Nous devons ajouÂter que BarÂsaÂbas, de plus en plus absorÂbĂ© par sa science, s’apercevait Ă peine des proÂgrès de sa renomÂmĂ©e. Mais il ne put se dĂ©fendre d’un secret plaiÂsir quand, un jour, la femme d’un des prinÂciÂpaux foncÂtionÂnaires romains le fit prier de venir chez elle lui donÂner des leçons. Cette dame n’était plus très jeune, et BarÂsaÂbas, qui avait eu dĂ©jĂ l’occasion de la voir, ne se souÂveÂnait pas non plus qu’elle fĂ»t bien jolie. Il se renÂdit pourÂtant Ă son inviÂtaÂtion et trois leçons lui sufÂfirent, sinon pour la transÂforÂmer en cosÂmoÂpoÂlite, du moins pour chanÂger d’opinion sur elle.
Ă€ dĂ©faut de jeuÂnesse, et presque de beauÂtĂ©, elle Ă©tait infiÂniÂment Ă©lĂ©Âgante, graÂcieuse, spiÂriÂtuelle, experte en souÂrires proÂvoÂcants et en douces flatÂteÂries. Elle fit Ă son proÂfesÂseur un accueil oĂą, de la façon la plus piquante du monde, le resÂpect se temÂpĂ©Ârait de famiÂliaÂriÂtĂ©. Elle l’admira, l’amusa, lui insÂpiÂra la plus haute idĂ©e d’elle-mĂŞme et de lui. Et son mari, Ă qui ensuite elle le prĂ©ÂsenÂta, l’invita Ă venir dĂ®ner chez eux ausÂsi souÂvent qu’il voudrait.
Alors s’ouvrirent pour BarÂsaÂbas des semaines si heuÂreuses, que peu s’en falÂlut qu’il n’oubliât, par insÂtants, de se dĂ©soÂler des lacunes de sa science. Tous les soirs, assis près de son Ă©lève, il se senÂtait rajeuÂnir, en mĂŞme temps que son Ă©lève rajeuÂnisÂsait Ă ses yeux. TenÂdreÂment, humÂbleÂment, il lui faiÂsait l’aveu de ses ambiÂtions et de ses dĂ©boires : et elle, en Ă©change, avec un souÂrire ingĂ©Ânu de ses dents toutes neuves, elle lui raconÂtait son enfance, la mort d’un petit oiseau qu’elle avait nourÂri. Mais surÂtout elle le ravisÂsait par sa pasÂsion de s’instruire. Elle lui demanÂda de l’emmener avec lui, dans son proÂchain voyage ; et bien que BarÂsaÂbas, craiÂgnant pour elle les incomÂmoÂdiÂtĂ©s des auberges loinÂtaines l’eĂ»t simÂpleÂment conduite en Sicile, jamais aucun de ses autres voyages ne lui parut si charÂmant. Il monÂtra Ă son amie le berÂceau d’EmpĂ©docle, il lui expoÂsa la docÂtrine de ce phiÂloÂsophe, il lui apprit Ă nomÂmer, dans toutes les langues, les fleurs qu’il cueillait pour elle au bord des senÂtiers. De retour Ă Rome, oĂą ils Ă©taient reveÂnus par le plus long cheÂmin, ils se proÂmirent de vivre dĂ©sorÂmais tout entiers l’un pour l’autre. La dame se fit faire une robe Ă l’égyptienne, dont elle prit le modèle sur un vase que son ami lui avait donÂnĂ©. Et l’ami, afin de plaÂcer ses traÂvaux mĂŞme sous l’inspiration de sa chère maĂ®Âtresse, forÂma le proÂjet d’étudier les formes diverses des senÂtiÂments de l’amour chez les divers peuples.
Mais le hasard vouÂlut que cette avenÂture, qui avait mis le comble Ă sa forÂtune, fĂ»t ausÂsi l’origine de tous ses malÂheurs. Moins de quinze jours après ĂŞtre reveÂnue avec lui de Sicile, la dame lui signiÂfia qu’elle ne pourÂrait plus receÂvoir ses leçons ; et il apprit qu’elle s’était dĂ©jĂ choiÂsi pour proÂfesÂseur un autre savant, nouÂvelÂleÂment arriÂvĂ© Ă Rome. C’était un jeune Grec de Chypre qui, tout comme BarÂsaÂbas, posÂsĂ©Âdait un don extraÂorÂdiÂnaire ; mais son don, Ă lui, Ă©tait de l’ordre mathĂ©ÂmaÂtique : il consisÂtait Ă savoir rĂ©soudre, sĂ©ance tenante, les proÂblèmes de calÂcul les plus comÂpliÂquĂ©s. Dix chiffres Ă mulÂtiÂplier par dix autres ne semÂblaient rien qu’un jeu pour la proÂdiÂgieuse mĂ©moire du jeune Cypriote, qui se trouÂvait ĂŞtre, avec cela, fort bel homme, laisÂsant voir des formes d’une admiÂrable vigueur sous le cosÂtume bizarre dont il s’affublait. AusÂsi ne parÂlait-on que de lui ; et le bruit qu’il faiÂsait avait, dès le preÂmier jour, indiÂgnĂ© BarÂsaÂbas, qui, certes, ne se fĂ»t jamais attenÂdu Ă devoir cĂ©der Ă un tel homme le cĹ“ur de son Ă©lève.
Ce cĹ“ur que, la veille encore, il avait senÂti tout Ă lui, il ne se rĂ©siÂgna pas Ă le perdre avant d’avoir tenÂtĂ© de le resÂsaiÂsir. Ne pouÂvant plus donÂner de leçons Ă la dame, il pouÂvait, du moins, contiÂnuer Ă dĂ®ner chez elle. Il y vint dĂ®ner, le soir mĂŞme ; et le mari eut pour lui des prĂ©ÂveÂnances qui lui renÂdirent couÂrage. Mais elle, au contraire, fuyait ses regards, ou bien parÂfois lui lanÂçait un rapide coup d’œil mĂŞlĂ© de mĂ©pris et de compassion.
Il finit par l’aborder, au sorÂtir de table. Il lui rapÂpeÂla ce qu’il Ă©tait, la gloire et les honÂneurs que son savoir lui avait valus. Elle-mĂŞme, souÂvent, ne lui avait-elle pas rĂ©pĂ©ÂtĂ© qu’il rĂ©suÂmait en lui l’âme uniÂverÂselle ? Ne s’était-elle pas Ă©merÂveillĂ©e, chaque jour davanÂtage, de la proÂfonÂdeur et de l’étendue de son cosÂmoÂpoÂliÂtisme ? Et c’était lui qu’elle vouÂlait mainÂteÂnant sacriÂfier Ă un faux savant, Ă un balaÂdin de l’espèce de ceux qui danÂsaient dans les foires !
Mais la dame, qui sans doute avait hâte de rejoindre son nouÂveau proÂfesÂseur, ne prit pas la peine de lui rĂ©pondre en dĂ©tail. « Mon pauvre ami, – lui dit-elle, – je croyais vous avoir assez payĂ© de vos leçons ; puisque vous paraisÂsez en juger autreÂment, je vais donc acheÂver de m’acquitter envers vous en vous donÂnant, Ă mon tour, deux conseils prĂ©Âcieux. D’aÂbord, quand vous dĂ®neÂrez dans une maiÂson romaine, Ă©viÂtez de manÂger votre viande avec vos doigts : rien ne nuit autant Ă votre rĂ©puÂtaÂtion de citoyen du monde ! Et puis, si l’un des convives vous parle de VirÂgile, n’affirmez pas que c’est un mauÂvais poète, ainÂsi que vous venez de le faire tout Ă l’heure : avouez pluÂtĂ´t que, Ă©tant Ă©tranÂger Ă Rome, vous ĂŞtes hors d’état de comÂprendre le gĂ©nie de nos poètes ! » Sur quoi elle lui tourÂna le dos et s’enfuit dans la salle voiÂsine, après lui avoir adresÂsĂ© un derÂnier souÂrire qui, seul, aurait sufÂfi pour lui Ă´ter toute envie de la suivre.
Mais, au reste, BarÂsaÂbas n’en avait plus nulle envie, car son amour s’était Ă©teint d’un seul coup, comme une petite flamme sous un souffle de vent. Il s’empressa de renÂtrer chez lui, et jusqu’au lenÂdeÂmain il se proÂmeÂna fiĂ©ÂvreuÂseÂment parÂmi ses livres Ă©pars, sonÂgeant Ă l’injustice monsÂtrueuse des deux reproches qu’il venait d’entendre.
Le preÂmier de ces reproches, Ă dire vrai, n’était pas sans quelque fonÂdeÂment. Oui, en effet, malÂgrĂ© son cosÂmoÂpoÂliÂtisme, BarÂsaÂbas senÂtait qu’il avait garÂdĂ© les rudes allures d’un payÂsan de la GaliÂlĂ©e. Il n’avait pu se contraindre Ă manÂger, ni Ă marÂcher, ni Ă se vĂŞtir de la manière dont le faiÂsaient, autour de lui, les vĂ©riÂtables Romains. Ses toges avaient beau lui coĂ»Âter fort cher, jamais il n’avait pu apprendre Ă les bien porÂter. Et il senÂtait ausÂsi qu’il parÂlait trop vite, et que ses Ă©clats de rire Ă©taient trop bruyants. Mais, n’attachant lui-mĂŞme Ă ces menus dĂ©tails aucune imporÂtance, il n’admettait pas que perÂsonne leur en attaÂchât ; tanÂdis que le second reproche, au contraire, l’avait atteint au vif, si au vif que c’est en l’entendant qu’il avait souÂdain cesÂsĂ© d’aimer son Ă©lève. VirÂgile ! On osait lui reproÂcher de ne pas comÂprendre ce mauÂvais poète ! N’avait-il pas durant six mois, l’hiver prĂ©ÂcĂ©Âdent, Ă©tuÂdiĂ© en public les Églogues et l’ÉnĂ©ide, au double point de vue Ă©tyÂmoÂloÂgique et gramÂmaÂtiÂcal ? N’avait-il pas souÂmis le texte de ces poèmes Ă l’analyse la plus rigouÂreuse, releÂvant Ă chaque vers des expresÂsions impropres, des images forÂcĂ©es, des fautes de gramÂmaire ou de prosodie ?
Ce qu’il ne comÂpreÂnait pas, en effet, et qui depuis longÂtemps dĂ©jĂ l’exaspĂ©rait, c’était le culte superÂstiÂtieux des Romains pour VirÂgile. Ce mĂŞme soir, au dĂ®ner, un jeune voiÂsin de table lui avait raconÂtĂ© qu’il avait pasÂsĂ© la nuit prĂ©ÂcĂ©Âdente Ă relire l’ÉnĂ©ide, et qu’il avait Ă©tĂ© plus ravi que jamais de la divine harÂmoÂnie qui s’en dĂ©gaÂgeait. PareilleÂment, des Grecs lui avaient parÂlĂ© de la volupÂtĂ© que leur cauÂsait « l’harmonie » de Sophocle ; et dans tous ses voyages il avait renÂconÂtrĂ© des letÂtrĂ©s qui lui avaient vanÂtĂ© « l’harmonie » de leurs poètes locaux. Et lui, dĂ©siÂreux de prendre sa part de leur Ă©moÂtion, il avait lu et relu tous ces poètes : quelques-uns d’entre eux lui avaient paru plus ingĂ©Ânieux, plus savants, plus corÂrects que les autres ; mais, chez ceux-lĂ mĂŞme, il n’avait pu dĂ©couÂvrir aucune trace de cette mysÂtĂ©Ârieuse « harÂmoÂnie » que se plaiÂsaient Ă leur prĂŞÂter leurs comÂpaÂtriotes. Qu’était-ce, au surÂplus, que cette harÂmoÂnie ? Ă€ quel signe la reconÂnaisÂsait-on ? Et Ă quoi serÂvait-elle ? Et comÂment un Romain ou un Grec pouÂvait-il la trouÂver dans sa langue, alors que lui, BarÂsaÂbas, qui savait toutes les langues, n’était parÂveÂnu Ă la trouÂver nulle part ?
Et cepenÂdant, Ă y rĂ©flĂ©Âchir, il se souÂvint de l’avoir, lui ausÂsi, jadis, trouÂvĂ©e quelque part. Il se souÂvint que jadis, dans son vilÂlage, rien ne lui plaiÂsait autant que d’entendre rĂ©ciÂter cerÂtains poèmes en patois galiÂlĂ©en, des rĂ©cits de batailles, des fables, des prières, ou encore des plaintes d’amour toutes remÂplies Ă la fois de trisÂtesse et de douÂceur. Il Ă©tait alors si ignoÂrant que le sens d’une foule de mots lui Ă©chapÂpait, lorsque sa mère ou quelque ami lui rĂ©ciÂtait ces poèmes ; mais il n’en Ă©prouÂvait pas moins, Ă les entendre, un bonÂheur sinÂguÂlier, comme si chaque vers eĂ»t Ă©voÂquĂ© devant ses yeux mille images vivantes, et fait chanÂter dans son cĹ“ur une volĂ©e d’oiseaux. L’harmonie, oui, c’éÂtait le nom qui conveÂnait le mieux pour cette beauÂtĂ©, secrète, mais pourÂtant si belle ! Et BarÂsaÂbas dut s’avouer que sa langue natale, tout au moins, Ă©tait capable d’une telle harmonie.
ParÂmi les manusÂcrits de sa biblioÂthèque, il se rapÂpeÂla qu’il posÂsĂ©Âdait un recueil de poĂ©Âsies popuÂlaires de la GaliÂlĂ©e. Il l’avait fait venir Ă grands frais de CaperÂnaĂĽm, pour une sĂ©rie d’études qu’il proÂjeÂtait sur les dĂ©forÂmaÂtions de la langue syrienne. Il couÂrut le prendre, et se mit Ă lire les pièces qui, jadis, l’avaient le plus frapÂpĂ©. Mais en vain il essaya d’y retrouÂver leur ancienne beauÂtĂ©. La dĂ©forÂmaÂtion de la langue syrienne y Ă©tait dĂ©ciÂdĂ©Âment trop grosÂsière et trop incorÂrecte : et puis quelle pauÂvreÂtĂ© d’idĂ©es, quelle absence de toute règle dans la proÂsoÂdie ! BarÂsaÂbas avait beau mĂ©priÂser les poètes grecs et latins ; il voyait bien que leurs vers Ă©taient cent fois supĂ©Ârieurs Ă ces informes comÂplaintes. Celles-ci Ă©taient dĂ©sorÂmais deveÂnues plus muettes encore, pour lui, que l’ÉÂnĂ©ide et les deux Ĺ’dipe.




