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Ouvrage : Autres textes | Auteur : Wyzewa, Teodor de

Nous devons ajou­ter que Bar­sa­bas, de plus en plus absor­bĂ© par sa science, s’apercevait Ă  peine des pro­grès de sa renom­mĂ©e. Mais il ne put se dĂ©fendre d’un secret plai­sir quand, un jour, la femme d’un des prin­ci­paux fonc­tion­naires romains le fit prier de venir chez elle lui don­ner des leçons. Cette dame n’était plus très jeune, et Bar­sa­bas, qui avait eu dĂ©jĂ  l’occasion de la voir, ne se sou­ve­nait pas non plus qu’elle fĂ»t bien jolie. Il se ren­dit pour­tant Ă  son invi­ta­tion et trois leçons lui suf­firent, sinon pour la trans­for­mer en cos­mo­po­lite, du moins pour chan­ger d’opinion sur elle.

À défaut de jeu­nesse, et presque de beau­té, elle était infi­ni­ment élé­gante, gra­cieuse, spi­ri­tuelle, experte en sou­rires pro­vo­cants et en douces flat­te­ries. Elle fit à son pro­fes­seur un accueil où, de la façon la plus piquante du monde, le res­pect se tem­pé­rait de fami­lia­ri­té. Elle l’admira, l’amusa, lui ins­pi­ra la plus haute idée d’elle-même et de lui. Et son mari, à qui ensuite elle le pré­sen­ta, l’invita à venir dîner chez eux aus­si sou­vent qu’il voudrait.

Alors s’ouvrirent pour Bar­sa­bas des semaines si heu­reuses, que peu s’en fal­lut qu’il n’oubliât, par ins­tants, de se dĂ©so­ler des lacunes de sa science. Tous les soirs, assis près de son Ă©lève, il se sen­tait rajeu­nir, en mĂŞme temps que son Ă©lève rajeu­nis­sait Ă  ses yeux. Ten­dre­ment, hum­ble­ment, il lui fai­sait l’aveu de ses ambi­tions et de ses dĂ©boires : et elle, en Ă©change, avec un sou­rire ingé­nu de ses dents toutes neuves, elle lui racon­tait son enfance, la mort d’un petit oiseau qu’elle avait nour­ri. Mais sur­tout elle le ravis­sait par sa pas­sion de s’instruire. Elle lui deman­da de l’emmener avec lui, dans son pro­chain voyage ; et bien que Bar­sa­bas, crai­gnant pour elle les incom­mo­di­tĂ©s des auberges loin­taines l’eĂ»t sim­ple­ment conduite en Sicile, jamais aucun de ses autres voyages ne lui parut si char­mant. Il mon­tra Ă  son amie le ber­ceau d’EmpĂ©docle, il lui expo­sa la doc­trine de ce phi­lo­sophe, il lui apprit Ă  nom­mer, dans toutes les langues, les fleurs qu’il cueillait pour elle au bord des sen­tiers. De retour Ă  Rome, oĂą ils Ă©taient reve­nus par le plus long che­min, ils se pro­mirent de vivre dĂ©sor­mais tout entiers l’un pour l’autre. La dame se fit faire une robe Ă  l’égyptienne, dont elle prit le modèle sur un vase que son ami lui avait don­nĂ©. Et l’ami, afin de pla­cer ses tra­vaux mĂŞme sous l’inspiration de sa chère maî­tresse, for­ma le pro­jet d’étudier les formes diverses des sen­ti­ments de l’amour chez les divers peuples.

Mais le hasard vou­lut que cette aven­ture, qui avait mis le comble Ă  sa for­tune, fĂ»t aus­si l’origine de tous ses mal­heurs. Moins de quinze jours après ĂŞtre reve­nue avec lui de Sicile, la dame lui signi­fia qu’elle ne pour­rait plus rece­voir ses leçons ; et il apprit qu’elle s’était dĂ©jĂ  choi­si pour pro­fes­seur un autre savant, nou­vel­le­ment arri­vĂ© Ă  Rome. C’était un jeune Grec de Chypre qui, tout comme Bar­sa­bas, pos­sé­dait un don extra­or­di­naire ; mais son don, Ă  lui, Ă©tait de l’ordre mathé­ma­tique : il consis­tait Ă  savoir rĂ©soudre, sĂ©ance tenante, les pro­blèmes de cal­cul les plus com­pli­quĂ©s. Dix chiffres Ă  mul­ti­plier par dix autres ne sem­blaient rien qu’un jeu pour la pro­di­gieuse mĂ©moire du jeune Cypriote, qui se trou­vait ĂŞtre, avec cela, fort bel homme, lais­sant voir des formes d’une admi­rable vigueur sous le cos­tume bizarre dont il s’affublait. Aus­si ne par­lait-on que de lui ; et le bruit qu’il fai­sait avait, dès le pre­mier jour, indi­gnĂ© Bar­sa­bas, qui, certes, ne se fĂ»t jamais atten­du Ă  devoir cĂ©der Ă  un tel homme le cĹ“ur de son Ă©lève.

Ce cĹ“ur que, la veille encore, il avait sen­ti tout Ă  lui, il ne se rĂ©si­gna pas Ă  le perdre avant d’avoir ten­tĂ© de le res­sai­sir. Ne pou­vant plus don­ner de leçons Ă  la dame, il pou­vait, du moins, conti­nuer Ă  dĂ®ner chez elle. Il y vint dĂ®ner, le soir mĂŞme ; et le mari eut pour lui des pré­ve­nances qui lui ren­dirent cou­rage. Mais elle, au contraire, fuyait ses regards, ou bien par­fois lui lan­çait un rapide coup d’œil mĂŞlĂ© de mĂ©pris et de compassion.

Il finit par l’aborder, au sor­tir de table. Il lui rap­pe­la ce qu’il Ă©tait, la gloire et les hon­neurs que son savoir lui avait valus. Elle-mĂŞme, sou­vent, ne lui avait-elle pas rĂ©pé­tĂ© qu’il rĂ©su­mait en lui l’âme uni­ver­selle ? Ne s’était-elle pas Ă©mer­veillĂ©e, chaque jour davan­tage, de la pro­fon­deur et de l’étendue de son cos­mo­po­li­tisme ? Et c’était lui qu’elle vou­lait main­te­nant sacri­fier Ă  un faux savant, Ă  un bala­din de l’espèce de ceux qui dan­saient dans les foires !

Mais la dame, qui sans doute avait hâte de rejoindre son nou­veau pro­fes­seur, ne prit pas la peine de lui rĂ©pondre en dĂ©tail. « Mon pauvre ami, – lui dit-elle, – je croyais vous avoir assez payĂ© de vos leçons ; puisque vous parais­sez en juger autre­ment, je vais donc ache­ver de m’acquitter envers vous en vous don­nant, Ă  mon tour, deux conseils pré­cieux. D’a­bord, quand vous dĂ®ne­rez dans une mai­son romaine, Ă©vi­tez de man­ger votre viande avec vos doigts : rien ne nuit autant Ă  votre rĂ©pu­ta­tion de citoyen du monde ! Et puis, si l’un des convives vous parle de Vir­gile, n’affirmez pas que c’est un mau­vais poète, ain­si que vous venez de le faire tout Ă  l’heure : avouez plu­tĂ´t que, Ă©tant Ă©tran­ger Ă  Rome, vous ĂŞtes hors d’état de com­prendre le gĂ©nie de nos poètes ! Â» Sur quoi elle lui tour­na le dos et s’enfuit dans la salle voi­sine, après lui avoir adres­sĂ© un der­nier sou­rire qui, seul, aurait suf­fi pour lui Ă´ter toute envie de la suivre.

Mais, au reste, Bar­sa­bas n’en avait plus nulle envie, car son amour s’était éteint d’un seul coup, comme une petite flamme sous un souffle de vent. Il s’empressa de ren­trer chez lui, et jusqu’au len­de­main il se pro­me­na fié­vreu­se­ment par­mi ses livres épars, son­geant à l’injustice mons­trueuse des deux reproches qu’il venait d’entendre.

Le pre­mier de ces reproches, Ă  dire vrai, n’était pas sans quelque fon­de­ment. Oui, en effet, mal­grĂ© son cos­mo­po­li­tisme, Bar­sa­bas sen­tait qu’il avait gar­dĂ© les rudes allures d’un pay­san de la Gali­lĂ©e. Il n’avait pu se contraindre Ă  man­ger, ni Ă  mar­cher, ni Ă  se vĂŞtir de la manière dont le fai­saient, autour de lui, les vĂ©ri­tables Romains. Ses toges avaient beau lui coû­ter fort cher, jamais il n’avait pu apprendre Ă  les bien por­ter. Et il sen­tait aus­si qu’il par­lait trop vite, et que ses Ă©clats de rire Ă©taient trop bruyants. Mais, n’attachant lui-mĂŞme Ă  ces menus dĂ©tails aucune impor­tance, il n’admettait pas que per­sonne leur en atta­chât ; tan­dis que le second reproche, au contraire, l’avait atteint au vif, si au vif que c’est en l’entendant qu’il avait sou­dain ces­sĂ© d’aimer son Ă©lève. Vir­gile ! On osait lui repro­cher de ne pas com­prendre ce mau­vais poète ! N’avait-il pas durant six mois, l’hiver pré­cé­dent, Ă©tu­diĂ© en public les Églogues et l’ÉnĂ©ide, au double point de vue Ă©ty­mo­lo­gique et gram­ma­ti­cal ? N’avait-il pas sou­mis le texte de ces poèmes Ă  l’analyse la plus rigou­reuse, rele­vant Ă  chaque vers des expres­sions impropres, des images for­cĂ©es, des fautes de gram­maire ou de prosodie ?

Ce qu’il ne com­pre­nait pas, en effet, et qui depuis long­temps dĂ©jĂ  l’exaspĂ©rait, c’était le culte super­sti­tieux des Romains pour Vir­gile. Ce mĂŞme soir, au dĂ®ner, un jeune voi­sin de table lui avait racon­tĂ© qu’il avait pas­sĂ© la nuit pré­cé­dente Ă  relire l’ÉnĂ©ide, et qu’il avait Ă©tĂ© plus ravi que jamais de la divine har­mo­nie qui s’en dĂ©ga­geait. Pareille­ment, des Grecs lui avaient par­lĂ© de la volup­tĂ© que leur cau­sait « l’harmonie Â» de Sophocle ; et dans tous ses voyages il avait ren­con­trĂ© des let­trĂ©s qui lui avaient van­tĂ© « l’harmonie Â» de leurs poètes locaux. Et lui, dĂ©si­reux de prendre sa part de leur Ă©mo­tion, il avait lu et relu tous ces poètes : quelques-uns d’entre eux lui avaient paru plus ingé­nieux, plus savants, plus cor­rects que les autres ; mais, chez ceux-lĂ  mĂŞme, il n’avait pu dĂ©cou­vrir aucune trace de cette mys­té­rieuse « har­mo­nie Â» que se plai­saient Ă  leur prê­ter leurs com­pa­triotes. Qu’était-ce, au sur­plus, que cette har­mo­nie ? Ă€ quel signe la recon­nais­sait-on ? Et Ă  quoi ser­vait-elle ? Et com­ment un Romain ou un Grec pou­vait-il la trou­ver dans sa langue, alors que lui, Bar­sa­bas, qui savait toutes les langues, n’était par­ve­nu Ă  la trou­ver nulle part ?

Et cepen­dant, Ă  y rĂ©flé­chir, il se sou­vint de l’avoir, lui aus­si, jadis, trou­vĂ©e quelque part. Il se sou­vint que jadis, dans son vil­lage, rien ne lui plai­sait autant que d’entendre rĂ©ci­ter cer­tains poèmes en patois gali­lĂ©en, des rĂ©cits de batailles, des fables, des prières, ou encore des plaintes d’amour toutes rem­plies Ă  la fois de tris­tesse et de dou­ceur. Il Ă©tait alors si igno­rant que le sens d’une foule de mots lui Ă©chap­pait, lorsque sa mère ou quelque ami lui rĂ©ci­tait ces poèmes ; mais il n’en Ă©prou­vait pas moins, Ă  les entendre, un bon­heur sin­gu­lier, comme si chaque vers eĂ»t Ă©vo­quĂ© devant ses yeux mille images vivantes, et fait chan­ter dans son cĹ“ur une volĂ©e d’oiseaux. L’harmonie, oui, c’é­tait le nom qui conve­nait le mieux pour cette beau­tĂ©, secrète, mais pour­tant si belle ! Et Bar­sa­bas dut s’avouer que sa langue natale, tout au moins, Ă©tait capable d’une telle harmonie.

Par­mi les manus­crits de sa biblio­thèque, il se rap­pe­la qu’il pos­sé­dait un recueil de poé­sies popu­laires de la Gali­lĂ©e. Il l’avait fait venir Ă  grands frais de Caper­naĂĽm, pour une sĂ©rie d’études qu’il pro­je­tait sur les dĂ©for­ma­tions de la langue syrienne. Il cou­rut le prendre, et se mit Ă  lire les pièces qui, jadis, l’avaient le plus frap­pĂ©. Mais en vain il essaya d’y retrou­ver leur ancienne beau­tĂ©. La dĂ©for­ma­tion de la langue syrienne y Ă©tait dĂ©ci­dé­ment trop gros­sière et trop incor­recte : et puis quelle pau­vre­tĂ© d’idĂ©es, quelle absence de toute règle dans la pro­so­die ! Bar­sa­bas avait beau mĂ©pri­ser les poètes grecs et latins ; il voyait bien que leurs vers Ă©taient cent fois supé­rieurs Ă  ces informes com­plaintes. Celles-ci Ă©taient dĂ©sor­mais deve­nues plus muettes encore, pour lui, que l’É­nĂ©ide et les deux Ĺ’dipe.

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Barsabas ou le don des langues

II

LE CITOYEN DU MONDE

Quiesce a nimio scien­di desiderio,
quia magna ibi inve­ni­tur distractio
et deceptio !
(Imi­ta­tio Chris­ti, I, s.)

Devant la grâce inat­ten­due qui venait de lui Ă©choir, Bar­sa­bas se sen­tit d’abord si heu­reux Ă  la fois et si effrayĂ© que, bien qu’il pĂ»t main­te­nant rĂ©pondre sans effort aux ques­tions de ses amis, il ne prit pas mĂŞme le temps de les Ă©cou­ter. Ren­trĂ© dans sa chambre, il se hâta d’en faire sor­tir un petit gar­çon avec qui tous les soirs il avait cou­tume de jouer, et qui, ce soir-lĂ  encore, vou­lait, Ă  toute force, lui grim­per sur le dos. Puis, ayant ver­rouillĂ© la porte pour n’être plus dĂ©ran­gĂ©, il se pros­ter­na et pria hum­ble­ment Sei­gneur, s’écria-t-il, vous m’avez hono­rĂ© par delĂ  mon mĂ©rite ! Au der­nier de vos ser­vi­teurs vous avez dai­gnĂ© confier le plus pré­cieux de vos dons ! Et voi­ci cepen­dant, – telle est ma fai­blesse ! – voi­ci que je tremble de frayeur Ă  la pen­sĂ©e des devoirs nou­veaux qui en rĂ©sultent pour moi : « Sou­te­nez-moi, Sei­gneur, Ă©clai­rez-moi, dites-moi ce que je dois faire, afin que je ne sois qu’un outil entre vos mains, l’instrument de votre gloire et de votre jus­tice ! » Mais le Sei­gneur ne lui dit rien, et Bar­sa­bas se vit contraint de dĂ©ci­der lui-mĂŞme ce qu’il devait faire.

Aus­si bien ne pou­vait-il guère hĂ©si­ter sur le pre­mier et le plus urgent des devoirs nou­veaux qui s’imposaient Ă  lui ; et sa frayeur ne lui venait, pré­ci­sé­ment, que de sa trop claire conscience de ce pĂ©nible devoir. Il avait, en effet, tout de suite com­pris que le don des langues ne lui avait pas Ă©tĂ© accor­dĂ© sim­ple­ment pour qu’il pĂ»t s’entretenir, Ă  JĂ©ru­sa­lem, avec des Ă©tran­gers dĂ©jĂ  conver­tis, ni moins encore pour qu’il s’en retour­nât mener sa vie silen­cieuse Ă  l’ombre des col­lines de son cher vil­lage. Le don des langues lui impo­sait le devoir de par­cou­rir le monde, pour por­ter aux paĂŻens la sainte parole : cela Ă©tait cer­tain, hĂ©las ! trop certain !

Tout au plus eut-il un ins­tant l’idĂ©e que, si son maĂ®tre avait vrai­ment exi­gĂ© de lui un pareil sacri­fice, c’est lui qu’il aurait dĂ©si­gnĂ© pour faire par­tie des douze apĂ´tres, au lieu de Mathias. Mais aus­si­tĂ´t il rou­git de cette idĂ©e, misé­rable pré­texte sug­gé­rĂ© par sa lâche­tĂ©. Le pou­voir mira­cu­leux de par­ler toutes les langues n’était-il pas un signe d’apostolat aus­si Ă©vident, pour le moins, qu’une Ă©lec­tion oĂą peut-ĂŞtre le hasard avait seul agi ? Non, non, Bar­sa­bas sen­tait que nul doute ne lui Ă©tait pos­sible ! Et plus Ă©tait cruel le sacri­fice que son maĂ®tre exi­geait de lui, plus il se sen­tait tenu de l’accomplir, en Ă©change de l’immense faveur qu’il avait reçue. Il rĂ©so­lut donc de quit­ter JĂ©ru­sa­lem dès le len­de­main, et de se mettre en route vers les pays Ă©tran­gers, après avoir dit un rapide adieu Ă  sa femme, Ă  sa mère, aux lieux qui, jusqu’alors, avaient Ă©tĂ© pour lui l’univers entier.

Encore ne leur dit-il cet adieu que par pro­cu­ra­tion. Ayant ren­con­tré, aux portes de Jéru­sa­lem, un pay­san de son vil­lage qui ren­trait chez lui, c’est sur lui qu’il se déchar­gea du soin d’annoncer aux siens sa nou­velle mission.

« Je comp­tais aller moi-mĂŞme prendre congĂ© d’eux, ajou­ta-t-il, mais le ciel a eu pitiĂ© de moi, et voi­ci qu’il t’a envoyĂ© sur mes pas, pour m’épargner un sup­plice au-des­sus de mes forces. Ou plu­tĂ´t ce sont les dan­gers de la ten­ta­tion que le ciel, sans doute, aura vou­lu m’épargner : car je me deman­dais com­ment, après avoir revu tout ce qui m’est cher, je trou­ve­rais le cou­rage de m’en sĂ©pa­rer. Adieu donc, frère bien-aimĂ© ! Et quand, après-demain, du haut de la col­line, tu aper­ce­vras Ă  tes pieds les mai­sons de notre vil­lage, rap­pelle-toi ton frère Bar­sa­bas qui s’en va, seul et triste, par­mi des inconnus ! Â»

Bar­sa­bas pleu­rait en disant ces mots ; puis il se jeta, tout pleu­rant, au cou de son ami. Mais Ă  peine l’eut-il vu dis­pa­raĂ®tre, dans la pous­sière du che­min, qu’il ne put s’empĂŞcher de son­ger qu’il avait Ă©tĂ©, lui aus­si, la veille encore, sem­blable Ă  ce pay­san inutile et gros­sier. Et, fié­vreu­se­ment, il eut soif d’employer au plus vite, pour le bien de son maĂ®tre, le magni­fique don qu’il por­tait en lui. Quand son ami, le sur­len­de­main soir, aper­çut du haut de la col­line les mai­sons du vil­lage, il sou­pi­ra en se rap­pe­lant le pauvre Bar­sa­bas qui allait, seul et triste, sur des routes loin­taines ; mais Bar­sa­bas, au mĂŞme ins­tant, mar­chait d’un pas alerte et la tĂŞte haute, mĂ©di­tant le dis­cours qu’il pro­non­ce­rait dès qu’il ren­con­tre­rait une ville, devant lui.

Cette ville se trou­va ĂŞtre PĂ©luse, dans la Basse-Égypte ; et Bar­sa­bas, qui y Ă©tait par­ve­nu après cinq jours de marche, fut d’abord ten­tĂ© de mar­cher cinq jours de plus pour s’en Ă©loi­gner. Habi­tuĂ© comme il l’était aux mĹ“urs rus­tiques de la Gali­lĂ©e, JĂ©ru­sa­lem dĂ©jĂ  lui avait paru inha­bi­table ; mais il se sen­tait prĂŞt main­te­nant Ă  la regret­ter, en com­pa­rai­son de cette ville Ă©tran­gère oĂą, depuis les traits des visages jusqu’à la façon de man­ger et de se vĂŞtir, rien ne res­sem­blait Ă  ce qu’il connais­sait. La lar­geur des rues, la hau­teur des mai­sons, les amples man­teaux et les lourds sou­liers, tout cela Ă©tait, Ă  ses yeux, aus­si laid qu’incommode. Il Ă©prou­vait une indi­gna­tion mĂŞlĂ©e de mĂ©pris Ă  la vue des litières qui ser­vaient Ă  traî­ner, d’une mai­son Ă  l’autre, des hommes par­fai­te­ment capables de se ser­vir de leurs jambes. Il ne com­pre­nait pas que des ĂŞtres humains pussent se pas­ser d’arbres et d’oiseaux, ni se rĂ©si­gner Ă  vivre enfer­mĂ©s dans d’obscures bou­tiques, sans autre pro­fit que de gagner un argent aus­si­tĂ´t dĂ©pen­sĂ©. En un mot, il jugeait PĂ©luse l’endroit le plus mons­trueux du monde : et telle il conti­nua de la juger pen­dant les six mois qu’il y demeura.

Car le fait est qu’il y demeu­ra six mois, en dĂ©pit de sa mau­vaise humeur : et ce fut bien lĂ  qu’il prê­cha pour la pre­mière fois. S’étant ren­du sur le port, le len­de­main de son arri­vĂ©e, il abor­da quelques mate­lots qui musaient au soleil, et se mit Ă  leur expli­quer la doc­trine chré­tienne. Il la leur expli­qua dans la langue grecque, qui Ă©tait leur langue ; mais il rĂ©pé­ta ensuite son expli­ca­tion en arabe Ă  des mar­chands arabes qui s’étaient appro­chĂ©s ; il la rĂ©pé­ta en syrien et en Ă©thio­pien, de telle sorte que, bien­tĂ´t, une foule Ă©norme se pres­sa autour de lui, curieuse d’entendre un homme qui par­lait toutes les langues. Et Bar­sa­bas racon­ta Ă  cette foule la vie et la mort divines de JĂ©sus. Il leur racon­ta sa propre vie, de quelles tĂ©nèbres il avait Ă©tĂ© tirĂ©, et vers quelle lumière. Il leur dit quelques-unes des para­boles de son maĂ®tre, les plus simples et les plus tou­chantes, s’efforçant de retrou­ver, dans sa voix, un Ă©cho de la voix sur­na­tu­relle qui les lui avait ensei­gnĂ©es. Long­temps il par­la, debout sur un banc de pierre, indif­fé­rent aux injures comme aux raille­ries ; et d’heure en heure, Ă  mesure qu’il par­lait, injures et raille­ries deve­naient plus rares, jusqu’à ce qu’enfin il eut le bon­heur de voir jaillir des larmes presque de tous les yeux. Lui aus­si, il pleu­rait ; une ardente Ă©mo­tion fai­sait fré­mir ses lèvres, don­nait Ă  sa parole des accents pathé­tiques. Quand il des­cen­dit du banc et ces­sa de prê­cher, cent per­sonnes de tout âge et de toute condi­tion, s’approchant de lui avec dĂ©fé­rence, lui expri­mèrent leur dĂ©sir d’être baptisĂ©es.

Et comme, quelques heures plus tard, Bar­sa­bas, tout heu­reux de la belle mois­son qu’il avait rap­por­tĂ©e Ă  son maĂ®tre dès son pre­mier dis­cours, s’en retour­nait joyeu­se­ment vers l’auberge oĂą il s’était logĂ©, un petit vieillard l’accosta dans la rue. C’était un aimable petit vieillard, chauve, replet, avec un visage ridĂ© oĂą s’ouvraient de grands yeux naĂŻfs et bien­veillants, Il avait la mise d’un riche bour­geois. Et, en effet, il apprit Ă  Bar­sa­bas qu’il vivait de ses rentes, mais qu’il employait son temps Ă  s’instruire et Ă  mĂ©di­ter. « Or, je regrette d’avoir Ă  vous dire, pour­sui­vit-il, que votre JĂ©sus n’est pas le vrai Dieu. Car le vrai Dieu, je le connais : il m’a Ă©tĂ© rĂ©vé­lĂ© par un homme admi­rable, le phi­lo­sophe Épis­trate, auteur du trai­tĂ© sur l’Essence de l’Être. Peut-ĂŞtre n’avez-vous pas lu ce livre sans pareil ? Tenez, je n’ai pas pu m’empĂŞcher de vous l’apporter ! » – Et le vieillard ten­dait Ă  Bar­sa­bas un Ă©pais rou­leau. – « Je vous en prie, lisez-le ! Que si mĂŞme il ne rĂ©us­sis­sait pas Ă  vous convaincre tout Ă  fait, vous y trou­ve­riez encore de quoi rĂ©flĂ©chir ! Â»

Le petit vieillard avait une si hon­nĂŞte et douce figure que Bar­sa­bas crut pou­voir lui par­ler comme Ă  un ami. Il lui avoua donc qu’il lirait volon­tiers, pour l’obliger, le trai­tĂ© de son phi­lo­sophe, mais que, par mal­heur, il ne savait pas lire. Et, loin de lui en tĂ©moi­gner le moindre mĂ©pris, le vieillard lui pro­po­sa aus­si­tĂ´t de lui apprendre lui-mĂŞme Ă  lire et Ă  Ă©crire. « Quelques leçons vous suf­fi­ront, lui dit-il, aidĂ©es d’un peu d’exercice. Et vous acquer­rez lĂ  un bien ines­ti­mable, qui dou­ble­ra l’effet de vos prĂ©dications ! Â»

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Tibi, margaritæ meæ !

En ce jour-lĂ , Pierre se leva au milieu des dis­ciples, qui Ă©taient assem­blĂ©s au nombre d’environ cent vingt, et il leur dit :

… « Il faut que, de ceux qui ont Ă©tĂ© avec nous pen­dant que le Sei­gneur JĂ©sus a vĂ©cu par­mi nous, il y en ait un qui soit tĂ©moin avec nous de sa rĂ©surrection ! Â»

Alors ils en pré­sen­tèrent deux : Joseph, appe­lĂ© Bar­sa­bas, sur­nom­mĂ© le Juste, et Mathias. Et, priant, ils dirent : « Toi, Sei­gneur, qui connais le cĹ“ur de tous, montre-nous lequel de ces deux hommes tu as choi­si, afin qu’il prenne part au minis­tère et Ă  l’apostolat en rem­pla­ce­ment de Judas, qui nous a aban­don­nĂ©s ! » Et ils tirèrent au sort ; et le sort tom­ba sur Mathias, qui, d’un com­mun accord, fut mis au rang des onze apĂ´tres.

(Actes des Apôtres, I, 15 – 24.)

Et, lorsque vint le jour de la Pen­te­cĂ´te, tous tes dis­ciples se rĂ©unirent dans le mĂŞme lieu. Et voi­ci que sor­tit tout Ă  coup du ciel un bruit comme d’un grand vent, qui rem­plit toute la mai­son oĂą ils se tenaient assis. Et ils virent des langues de feu qui, se par­ta­geant, des­cen­daient sur la tĂŞte de cha­cun d’entre eux. Et, aus­si­tĂ´t, tous furent rem­plis de l’Esprit-Saint ; et ils se mirent Ă  par­ler toutes les langues, sui­vant l’inspiration de l’Esprit qui Ă©tait en eux.

Or il y avait alors Ă  JĂ©ru­sa­lem des hommes crai­gnant Dieu, qui venaient de toutes les nations qui sont sous le ciel. Et, quand on apprit le miracle, la foule accou­rut ; et ces Ă©tran­gers furent stu­pé­faits d’entendre les dis­ciples leur par­ler Ă  cha­cun dans sa langue.

Et, dans leur sur­prise, ils se disaient l’un Ă  l’autre : « Est-ce que tous ces hommes qui nous parlent ne sont pas des Gali­lĂ©ens ? Com­ment donc les enten­dons-nous par­ler Ă  cha­cun de nous dans sa langue ? Parthes, Mèdes, Éla­mites, habi­tants de la MĂ©so­po­ta­mie, de la JudĂ©e, de la Cap­pa­doce, du Pont et de l’Asie, de la Phry­gie et de la Pam­phy­lie, de l’Égypte et des rĂ©gions de la Libye qui avoi­sinent Cyrène ; et Romains, tant Juifs que pro­sé­lytes, et Perses, et Arabes, voi­ci que nous les enten­dons nous prê­cher, dans nos langues, les grandes choses de Dieu ! Â»

(Actes des Apôtres, II, 1 – 11.)

I

Le chrétien

Chris­tus. – Cui ego loquer, cito sapiens erit.
(Imi­ta­tio Chris­ti, III, 43.)

C’est tout Ă  fait par hasard, – ou, plus exac­te­ment, par miracle, – que Joseph, appe­lĂ© aus­si Bar­sa­bas, Ă©tait deve­nu dis­ciple de JĂ©sus. Il avait alors vingt ans, et demeu­rait, avec sa mère, dans le vil­lage gali­lĂ©en oĂą il Ă©tait nĂ©. Or, voi­ci l’heureuse aven­ture qui lui Ă©tait arrivĂ©e :

Se ren­dant Ă  Caper­naĂĽm en com­pa­gnie de son petit âne, un matin d’automne, pour vendre au mar­chĂ© les figues de son champ, il avait fran­chi dĂ©jĂ  la double ran­gĂ©e des col­lines qui sĂ©pa­raient son vil­lage du lac de GĂ©né­sa­reth, lorsque, Ă  un tour­nant du sen­tier, un spec­tacle impré­vu l’avait arrê­tĂ©. Une ving­taine de men­diants et de vaga­bonds Ă©taient assis en cercle, sur la rive du lac, occu­pĂ©s Ă  Ă©cou­ter un homme vĂŞtu de blanc, qui, debout au milieu d’eux, sem­blait leur don­ner des ordres ou les rĂ©pri­man­der. Il leur par­lait, en tout cas, d’une voix si sĂ©vère que Bar­sa­bas, et son âne lui-mĂŞme, n’avaient pu s’empĂŞcher d’en ĂŞtre effrayĂ©s. Mais sou­dain, oubliant son effroi, toute l’âme du jeune pay­san avait fré­mi de fureur : car, dans la troupe de ces va-nu-pieds, com­plo­tant sans doute quelque bri­gan­dage, il venait de recon­naĂ®tre l’homme qu’entre tous au monde il dĂ©tes­tait le plus, un homme qu’il avait autre­fois recueilli, nour­ri, trai­tĂ© en frère, et qui, pour rĂ©com­pense, lui avait volĂ© cinq mines d’argent, son unique bien ; après quoi le misé­rable s’était enfui, et Bar­sa­bas avait sen­ti que sa joie et son repos s’enfuyaient du mĂŞme coup.

Aus­si, dès qu’il avait recon­nu son ancien ami, n’avait-il plus eu de pen­sĂ©e que pour sa ven­geance. Mais, au moment oĂą dĂ©jĂ  il s’approchait, le cou­teau en main, l’homme vĂŞtu de blanc avait dĂ©tour­nĂ© la tĂŞte, et fixĂ© sou­dain son regard sur lui. C’était un regard pro­di­gieux, plein Ă  la fois de dou­ceur et d’autoritĂ©, un regard qui entrait jusqu’au fond de l’âme, mais pour l’apaiser et la puri­fier. Et tan­dis que Bar­sa­bas, inter­dit, trem­blait sous l’impĂ©rieuse caresse de ce regard, l’homme s’était Ă©criĂ©, pour­sui­vant son dis­cours : « Aimez vos enne­mis, bĂ©nis­sez ceux qui vous mau­dissent, faites du bien Ă  ceux qui vous font du mal, et priez pour ceux qui vous outragent et vous per­sé­cutent, afin que vous soyez enfants de votre Père, qui est dans les cieux ! Car, si vous n’aimez que ceux qui vous aiment, quel mĂ©rite y aurez-vous ? Et si vous ne faites accueil qu’à vos frères, qu’y aura-t-il lĂ  qui vaille d’être louĂ© ? Â»

Ă€ peine Bar­sa­bas avait-il enten­du ces paroles, qu’il avait eu le sen­ti­ment qu’un poids se dĂ©ta­chait de son cĹ“ur. Tout de suite, ajour­nant sa ven­geance, il s’était assis sur une pierre pour mieux Ă©cou­ter ; et son âne avait dres­sĂ© les oreilles pour Ă©cou­ter aus­si. Car cette voix, dont tous deux Ă  dis­tance s’étaient effrayĂ©s, elle n’était plus main­te­nant qu’une ado­rable musique, lĂ©gère, lim­pide, pareille Ă  un chant de fau­vette dans le calme des bois. Et long­temps encore la voix avait conti­nuĂ© de par­ler, ensei­gnant Ă  Bar­sa­bas toute sorte de choses qu’il s’étonnait de pou­voir com­prendre. Elle lui avait ensei­gnĂ© le plai­sir de la pau­vre­tĂ©, la beau­tĂ© de l’ignorance, l’inutilitĂ© de l’effort et de la pen­sĂ©e. « Ne soyez pas en sou­ci pour votre vie, – disait-elle, – ne vous pré­oc­cu­pez pas de ce que vous man­ge­rez ni de ce que vous boi­rez ! Soyez comme les petits enfants que vous voyez sur les routes : car ceux-lĂ  seuls qui leur res­semblent pour­ront entrer dans le royaume des cieux. Et qui­conque s’abaisse pour deve­nir sem­blable Ă  un petit enfant, celui-lĂ  est le plus grand dans le royaume des cieux ! Â»

Jesus guerissant les malades sur le bord du lac de Genezareth

Mais sur­tout la voix rĂ©vé­lait Ă  Bar­sa­bas quelle joie c’était de renon­cer Ă  soi-mĂŞme pour don­ner son cĹ“ur aux souf­frances d’autrui : de sorte que peu Ă  peu le jeune homme, sans ces­ser d’écouter, avait com­men­cĂ© Ă  consi­dé­rer ses nou­veaux com­pa­gnons. Des men­diants et des vaga­bonds, oui, sa pre­mière impres­sion ne l’avait pas trom­pĂ© : mais com­ment avait-il pu les prendre pour des mal­fai­teurs ? La plu­part avaient de bonnes figures simples et ouvertes ; et ceux dont les traits Ă©taient plus durs ou la mine moins plai­sante, ceux-lĂ  mĂŞme por­taient, dans leurs yeux, un vivant reflet du regard de leur maĂ®tre. Il n’y avait pas jusqu’au visage de l’ennemi de Bar­sa­bas qui, au contact de ce regard, ne se fĂ»t trans­for­mĂ©. Nulle ombre n’y res­tait plus des pas­sions de jadis : l’œil avait per­du toute trace de ruse, les plis du front s’étaient effa­cĂ©s, la bouche s’entrouvrait en un clair sou­rire. Mieux encore que les autres, il avait su deve­nir pareil Ă  un enfant.