Depuis de longs mois, messire Guillaume de Beuves était parti pour la terre sainte à la suite de Godefroy de Bouillon, et dans son château comtal, bâti sur les rives fleuries de la Durance, personne n’avait plus entendu parler de lui. Ses vassaux, qui l’aimaient parce qu’il était juste et bon, secourable aux malheureux et peu regardant sur les impôts, pleuraient en lui le meilleur des maîtres.
Chaque jour, le veilleur, placé en sentinelle au plus haut du donjon, examinait la plaine, afin d’essayer d’y découvrir, au travers des brumes claires, la silhouette d’un messager du suzerain ; mais aucun voyageur ne se montrait à l’horizon lointain.
La vallée, qui demeurait solitaire et paisible, n’était visitée que par les toucheurs de bœufs et les pâtres de la Camargue, et nul galop de cheval ne faisait retentir le sol de son pas nettement martelé.
Et les paysans du bourg étaient tristes, tristes. Chaque soir, leur journée de travail terminée, ils se réunissaient chez Balthazar, le vieux portier, et là, au coin de l’âtre fumant, ils se confiaient leurs inquiétudes, essayant de calmer l’angoisse qui les étreignait, par leurs prières ferventes et le chant des cantiques.
Une nuit que le mistral soufflait avec rage, menaçant de tout emporter sur son passage, les braves gens étaient groupés comme de coutume autour du tabouret de buis taillé du vieillard, lorsque deux coups frappés aux volets de la masure retentirent brusquement.
— Qui va là ? interrogea le maître du logis.
— Moi, bon père, moi, Maguelonne, la petite fileuse du manoir. J’ai une grave nouvelle à vous confier.
— Toi, ma fille ! dit le portier, en ouvrant sa porte. Que fais-tu dehors à pareille heure et comment as-tu osé abandonner la maison ?…
— Il vient de nous arriver une telle visite que je n’ai pas eu le courage d’attendre jusqu’au jour pour vous l’annoncer. Cet après-midi, comme j’étais fort occupée à ma besogne habituelle, un guerrier au sombre visage, enveloppé d’un ample manteau blanc, et monté sur un superbe destrier de guerre, sonna à la porte du pont-levis. J’étais seule dans la vaste demeure, et, n’ayant pas assez de force pour faire manœuvrer les chaînes qui retiennent les portes, je criai, de ma fenêtre, à l’étranger de me dire ce qui l’amenait.
Marseille, porte ouverte sur la mer et sur le monde, avec ses navires sans cesse entrant et sortant par ses huit bassins. Marseille, reine de Provence, avec la traîne royale de sa mer d’azur et sa couronne de collines bleues et mauves que surmonte, comme un joyau d’or pur, Notre-Dame-de-la-Garde.
Avec quel transport de joie marins et passagers la saluent, lorsqu’elle apparaît, de loin, au vaisseau qui rentre au port, après une longue et difficile traversée ?
Quel long regard ému pose sur Elle ceux qui partent, angoissés devant la route invisible qui s’ouvre devant eux.
Notre-Dame-de-la-Garde ! Elle veille, là-haut, de son observatoire, sur les vaisseaux qui s’en vont par les routes de mer, cheminées fumantes, pavillons au vent. Elle veille sur Marseille, la grande ville affairée et grouillante à ses pieds. Elle est la Gardienne et la Reine de la cité, Celle que tous invoquent sous le doux nom de Bonne Mère. « Étoile bienfaisante qui dirige le nautonnier au milieu des écueils ; Phare brillant qui montre le rivage tranquille au milieu des tempêtes ; Vigie infatigable ; Port toujours ouvert, Guide assuré des missionnaires, la première pour bénir l’arrivée, la dernière pour le départ. Elle qui porte dans ses bras Celui qui commande aux vents et aux flots irrités. » [1]
La première à l’arrivée. À elle notre première visite. Elle nous attend, là-haut, sur sa colline. Prenons les modernes « ascenseurs ». En quelques minutes, ils nous portent au pied du grand escalier. Montons les marches en pèlerins, égrenant notre chapelet. Des gens nous croisent, les uns montant, les autres descendant. Gens de toutes sortes : prêtres, religieux, religieuses, ouvriers, mères, enfants, jeunes gens, jeunes filles.
À mesure que nous montons, se découvre à nos yeux la splendide demeure de la Souveraine du Ciel. Toute en pierre blanche, rehaussée de pierre de Florence bleu pâle et bleu vert, ornée de colonnes en marbre des Alpes, elle se détache merveilleusement sur le Ciel. Le dôme de la coupole dresse sa croix dorée dans l’espace, tandis que la tour carrée s’élance, pleine de grâce, avec ses balcons ajourés. Au-dessus, à travers les baies à colonnes de granit rouge, le gros bourdon repose. Tout en haut, en plein ciel, droite sur son piédestal, la Vierge dorée, la Mère qui porte son Enfant, les deux petites mains levées dans un geste de bénédiction. Aux pieds de Marie, quatre anges, les ailes entr’ouvertes, embouchent leurs trompettes pour jeter aux quatre coins du ciel les louanges de leur Reine.
Passons le porche, où vous pouvez lire en lettres d’or « Felix Porta Coeli » Heureuse Porte du Ciel. Une seule nef, où pénètre une lumière douce par les fenêtres en plein cintre, garnies de vitraux en grisaille.
Sur le fond de mosaïques précieuses, se détache la niche de bronze doré, finement ciselé, sous laquelle trône la statue d’argent. La Vierge est grave, l’air songeur. Elle porte sur son bras gauche l’Enfant qu’elle soutient tendrement de sa main droite. Légèrement penché, il étend ses petits bras dans un geste gracieux.
Un joyeux son de cloche : Ding-Dong !… C’est le baptême d’Anna-Maria Giannetti, née le 29 mai 1769.
Ajaccio-Corse.
Ding-Dong !… C’est le baptême de Napoléon Bonaparte, né comme Anna de parents Toscans, le 15 août 1769.
Qui se douterait que le petit sera Empereur et que l’autre, son aînée de deux mois, aura un rôle à jouer près de lui ?
Pietro Giannetti, pharmacien à Sienne, est tout content d’être grand-père ; il s’intéresse à cette gamine qui, dès qu’elle peut trotter, « joue parmi les oliviers et les cyprès, les espaliers de vignes et de roses qui couvrent le haut plateau aux remparts rouges. »
Le grand-père meurt. Son fils, qui a fait ses études de pharmacie, le remplace, et bientôt se ruine. Où cacher sa misère ? Louis décide de gagner Rome. Annette, six ans, fera le voyage à pied, emportant sa charge de hardes… Ils arrivent au quartier populaire des Monts. Pendant huit ans, ils y rencontreront souvent le français Benoît Labre, un jeune qui s’est fait pèlerin et pauvre volontaire, pour expier le luxe de son temps. On l’aperçoit en prière aux pieds de la Vierge miraculeuse de Notre-Dame des Monts. À trente-cinq ans, il meurt ; la mère d’Annette aide à la dernière toilette, tandis que les enfants crient à travers les rues : « E morio il santo : Le saint est mort ! »
En arrivant à Rome, les Giannetti ont dû chercher du travail. Luigi a fini par accepter de faire des ménages. La petite va à l’école des Sœurs de la Via Graziosa ; une épidémie fait licencier les classes, et après deux ans seulement d’étude, la fillette entre en apprentissage chez deux bonnes demoiselles. Elle dévide la soie, apprend à tailler et à coudre, ce qui, un jour, lui sera bien utile dans sa nombreuse famille. Le soir, de retour au logis de la rue de la Vierge, Annette lave le linge, prépare la polenta. Tout n’est pas rose à la maison ! Le père, qui regrette Sienne et sa pharmacie, s’aigrit tous les jours un peu plus et décharge sa mauvaise humeur sur sa fille. Il va jusqu’à la maltraiter.
Maria Santa, la maman, est au contraire fière de son Annette qu’elle appelle un peu trop souvent : « ma toute belle ».
Belle, elle l’était en effet, l’écolière au fichu rouge, et elle l’est encore plus de quatorze à seize ans.
Et Napoléon, lui, que devient-il ? — Il est à l’école militaire de Brienne. Il n’a pas quinze ans que, d’un ton sans réplique, il réclame de l’argent à son père : « Monsieur, … je suis las d’afficher l’indigence… Et quoi, monsieur, votre fils sera continuellement le plastron de quelques nobles paltoquets…? Non mon père ; non ! Si la fortune se refuse absolument à l’amélioration de mon sort, arrachez-moi de Brienne ; donnez-moi, s’il le faut, un état mécanique. »
C’est la mère qui répond. Elle a de trop grandes ambitions pour son fils pour en faire un simple mécano ! Ajaccio — 2 juin 1784 — « Si je reçois jamais une pareille épître de vous, je ne m’occupe plus de Napoléon ! Où avez-vous appris, jeune homme, qu’un fils s’adressât à son père comme vous l’avez fait ?… Vous deviez être convaincu qu’une impossibilité absolue de venir à votre secours était la seule cause de notre silence. »
Les deux familles ne sont pas riches, mais Annette, mieux que Napoléon, accepte sa pauvreté ; elle ne serait tout de même pas fâchée de se mettre « à gagner ». Son père est maintenant en service au palais Mutti. La Senora Serra, sa patronne, cherche une jeune femme de chambre. Annette, qui a seize ans, quitte l’ouvroir et va avec sa mère s’installer dans deux pièces du palais.
Hâtée d’avoir une jolie soubrette, Maria Serra, qui n’a elle-même que trente ans, ne tarit pas d’éloges sur sa petite servante. Les parents, comme Perrette, échafaudent mille châteaux en Espagne. Leur Annette, comme une Cendrillon, a passé de la ruelle obscure aux galeries pleines de musique et de lumière. Ne laissera-t-elle pas sa pantoufle à quelque prince charmant ? à quelque riche garçon qui rendra son lustre à la famille ? — Mais non ! Annette a les goûts simples. Une seule chose la préoccupe : fonder un foyer chrétien. Justement, elle a souvent l’occasion de rencontrer un employé du palais Chigi, Doménico Talgi, un peu fruste, disons même assez rustre, grossier même, difficile de caractère, mais droit, honnête, foncièrement bon. Annette a vingt ans quand le mariage se célèbre le 7 janvier 1790. Tous communient, puis il y a dîner, chants et danses.
Pietro Giannetti est tout content d’être grand-père…
Napoléon fait aussi son chemin. Le voici lieutenant d’artillerie à seize ans, général à vingt-quatre, commandant en chef de l’armée d’Italie à vingt-six, premier Consul à trente, Empereur à trente-cinq, distribuant couronnes et principautés à neuf de ses frères, beaux frères et parents …
Après son mariage, Anna va vivre au palais Chigi, actuel ministère des affaires étrangères… immense palais aux trois cents fenêtres, garnies aux étages inférieurs d’épaisses grilles de fer. À l’intérieur, enfilades de larges couloirs, d’escaliers de marbre, de salons… Tout au fond, sur la ruelle de la Glissière, deux pièces d’habitation pour le ménage.
Le dimanche, joie de sortir ensemble ! Pour faire plaisir à son mari, Anna-Maria fait toilette : robe de soie rouge, que lui a offerte son Doménico, pendants d’oreilles et colliers de perles qui s’ajoutent au collier corail et or, donné par Maria Serra. Est-ce trop pour une Italienne jolie, joyeuse, portée à rire, à chanter, à se distraire ? Ce qui ne l’empêche pas d’être très fidèle à sa messe du dimanche et souvent à la messe en semaine ; très fidèle au chapelet qu’à genoux elle dit chaque soir avec Doménico.
Il vous tarde, petits curieux, d’aller danser sur le pont d’Avignon, comme dit la chanson.
Nous y serons bientôt. Du palais des Papes, il n’y a qu’une enjambée vers ce pont chargé de souvenirs, vieux comme les miracles. Longeons le fleuve qui descend, impatient, vers la mer. Les arbres feuillus se répètent dans ses eaux où ils mettent de grandes masses d’ombres mouvantes. Voici le pont, le vieux pont mutilé, lançant sur le fleuve ses quatre arches survivantes, solidement plantées, aux courbes harmonieuses. Au beau milieu du fleuve, il porte l’antique chapelle de saint Nicolas et s’arrête court… Quelle crue, jadis, emporta, dans ses colères, les dix-huit arches qui le reliaient à la rive lointaine, là-bas ?…
Par le raide escalier étroit, grimpons sur le pont. Un coup de mistral nous y reçoit. Quel air on respire au-dessus de cette grande nappe d’eaux en marche ! Comme le fleuve est large, beau et puissant ! Abritons-nous dans la vieille petite chapelle et là, sous l’azur violent du ciel, devant les flots qui sans arrêt se poussent en avant, écoutez la belle légende de saint Bénézet.
C’était, ce Bénézet, un humble pâtre de la montagne qui, jour après jour, paissait ses moutons. Âme simple, il parlait, dès le matin, avec les fleurs qui s’éveillaient dans la prairie, avec le ruisselet qui faisait sa cour aux menthes fleuries ; la nuit, il parlait aux étoiles et se trouvait heureux. À l’aube d’une belle journée, une voix l’éveille, une voix très douce qui semble venir du Paradis. Le berger, étonné, ouvre les yeux : un ange volète au-dessus de lui, drapé dans de longs voiles blancs, comme ces nuages d’été qui s’étirent dans le bleu du ciel.
— Bénézet, dit la voix, laisse là ton troupeau et descends jusqu’en. Avignon.
Les parents de Jean étant morts, il avait été adopté par les parents de Jeanne. Les deux enfants avaient grandi ensemble. Avec le temps, l’un était devenu un robuste jeune homme, agile et musculeux, l’autre une svelte jeune fille dont les joues avaient la couleur des roses et les yeux la couleur du ciel. Les premières violettes du printemps, Jean les offrait à Jeanne. Les jours de fête, Jeanne ne dansait qu’avec Jean. Et les parents regardaient avec joie les deux adolescents, en qui refleurissait leur jeunesse. Et tout le village les admirait, tant ils étaient beaux. « Bientôt, disait-on, les cloches sonneront pour leurs noces. »
Or cela se passait il y a bien longtemps, lorsque les rois de France faisaient la guerre aux Infidèles. Un matin, le seigneur du pays fut mandé à Paris. Il en revint pour annoncer qu’il partirait dans un mois, avec ses hommes d’armes et quelques paysans capables de combattre à ses côtés. Jean fut naturellement choisi.
Jean fut choisi, et il fut un peu fier d’être ainsi distingué. Pendant cinq semaines, il fut exercé à manier la hache et le coutelas, à faire de longues marches sous le vêtement de cuir et le casque lourd. Les écuyers du seigneur le complimentaient sur sa force. Le soir, il retournait à sa chaumière et, tout heureux, racontait ses prouesses de la journée. Le père l’écoutait avec mélancolie. La mère soupirait en filant sa quenouille. Jeanne, les mains jointes, oubliant sur ses genoux la tâche commencée, le contemplait comme si elle eût voulu s’emplir l’âme de son image. Elle le contemplait jusqu’au moment où une buée venait ternir ses prunelles. Alors elle sortait pour pleurer.
La veille du départ, elle s’en fut à sa rencontre, jusqu’au pont-levis du château. Lui, en la voyant de loin, sentit soudain qu’il l’aimait et une angoisse mortelle serra son cœur. Il lui dit :
— Jeanne, ma mie, je pars demain. Est-ce que vous m’attendrez ?
Elle lui répondit :
— Je vous attendrai et n’aurai point d’autre époux que vous.
Alors, tirant de son doigt un simple anneau d’argent, son unique bijou, elle le lui tendit avec un triste sourire :