Si le diable pouvait se confesser

Auteur : Hunermann, Père Guillaume | Ouvrage : Les lèvres scellées ou le sacrement de pénitence raconté aux jeunes .

(Conte...)

Le vieux curé était res­té au confes­sion­nal jusqu’à la tom­bée de la nuit, jusqu’à ce que le der­nier pécheur eût quit­té l’église. Cepen­dant, il déci­da d’attendre encore un peu, au cas où un péni­tent en retard se pré­sen­te­rait encore.

Sacrement de la réconciliation - Honfleur - Eglise St Leonard - ConfessionnalIl était fati­gué et mal­gré lui ses pau­pières se fer­maient.

Tout à coup, il sur­sau­ta. La porte de l’église avait bou­gé ; peut-être n’était-ce qu’un coup de vent car la tem­pête fai­sait rage autour de la mai­son de Dieu. Mais une sil­houette se déta­chait sur le mur : un homme s’avançait. Son pas réson­nait de façon étrange sur les dalles, comme s’il avait une jambe de bois. Il avait rele­vé le col de son man­teau, et à tra­vers les grilles du confes­sion­nal, le prêtre ne put dis­tin­guer du visage que deux yeux au regard sombre. L’étranger entra dans le confes­sion­nal après une brève hési­ta­tion et s’agenouilla.

« Quand vous êtes-vous confes­sé pour la der­nière fois ? » deman­da le prêtre.

« Je n’ai encore jamais reçu ce sacre­ment » répli­qua l’homme d’une voix étouf­fée.

« Jamais, dites-vous ? »

« Jamais. »

« Quel âge avez-vous donc ? »

« Je ne sais pas, il y a beau temps que j’ai ces­sé de comp­ter les années. »

« Mais vous devez bien savoir à peu près votre âge ? »

« Une demi-éter­ni­té.  »

« Bien, disons alors soixante-dix ans ! De quoi vous accu­sez-vous ?  »

« J’ai été orgueilleux » répli­qua le pécheur.

« Rien d’autre ? » insis­ta le prêtre, éton­né. « Vous n’avez été orgueilleux qu’une seule fois durant toutes ces années ?  »

« Oui, une seule fois seule­ment. »

« Et rien d’autre ?  »

« J’ai été envieux.  »

« Envieux ?  »

« Oui, envieux. J’étais jaloux de tout le monde. »

« De tout le monde ? »

« Oui, de tout le monde. »

« Et pour­tant, il y a tant de pauvres humains qui ont à peine de quoi pour vivre. Et il y a des malades qui souffrent ter­ri­ble­ment, des aveugles, des lépreux, des fous. Vous ne pou­vez tout de même pas envier tous ceux-là ? »

« Pour­tant, je les envie tel­le­ment.  »

« Étrange » dit le prêtre, en hochant la tête, « Qu’avez-vous encore fait, à part cela ? »

« J’ai ten­té les autres et me suis réjoui lorsqu’ils mau­dis­saient Dieu. »

« Com­bien en avez-vous séduits, et à quels péchés ? » « Des foules ! à tous les péchés qui existent ! Ce qui me réjouis­sait le plus, c’est quand j’arrivais à faire tom­ber une âme d’enfant dans le péché mor­tel ».

Combat d'un convert et du diable
Minia­ture – Com­bat d’un convert et du diable

« Mais c’est épou­van­table ! » gémit le prêtre. « Avez-­vous encore quelque chose à confes­ser ? Avez-vous volé ? »

« Non, jamais ! »

« Men­ti ? »

« Oui, très sou­vent. »

« Juré ? »

« Tou­jours. »

« Man­qué la sainte messe ? »

« Je ne peux sup­por­ter la vue de l’Hostie ou du calice. »

« Dans ce cas, vous n’avez sans doute pas été sou­vent dans une église ? »

« Si, très sou­vent. »

« Qu’avez-vous donc fait, à l’église ? »

« J’ai séduit les gens. »

« A l’église ? »

« Oui, à l’église. »

« Mais à quoi donc ? »

« Au confes­sion­nal, je leur ai conseillé de pas­ser sous silence les péchés graves. »

« Avez-vous péché contre le sixième com­man­de­ment ? » « Non, jamais » répon­dit l’homme avec un sou­rire de mépris.

« En pen­sées non plus ? »

« Non, jamais. »

« Étrange. Avez-vous tué ? »

« Non ! J’ai seule­ment inci­té les autres au crime et à l’assassinat. C’est de ma faute aus­si que beau­coup d’humains aient per­du la vie de la grâce. »

« Avez-vous péché contre votre mère ? »

« Je n’ai jamais eu de mère. »

« Mais chaque homme a une mère ! Peut-être la vôtre est-elle morte peu après votre nais­sance ? »

« Non, je n’ai jamais eu de mère. »

« J’ai à faire à un fou ! » pen­sa le prêtre, que cet étrange péni­tent com­men­çait par inquié­ter. Qu’allait-il pou­voir lui dire ?

« Regret­tez-vous au moins vos péchés ? » deman­da-t-il.

« Dieu m’a lour­de­ment puni pour ma pre­mière faute. »

« Vous regret­tez donc ? »

« Parce que j’ai été puni. »

« Et non pas par amour de Dieu ? »

« Non, pas par amour. Je ne peux pas aimer. »

« Vous ne pou­vez pas aimer ? »

« Non, cela m’est impos­sible. Je hais tous les hommes et les anges. Je hais toute la créa­tion. Et je hais Dieu par-des­sus tout. »

« Vous haïs­sez Dieu ? » bal­bu­tia le prêtre, bou­le­ver­sé.

« Oui, je le hais. Mais si vous me don­nez l’absolution de mes péchés, je vais l’aimer et ne ces­se­rai plus de chan­ter ses louanges. »

« Il faut d’abord que vous aimiez ! Car si vous n’aimez pas Dieu, je ne peux vous don­ner l’absolution. »

« Don­nez-moi une très dure péni­tence, je veux bien la faire. Je suis prêt à don­ner beau­coup d’argent pour les pauvres, autant de mil­lions que vous vou­lez ! Je vous construi­rai une nou­velle église, une cathé­drale plus splen­dide que Saint Pierre de Rome !  »

« Aucun homme ne pos­sède cette for­tune.  »

« Moi, si.  »

« Oui, c’est bien un fou », pen­sa le curé. Puis il dit :

Combat des anges« Même si vous dépo­siez tous les tré­sors du monde à mes pieds, je ne peux vous don­ner l’absolution, parce que vous n’aimez pas Dieu. Pour­quoi le haïs­sez-vous ain­si ? Dieu est pour­tant si bon et si juste ! »

« Je le sais.  »

« Son Fils est mort pour nous sur la croix.  »

« Je sais. »

« Pour­quoi donc haïs­sez-vous Dieu ? »

« Je vou­lais être comme Dieu ! Et Il me repous­sa.  »

« Qui êtes-vous ?  » sur­sau­ta le prêtre. « Ce que vous venez de dire là, un seul peut le dire : le diable.  »

« Je suis le diable ! S’il vous plaît, don­nez-moi l’absolution.  »

« Je ne peux pas te don­ner l’absolution. Je peux absoudre le plus grand pécheur, mais pas toi. »

« J’en avais le pres­sen­ti­ment. C’est cela mon mal­heur.  »

« Quoi ? »

« De ne pou­voir me confes­ser. Oh ! mon­sieur le Curé,  » dit Satan, res­pi­rant avec dif­fi­cul­té « comme j’envie les hommes de pou­voir le faire. Comme j’échangerais volon­tiers mon sort avec celui du der­nier des men­diants, avec n’importe quel assas­sin condam­né à mort. Tous ceux-là peuvent se confes­ser ! Moi, je ne le peux pas ! C’est pour­quoi je les envie ! C’est pour­quoi j’exhorte les hommes, se pré­pa­rant à la confes­sion, à cacher leurs plus gros péchés et comme je me réjouis alors, quand j’y réus­sis, car alors j’ai trou­vé quelqu’un que je n’ai plus besoin d’envier. Tous les cent ans j’essaie une fois de me confes­ser, mais jamais encore aucun prêtre ne m’a don­né l’absolution. Je vais donc conti­nuer ma route, haïs­sant Dieu et les hommes.  »

Avec un sou­pir de déses­poir sans nom, l’homme se leva et repar­tit sur sa jambe de bois. Pro­fon­dé­ment bou­le­ver­sé, le prêtre leva la tête. Il pas­sa la main sur ses yeux… véri­ta­ble­ment, il avait dû rêver.

Sacrement de Pénitence - catéchisme - Reconciliation - Edwin Long, 1862
La récon­ci­lia­tion – par Edwin Long, 1862

Un jeune homme, age­nouillé devant le confes­sion­nal, s’avança et avoua ses péchés. A l’un des com­man­de­ments les plus impor­tants, il hési­ta un ins­tant.

« As-tu tout avoué ?  » deman­da le prêtre.

« Oui, tout. »

« N’as-tu rien omis, par hasard ? Réflé­chis encore une fois. Tu sais qu’une mau­vaise confes­sion est un mal­heur ter­rible, qu’un confes­seur n’a jamais le droit de par­ler de ce qui lui a été dit… Et main­te­nant, dis-moi, n’as-tu pas caché quelque chose quand même ? »

« Com­ment savez-vous cela, Mon­sieur le Curé ?  » bal­bu­tia le jeune homme.

« J’en ai eu le pres­sen­ti­ment. »

« Oui, j’ai dis­si­mu­lé quelque chose  » répon­dit le péni­tent. « J’avais honte de l’avouer. » Puis il avoua un très grand péché.

« Dieu mer­ci, tu as fina­le­ment été sin­cère » dit le prêtre, ému. « N’oublie jamais qu’une bonne confes­sion est un grand bien­fait. Tu n’as qu’à recon­naître hon­nê­te­ment ta faute, et tu connais la sen­tence avant même d’être entré dans le confes­sion­nal. C’est un acquit­te­ment et une grâce, voi­là ce qu’est l’absolution de ta faute. Que ne don­ne­rait le diable, pour pou­voir se confes­ser.  »

Bou­le­ver­sé, le jeune homme quit­ta le confes­sion­nal. Après un moment, le Curé se leva à son tour, fit la génu­flexion devant l’autel. Sous le confes­sion­nal, un vieux maître avait des­si­né, quelque cent ans aupa­ra­vant, le démon. Le prêtre jeta un coup d’œil à cette pein­ture du diable, et il lui sem­bla l’entendre grin­cer des dents.

 

Père Guillaume Huner­mann.

Pour obtenir l'absolution, il faut aimer Dieu
Colo­riage : Dieu est amour

2 Commentaires

  1. RENIA Alain a dit :

    Jamais, je n ai trou­vé d his­toire aus­si émou­vante, hé oui si le diable pou­vait se confes­ser, les humains, nous les hommes ne serions plus dans la déso­la­tion, la peur, la dis­cri­mi­na­tion, nous ne serions plus un loup pour nous mêmes, nous n aurions qu un seul et vrai maitre Dieu. Conti­nuer à publier vos his­toires qui, j en suis sur, ravi­ront plus d un!!!!!!! Que la grâce de Dieu soit sur vous et nous bénisse tous!!!!!!!

    12 février 2016
    Répondre
    • Le Raconteur a dit :

      Mer­ci beau­coup pour vos encou­ra­ge­ments.

      Et oui, que ce temps de carême soit un temps de par­don et de péni­tence ; c’est la défi­ni­tion de ce beau sacre­ment de la confes­sion, même si nous le crai­gnons tous plus ou moins.

      13 février 2016
      Répondre

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