orphelin, répliqua-t-il en levant les yeux avec un sourire ; je n’ai d’autre logis qu’un gîte que, sans doute, il ne vous plairait guère d’entendre nommer.
— Alors, entre dans ma maison pour te reposer ; je désire te parler. Oh ! que n’ai-je un enfant tel que toi !
— Pas maintenant, noble dame, pas maintenant. Je me suis chargé de la mission la plus solennelle et la plus sacrée ; il ne m’est pas permis d’en différer d’un moment l’accomplissement.
— Eh bien ! promets-moi de revenir demain ; cette habitation m’appartient.
— J’y consens, si je suis encore en vie, répondit l’enfant avec un tel feu dans le regard que la matrone crut voir un messager des sphères supérieures.
Elle l’accompagna longtemps du regard ; puis, après quelque hésitation, elle résolut de le suivre. Mais bientôt elle entendit un tumulte mêlé d’effroyables clameurs ; elle s’arrêta et ne poursuivit sa route que quand ils eurent cessé.
Cependant Tarcisius, l’esprit préoccupé de choses meilleures que l’héritage de la matrone, hâtait sa marche ; il ne tarda point à déboucher sur une place où des enfants, échappés de l’école, commençaient à jouer.
— Il nous faut quelqu’un de plus ; où le prendrons-nous ? dit le chef de la bande.
— Parfait ! s’écria un autre écolier : voici Tarcisius que je n’ai pas vu depuis un siècle ; il était ordinairement très habile à tous les jeux. Allons Tarcisius, ajouta-t-il en arrêtant l’enfant par le bras, pourquoi fuir si vite ? Fais une partie avec nous, en bon camarade.
— 1mpossible en ce moment, Pertilius, impossible, réellement. On m’a confié une affaire de haute importance.
— Tu t’en acquitteras plus tard, reprit le premier interlocuteur, un jeune garçon robuste et querelleur, qui s’empara de lui. Pas de résistance quand je veux. Viens, et joins-toi à nous sur-le-champ.
— Je t’en supplie, fit le pauvre enfant avec un accent touchant, laisse-moi aller.
— Non point, riposta l’autre. Mais que portes-tu là si soigneusement sur ta poitrine ? Une lettre, je suppose. Eh ! bien ! quel mal cela lui fera-t-il d’être une demi-heure hors de son nid ? Donne-la-moi, et je la mettrai en sûreté pendant que nous jouerons.
Et il tenta de saisir le dépôt sacré que l’enfant tenait sur sa poitrine.
— Jamais ! jamais ! repartit Tarcisius en levant les yeux au ciel.
— Je veux voir, insista vivement l’écolier, je veux connaître ce fameux secret.
Et il se mit à secouer brutalement l’enfant. Bientôt une foule d’hommes du voisinage les entourèrent, s’enquérant avidement de ce dont il s’agissait. Ils voyaient un enfant qui, les bras croisés, semblait doué d’une force surnaturelle pour résister à tous les efforts d’un plus vigoureux et plus grand que lui, cherchant à lui arracher le secret de ce qu’il portait. Les coups de poing ou de pied, les tiraillements, les soufflets ne paraissaient produire aucun effet sur lui. 11 les supportait sans murmurer et sans essayer de les rendre ; mais il demeurait inébranlable.
— Qu’est-ce donc ? — Que veut dire ceci ? commençaient à se demander les spectateurs.
Ce fut alors que Fulvius passa par hasard et se joignit à la multitude qui environnait les enfants. Il reconnut immédiatement Tarcisius pour l’avoir aperçu à l’ordination. À la vue de sa mise distinguée, les assistants lui adressèrent leurs questions. Le traître répondit avec mépris, en tournant les talons :
— Ce que c’est ? Eh bien, c’est tout simplement un âne chrétien qui porte les mystères. C’en fut assez ; Fulvius dédaignait pour lui-même une proie si chétive ; mais il savait quelle impression ces paroles devaient produire. La curiosité païenne, avide de voir les mystères des chrétiens pour les outrager, était éveillée, et, de toutes parts, on somma Tarcisius de montrer ce qu’il cachait.
— Jamais, sinon avec ma vie ! se contenta-t-il de répondre.

Un forgeron le frappa d’un violent coup de poing qui l’étourdit, et le sang coula de la blessure. D’autres coups suivirent le premier, jusqu’à ce que l’enfant, couvert de contusions, mais tenant toujours ses bras croisés sur la poitrine, tomba lourdement sur le sol. La multitude, se pressant autour de lui, le saisissait déjà et déchirait sa tunique pour s’emparer de son dépôt trois fois saint ; mais elle reflua soudain de droite et de gauche, sous l’action d’une force athlétique. Quelques-uns des assaillants reculèrent, chancelants, jusqu’à l’extrémité de la place ; d’autres tournèrent sur eux-mêmes sans savoir comment, jusqu’il ce qu’ils tombassent à l’endroit où ils se trouvaient ; le reste se retira devant un officier de taille gigantesque, auteur de cette déroute. Ce dernier, qui était chrétien ayant déblayé le terrain, s’agenouilla, les larmes aux yeux, releva l’enfant défaillant et meurtri, avec la tendresse d’une mère et lui demanda de sa Voix la plus douce :
— Avez-vous beaucoup de mal, Tarcisius ?
— Qu’importe ce qui me concerne, Quadratus ! répondit la victime en ouvrant les yeux avec un sourire ; mais prenez soin des divins mystères que je porte sur moi.
Le soldat souleva l’enfant dans ses bras, non seulement avec les égards : que méritait la jeune et douce victime d’un sacrifice accompli pour le Christ, mais encore avec le respect dû au Roi suprême, au Seigneur des martyrs, à la divine victime de l’éternelle Rédemption. La tête de Tarcisius reposait avec confiance sur l’épaule de l’officier, tandis que de ses bras et de ses mains il continuait de retenir avec soin, les dons qui lui avaient été confiés. Le courageux guerrier ne sentait pas le poids du fardeau doublement sacré qu’il portait. Nul ne l’arrêta, si ce n’est une dame qu’il rencontra et qui, l’abordant avec étonnement, s’écria avec un accent douloureux, en contemplant l’enfant.

— Est-il possible que ce soit ce jeune Tarcisius que j’ai vu, tout à l’heure, si aimable et si beau ? Qui l’a réduit à cet état ?
— Madame, répondit Quadratus, ils l’ont assassiné parce qu’il est chrétien.
La matrone examina un moment le visage de l’enfant. Il ouvrit les yeux, lui adressa un regard en souriant et expira. Dans ce regard, elle puisa la lumière de la foi, et s’empressa de se faire chrétienne.
Le vénérable prêtre Dyonisius put à peine retenir les larmes qui l’aveuglaient quand, en écartant les mains de l’enfant, il trouva intact sur sa poitrine le Saint des saints. Il lui parut ressembler bien davantage encore à un ange, maintenant qu’il dormait du sommeil du martyre. Quadratus porta lui-même le corps de la victime au cimetière de Callistus, où il fut inhumé en présence des vieux fidèles remplis d’admiration. Plus tard, le pape saint Damasus composa pour l’enfant une épitaphe que personne ne lira sans en conclure que la foi à la présence réelle du corps de Notre-Seigneur dans la sainte Eucharistie existait alors comme aujourd’hui :
« Saint Tarcisius portait le sacrement du Christ
Que des mains impies voulaient dévoiler aux profanes ;
Il aima mieux livrer sa vie et subir une mort violente
Que d’abandonner à ces chiens furieux le corps divin.




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