Charles de Foucauld à Tamanrasset

Auteur : Carrouges, Michel | Ouvrage : Charles de Foucauld .

Sur le chemin du Hoggar

Loin de Béni Abbès, à des mil­liers de kilo­mètres, au cœur du Saha­ra, se dresse un immense pays de mon­tagnes noires : c’est le Hog­gar, le Mas­sif cen­tral de la patrie des Toua­regs. On l’appelle le pays des guer­riers voi­lés, car, dans cet étrange pays musul­man, ce sont les hommes et non les femmes qui portent le voile.

Depuis des mil­lé­naires, les Toua­regs sont les maîtres du Hog­gar d’où ils sortent pour atta­quer et piller impu­né­ment les cara­vanes qui tra­versent le désert.

Or, pen­dant que Frère Charles était à Béni Abbés, il s’est pro­duit un fait extra­or­di­naire : pour la pre­mière fois les Toua­regs renoncent aux com­bats et laissent l’armée fran­çaise péné­trer libre­ment dans le Hog­gar.

Laper­rine, le com­man­dant du Ter­ri­toire des Oasis dont le Hog­gar va désor­mais dépendre, est un grand ami de Frère Charles et il lui écrit pour lui pro­po­ser d’y venir.

Le père de Foucauld explore le sud algérienFrère Charles accepte d’y faire un voyage, il com­mence à apprendre le tama­cheq qui est la langue des Toua­regs et, en dix mois, il va faire cinq mille kilo­mètres sur les pistes qui conduisent au Hog­gar. Pour un peu on croi­rait Frère Charles rede­ve­nu explo­ra­teur comme au temps du Maroc et c’est vrai qu’il explore, mais il est tou­jours Frère Charles, donc avant tout un homme de prière et de fra­ter­ni­té qui cherche par­tout à nouer des liens d’amitié avec les Toua­regs qu’il ren­contre au pas­sage. La tâche est dif­fi­cile, car les Toua­regs n’acceptent la venue des Fran­çais qu’à contre­cœur, ils res­tent farouches et méfiants.

Pour­tant le com­man­dant Laper­rine pro­pose à Frère Charles de quit­ter Béni Abbés pour Taman­ras­set, le grand car­re­four des cara­vanes du Hog­gar. Mous­sa Ag Amas­tane, l’aménokal, c’est-à-dire le chef des Toua­regs du Hog­gar, don­ne­ra lui aus­si son accord à ce pro­jet.

Frère Charles hésite. Il s’est tel­le­ment atta­ché à Béni Abbès qu’il n’a pas envie de le quit­ter. Et puis il pense tou­jours à son pro­jet de retour­ner au Maroc. S’il part à Taman­ras­set, il est pro­bable qu’il n’aura plus jamais l’occasion d’y retour­ner. Mais Frère Charles renonce à tous ses pro­jets et à toutes ses pré­fé­rences per­son­nelles. Il n’y a pas de peuple plus iso­lé et plus per­du dans le Saha­ra que les Toua­regs du Hog­gar ; pour Frère Charles, c’est la der­nière place, c’est donc là qu’il faut aller.

L'ermitage de Tamanrasset dans le désert du Hoggar

L’ermitage de Tamanrasset

A qua­rante-six ans, le 13 août 1905, Frère Charles s’installe à Taman­ras­set.

Autour de lui, dans toutes les direc­tions s’étend un gigan­tesque pla­teau. Il n’y a pas un seul arbre digne de ce nom, mais de loin en loin quelque maigre buis­son, quelques arbustes aux feuilles rares et minces qui donnent à peine d’ombre. Le sol est jon­ché de pierres. Dans le lit de l’oued il y a du sable et presque jamais d’eau. A l’horizon se dressent de longues arêtes de mon­tagnes. C’est vrai­ment le désert dans sa plus sau­vage gran­deur.

En hiver, les jour­nées sont douces et les nuits gla­ciales ; en été, les nuits sont très froides et les jour­nées tor­rides. Il pleut très rare­ment, mais quand le vent s’élève il souffle avec une vio­lence de tem­pête.

A quelques cen­taines de mètres de Frère Charles, on voit quelques huttes de roseaux et d’infimes lopins de terre : c’est le hameau de Taman­ras­set habi­té par des Noirs réduits au ser­vage par les Toua­regs.

Frère Charles vit d’abord dans une hutte pareille aux autres, mais il est obli­gé de s’installer un peu moins mal et il habite main­te­nant un nou­veau gour­bi en terre bat­tue cou­vert de roseaux et de boue séchée.

Il a pour unique com­pa­gnon Paul Emba­rek, un jeune esclave noir qu’il a rache­té et affran­chi. Au bout de quelque temps d’ailleurs, Paul sera las de vivre à l’ermitage et s’en ira ; il revien­dra plus tard mais Frère Charles ne peut pas comp­ter soli­de­ment sur lui.

De toutes façons, Frère Charles est le seul Fran­çais de cet immense pays. Il est à sept cents kilo­mètres du poste mili­taire le plus proche.

Quelle dif­fé­rence avec Béni Abbès ! Pas d’oasis. Pas de gar­ni­son. Rien qu’un minus­cule hameau de Noirs qui semblent assez indif­fé­rents. Quant aux Toua­regs, ce sont d’éternels nomades qui ne font que pas­ser et qui com­mencent par se mon­trer froids et indif­fé­rents à l’égard de cet étrange ermite.

Bien sûr Frère Charles compte obte­nir leur ami­tié et il y par­vien­dra, mais rien de plus. Le plus per­du des mis­sion­naires en Extrême-Orient ou en Asie pou­vait alors gla­ner des conver­sions et fon­der de nou­velles chré­tien­tés, mais Frère Charles sait d’avance qu’il n’en fon­de­ra pas et qu’il ne conver­ti­ra aucun de ces musul­mans.

Plon­gé dans une telle soli­tude et un tel manque d’espoir, qui ne suc­com­be­rait à l’ennui et au décou­ra­ge­ment ?

Mais Frère Charles est prêt à affron­ter cette immense épreuve. Dans l’immensité du Hog­gar et des mil­liers de kilo­mètres à la ronde, il est cet homme unique qui apporte la pré­sence du Christ. Par la messe et l’adoration du Saint Sacre­ment, il apporte la pré­sence du Christ dans l’Eucharistie. Par sa volon­té inces­sante d’amitié et de fra­ter­ni­té, il apporte la pré­sence du Christ dans la cha­ri­té et dans la lumière du Juge­ment.

Il ne lui suf­fit pas de déci­der une fois pour toutes de cette règle de vie, il faut jour après jour l’appliquer. Au fur et à mesure que les Toua­regs passent et repassent tout au long de l’année à proxi­mi­té de son ermi­tage, il faut que Frère Charles les voie et les revoie, qu’il parle avec eux de la pluie et du beau temps, de leurs trou­peaux, de leurs familles, de tout ce qui les pré­oc­cupe.

Foucauld porte la présence du Christ au coeur de l'algérie

Au début on ne se dit que des bana­li­tés, mais à force de se ren­con­trer, on s’habitue les uns aux autres.

Pen­dant les pre­miers temps, on venait par curio­si­té. Frère Charles pas­sait pour une « bête curieuse », exac­te­ment comme il arri­ve­rait à un Toua­reg s’il lui pre­nait fan­tai­sie de plan­ter sa tente à côté de chez vous. Les men­diants de Béni Abbès étaient venus tout de suite quê­ter des secours, mais les Toua­regs sont de fiers guer­riers, ils se conten­taient d’abord d’observer Frère Charles en pas­sant.

Peu à peu avec le temps et la patience ils ont ces­sé de le trou­ver bizarre. Frère Charles fait main­te­nant par­tie du pays, ils le revoient avec plai­sir et ils se mettent à par­ler fami­liè­re­ment avec lui comme avec une vieille connais­sance.

D’ailleurs, si vous allez à l’étranger, vous voyez bien que la pre­mière dif­fi­cul­té est de savoir la langue du pays. Pour Frère Charles c’est la même chose.

Saint Charles de Foucauld échange avec les fiers TouaregsLes Toua­regs que ren­contre Frère Charles ne savent pas un mot de fran­çais et celui-ci com­mence seule­ment à apprendre leur langue. Il est dif­fi­cile dans ces condi­tions d’avoir des conver­sa­tions longues et intimes. Aus­si Frère Charles fait un immense effort pour apprendre la langue des Toua­regs. Il ne se conten­te­ra jamais de la savoir en par­tie, il veut la connaître à fond, il veut la par­ler aus­si bien que s’il était un Toua­reg de nais­sance.

Il s’entoure d’interprètes, il accu­mule les notes par écrit, il ira même jusqu’à com­po­ser une gram­maire toua­règue, un recueil de poé­sies toua­règues et un énorme dic­tion­naire fran­çais-toua­reg. C’est un magni­fique tra­vail de savant, mais la seule rai­son qui l’inspire est cette volon­té chré­tienne de fra­ter­ni­té qui l’a conduit dans les mon­tagnes du Hog­gar.

C’est pour la même rai­son qu’il ne quitte pas le Hog­gar pen­dant l’hiver 1907–1908, mal­gré la famine qui règne. Dans ce pays, la vie est tou­jours dure, mais elle devient épou­van­table quand la pluie fait tota­le­ment défaut. Alors les rares et maigres pâtu­rages sont tout à fait secs, les petits trou­peaux de chèvres et de cha­meaux meurent de faim, il n’y a plus de lait, plus rien que de misé­rables rations de ravi­taille­ment qu’on va cher­cher très loin et qu’on paie très cher.

Pour quit­ter le Hog­gar, Frère Charles n’aurait qu’un mot à dire et des offi­ciers fran­çais vien­draient le cher­cher pour le mettre à l’abri loin de là. Mais il n’y pense pas une minute, puisque les Toua­regs souffrent la famine ; il la souf­fri­ra comme eux, puisqu’il est leur frère, et il par­tage un jour avec des enfants ses der­nières pro­vi­sions.

A ce moment, Mous­sa, l’aménokal, est de pas­sage, il vient rendre visite à l’ermite et le trouve éva­noui, vic­time de la faim et de l’épuisement. Mous­sa aus­si­tôt pré­vient le com­man­dant Laper­rine qui envoie des vivres de secours, et Frère Charles, peu à peu, se remet.

Mous­sa, en tout cas, n’oubliera pas ce qui s’est pas­sé.

Le père de Foucauld aide les enfants pauvres

Un jour, pen­dant un voyage en France, il dicte une lettre pour Frère Charles. Il lui raconte tout ce qu’il a vu et admi­ré en France, notam­ment les belles pro­prié­tés qui appar­tiennent à la famille de Fou­cauld ; il ajoute alors pour Frère Charles ces simples mots : « Et toi, tu vis à Taman­ras­set comme le pauvre. »

Que de gens ignorent ce que peut être la vie d’un pauvre et plus encore la vie d’un pauvre dans le désert ! Mous­sa le savait, et quand il écri­vait ces mots, il voyait quel abîme sépa­rait les richesses que Frère Charles avait quit­tées et la pau­vre­té qu’il avait vou­lu vivre jusqu’au par­tage de la famine pour être le frère des Toua­regs.

Une fois encore on put voir que Dieu est le maître de l’impossible, quand un homme renonce à tout pour faire la volon­té de Dieu. En venant au Hog­gar, Frère Charles n’avait pas d’autre ambi­tion que de vivre aus­si obs­cur que les « petites gens » qui se trouvent à la der­nière place. Mais il le fai­sait avec un tel dévoue­ment et un tel amour que sa pré­sence prit un rayon­ne­ment extra­or­di­naire.

Charles de Foucauld était le conseiller des Touregs et des FrançaisFran­çais ou Toua­regs, chré­tiens ou musul­mans, tous s’arrêtaient à Taman­ras­set pour le voir. Il était deve­nu l’ami intime des uns et des autres, il savait tout ce qui se pas­sait au Hog­gar et aux envi­rons et tout le monde venait lui deman­der conseil.

Les Fran­çais lui deman­daient com­ment faire pour amé­lio­rer l’administration du pays et les Toua­regs lui deman­daient de plai­der leur cause auprès des Fran­çais, chaque fois que des abus étaient com­mis.

Frère Charles n’avait aucun poste offi­ciel, il n’était ni curé ni aumô­nier, il ne pos­sé­dait aucun pou­voir poli­tique, mais il était l’homme de Dieu, le frère de tous. C’est comme tel qu’il influen­çait toute la poli­tique du désert, parce qu’il avait à la fois la confiance de Mous­sa et celle de Laper­rine ; il était leur conseiller com­mun au vu et au su de tout le monde.

A tous, il deman­dait d’être justes et loyaux.

Lui qui avait renon­cé à tout confort et à toutes les richesses de la France, deman­dait que les Fran­çais apportent au Hog­gar tous les avan­tages de la science, de l’instruction et du pro­grès.

Frère Charles ne recu­lait même pas devant la brû­lante ques­tion que Mous­sa lui posa un jour : « Les Toua­regs seront-ils tou­jours les sujets des Fran­çais ? » Et Frère Charles répon­dit : « Non, il faut que les Toua­regs soient nos égaux. »

A Taman­ras­set, on voyait de temps à autre Frère, Charles et des offi­ciers fran­çais s’asseoir par terre et par­ta­ger le repas des Toua­regs. Frère Charles vou­lait que la même chose se fasse en France et grande fut sa joie quand Mous­sa et d’autres Toua­regs furent invi­tés à déjeu­ner chez des familles fran­çaises, notam­ment chez les Fou­cauld, chez le duc de Fitz-James, chez le com­man­dant Laper­rine et chez le géné­ral Gou­raud.

 

La guerre éclate

Hélas, une hiron­delle ne fait pas le prin­temps, et au lieu de voir gran­dir autour de lui le prin­temps de la fra­ter­ni­té uni­ver­selle qu’il dési­rait, Frère Charles ne voit venir que la pire sai­son humaine : la guerre.

C’est la guerre de 1914.

Le pere de Foucauld et les troubles du sud Algérien

Calme d’abord, le Saha­ra est de plus en plus mena­cé par les bandes guer­rières qui viennent du sud de la Tri­po­li­taine et du sud du Maroc. Le trouble enva­hit le cœur des Toua­regs. Ils sont pris entre leur désir de pro­fi­ter de l’occasion pour recon­qué­rir leur indé­pen­dance, et leur res­sen­ti­ment contre les pillards qui viennent les atta­quer. Mous­sa lui-même paraît cher­cher à gagner du temps avant de se déci­der net­te­ment.

Frère Charles conti­nue à vivre exac­te­ment de même à Taman­ras­set. Il prie, médite, pour­suit ses études de tama­cheq et reçoit tou­jours autant de visites des gens du pays. Mais ses conseils aux offi­ciers fran­çais se mul­ti­plient en même temps qu’il tra­vaille à main­te­nir les mêmes liens de fra­ter­ni­té avec Mous­sa.

Quand les offi­ciers lui disent qu’il y a péril à demeu­rer seul à Taman­ras­set et lui pro­posent de se réfu­gier dans un for­tin éloi­gné sous la pro­tec­tion d’une gar­ni­son fran­çaise, il refuse obs­ti­né­ment. Il a juré de vivre et mou­rir au milieu des Toua­regs.

Mais comme le péril peut mena­cer aus­si les habi­tants du petit vil­lage de Taman­ras­set, il accepte de construire un for­tin qui leur ser­vi­ra d’abri en cas de besoin. On y dépose quelques fusils avec des muni­tions et des pro­vi­sions pour pou­voir sou­te­nir un siège, quelques jours, en cas de néces­si­té abso­lue.

C’est Frère Charles qui en sera le gar­dien béné­vole.

Le cœur lourd, il quitte son ermi­tage et démé­nage dans le for­tin.

Charles de Foucauld prisonnier des pillards

Sou­dain un soir, Frère Charles entend une voix l’appeler au-dehors. C’est le cour­rier, lui crie-t-on. Il va ouvrir et aus­si­tôt des bras vigou­reux l’empoignent et le jettent à genoux, gar­rot­té, sur le seuil du for­tin. Ce sont des Tri­po­li­tains et des Toua­regs d’une tri­bu enne­mie de celle de Mous­sa qui sont venus faire une incur­sion en plein Hog­gar pour s’emparer de Frère Charles et l’éloigner à tout jamais de Mous­sa.

Pen­dant que Frère Charles ras­semble ses der­nières forces pour prier et ado­rer la volon­té du Sei­gneur quelle qu’elle soit, les assaillants pillent le for­tin. Tout à coup des cris s’élèvent, on voit venir deux méha­ristes, les vrais por­teurs de cour­rier qui arrivent sans se dou­ter de rien. Les pillards se pré­ci­pitent pour les assas­si­ner, et pen­dant ce temps-là l’un d’eux, res­té près de Frère Charles, crai­gnant sans doute qu’on lui enlève son pri­son­nier, l’abat d’un coup de fusil.

Frère Charles est mort et la balle est res­tée enfon­cée dans la muraille du for­tin. C’est le 1er décembre 1916.

Frère Charles a don­né défi­ni­ti­ve­ment sa vie au Hog­gar.

Tout était per­du ? Non, rien n’était per­du.

D’abord parce que le com­man­de­ment de la cha­ri­té est incon­di­tion­nel et que rien de ce qui est fait pour Dieu, selon la volon­té de Dieu, ne peut être per­du.

Ensuite, parce que quinze ans plus tard, l’exemple de Frère Charles ins­pi­rait les pre­miers dis­ciples qui vou­lurent vivre comme lui en Afrique du Nord et jusqu’au Saha­ra.

Pen­dant toute son exis­tence, le Père de Fou­cauld avait en vain cher­ché des com­pa­gnons pour par­ta­ger sa vie. Sa mort a été pareille à celle du grain de blé qui meurt dans la terre et qui pro­duit cent nou­veaux grains.

L’histoire de Frère Charles ne fait que com­men­cer.

Charles de Foucauld et l'évangélisation des musulmans


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