Le match de sa vie

Auteur : Marie-France | Ouvrage : À l'ombre du clocher - 1. Les sacrements .

Pierre dut appuyer sur la manette du star­ter pour don­ner les gaz. L’air, en ce beau matin du jeune été, sur­pre­nait par son carac­tère gla­cial ; le vélo-moteur par­tait mal.

Pour­tant, comme Pierre déva­lait la côte de Mou­­lin-Blanc, l’engin se lan­ça et ce fut, pour le gar­çon épris de vitesse, la gri­se­rie de la course.

Mobylette, cadeau pour récompenser la réussite à l'examenUne joie forte et pro­fonde péné­trait dans le cœur de l’adolescent, comme appor­tée par la pure­té extra­or­di­naire de l’air mati­nal. Mais cette joie avait de plus solides bases et Pierre ne put se défendre de son­ger à ce suc­cès, brillant et tout neuf, qu’il avait rem­por­té l’avant-veille à son exa­men.

— Reçu ! Je suis reçu ! Main­te­nant, à moi les vacances, les ran­don­nées sur deux roues moto­ri­sées (le magni­fique cadeau reçu la veille), l’espace, la liber­té. Quelle pêche je vais faire !

Natu­rel­le­ment, grand-père n’avait pas eu d’objec­tion à ce pro­jet du col­lé­gien, arri­vé en vacances chez lui avec toute cette gloire que lui méri­tait son suc­cès. Grand-père avait été lui-même pas­sion­né par ce « sport » du temps où il n’était pas per­clus de rhu­ma­tismes.

— Prends tout mon atti­rail, fis­ton, avait-il dit. Et tâche de nous rame­ner un sau­mon.

Un sau­mon ! Grand-père le trou­vant digne d’es­sayer de tirer un de ces fabu­leux pois­sons, quelle consé­cra­tion !

— Tu as vu, quelle est ma tech­nique quand tu m’accompagnais les autres années ; tu te sou­viens d’Oscar.

S’il se sou­ve­nait ! Oscar ! la plus belle prise que le vieillard eut jamais faîte ; un sau­mon de près de deux mètres de long…

— J’irai au bon endroit, avait déci­dé le gar­çon. Pour­quoi ne réus­si­rais-je pas à prendre aus­si un Oscar ?

Main­te­nant il était au bord de la tor­ren­tueuse petite rivière, se glis­sant à tra­vers les rochers pour joindre le « saut du géant », une fosse que grand-père connais­sait seul et où il avait fait ses pèches les plus mira­cu­leuses.

Récit de l'appel d'un pécheur d'homme. La vocation racontée aux jeunesLe gar­çon pré­pa­ra sa ligne méti­cu­leu­se­ment, imi­tant très bien les gestes de l’aïeul, il amor­ça. Une émo­tion puis­sante et agréable mon­tait en lui ; la grande aven­ture com­men­çait.

Car c’est une aven­ture que de pêcher le sau­mon !

L’attente de l’occasion est sans ennui ; l’eau qui court cas­ca­deuse de rocher en rocher est une eau vivante, cha­toyante. A tout moment, un reflet argen­té vous donne l’illusion que « ça y est » !

Et tout à coup, « ça y fut vrai­ment » ; la ligne se ten­dit si for­te­ment que Pierre crut la perdre à la minute même. D’un coup de l’avant-bras il redres­sa ; le duel était com­men­cé.

Un sau­mon ne se ramène pas comme un simple gou­jon. La bête, bles­sée dans sa chair par le hame­çon, com­ba­tive, vigou­reuse, lutte jusqu’à épui­se­ment de ses forces. C’est elle, trop sou­vent, qui gagne dans ce match contre l’homme.

Car le pois­son se débat dans un élé­ment qui lui est favo­rable, en des lieux qu’il connaît bien.

Le pêcheur, gêné par le ter­rain, contraint à une longue course sur le sol irré­gu­lier, fati­gué lui aus­si par le consi­dé­rable effort four­ni, a du mal à per­sé­vé­rer.

Peut-être fils de l’Oscar pris par le grand-père, Oscar II s’affirma tout de suite comme le cham­pion des cham­pions.

La course se dérou­la inégale, épui­sante. Le sau­mon filait, filait tou­jours ; si vite, par moments, que Pierre avait peine à suivre son rythme.

L’enfant jeta un coup d’œil au soleil, cal­cu­la l’heure pro­bable d’après la hau­teur de celui-ci.

— Bien­tôt midi, déjà ! Je me repo­se­rais bien, mais cet ani­mal a la vie dure…

saumon dans la rivière - histoire pour illustre l'appel de la vocationOscar II accu­sait pour­tant des signes de lassi­tude ; il y eut un répit dans le manège de la bête ; puis elle repar­tit, plus ardente que jamais, tirant der­rière elle un Pierre aux jambes écor­chées, aux mains en sang. Un Pierre qui avait déjà per­du son cha­peau de paille et semé une espa­drille.

Le sau­mon bon­dit hors de l’eau, par sur­prise. Pierre, béat d’admiration devant la beau­té du pois­son, relâ­cha une seconde son effort. Alors la ligne cla­qua et l’adolescent se retrou­va, désar­mé et déso­lé, seul au bord de l’eau.

Il en aurait pleu­ré.

Il s’assit, épui­sé, à l’ombre d’un rocher, fer­ma un ins­tant ses yeux lon­gue­ment éblouis par le soleil. Quand il les rou­vrit, un vieil homme était devant lui, ami­cal et dis­cret.

— Ce sont des choses qui arrivent, mon fils, finit-il par dire. Mais, crois-moi, cela n’a pas grande impor­tance. Ce qui compte, c’est le mal que l’on se donne… et tu t’en es beau­coup don­né ; je t’ai obser­vé du haut de la col­line depuis ce matin. Quel pécheur d’hommes tu ferais !

Le vieillard n’en dit pas plus. Déjà il repar­tait vers les hau­teurs.

« Pêcheur d’hommes » ?

Dans la tête de Pierre, ces mots réson­naient étran­ge­ment. Bien sûr, il les connais­sait depuis long­temps pour les avoir sou­vent lus ou enten­dus dans son exis­tence de col­lé­gien chré­tien. Mais jamais il ne leur avait prê­té d’attention.

Et tout d’un coup, parce qu’un vieil homme, peut-être ins­pi­ré, lui avait fait un étrange compli­ment, Pierre son­geait à cette autre pèche qui manque de bras et de cœurs de jeunes à l’esprit spor­tif et à l’âme com­ba­tive.

L'appel de Pierre - Vocation des apôtres« Pierre, tu es pierre ; et sur cette pierre… »

Une voix encore ; celle-ci résonne dans le silence médi­ta­tif d’un ado­les­cent qui ce matin encore ne rêvait que de suc­cès aux exa­mens, applau­dis­se­ments, vacances moto­ri­sées et liber­té !

Tout lâcher pour faire comme Pierre et suivre le Maître. Se lan­cer avec foi et ardeur, dans cette pêche tel­le­ment plus ingrate encore que celle du sau­mon !

Et, lon­gue­ment, le gar­çon son­gea…

Le soleil déjà com­men­çait à des­cendre vers l’horizon quand le jeune pécheur s’aperçut qu’il avait faim et qu’il lui fal­lait son­ger au retour. Il ran­gea son atti­rail, récu­pé­ra ses espa­drilles, rejoi­gnit le vélo­mo­teur mis à l’abri.

— Alors, dit grand-père ; tu as pris quelque chose, mon fils ?

— Oui, dit Pierre, j’ai pris une déci­sion, je serai prêtre.

Marie-France.

Prêtre du Seigneur célébrant la messe

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