L’imagier de la Vierge (suite)

Ouvrage : L'Étoile noëliste | Auteur : Colomban, Max

LE pacha, cette nuit-là, ne dor­mit point. Au petit jour, il fit appe­ler le chef de ses imans, vieillard rem­pli de sagesse et son plus intime conseiller.

— Aide-moi, lui dit-il, à sau­ver ces Fran­çais. Deve­nus musul­mans, ils seront pour moi des sol­dats excel­lents et dont j’ai le plus pres­sant besoin, car les der­nières batailles ont gran­de­ment réduit le nombre de mes guer­riers. Je ne trouve à enrô­ler que des esclaves, des marau­deurs, bons à piller une ville sans défense ou à égor­ger des trai­nards, mais qui lâchent pied à la pre­mière affaire sérieuse. Les Francs sont d’une autre étoffe, et puis­qu’Al­lah m’a envoyé ces trois-là, je serais bien sot de n’en point tirer parti.

— Ce sera dif­fi­cile, répon­dit l’i­man en cares­sant sa longue barbe blanche. Car ils méprisent la mort.

— C’est ce que j’es­time en eux ; s’ils étaient des pol­trons ou de vils rené­gats, je ne cher­che­rais pas à me les attacher.

— Il faut bien, tou­te­fois qu’ils se fassent musul­mans ! Sans quoi ils déser­te­ront à la pre­mière occa­sion. On ne peut les y contraindre par menaces ; d’ailleurs, les conver­sions for­cées ne sont pas sin­cères. Mais si nous arri­vions à leur per­sua­der d’embrasser notre reli­gion volon­tai­re­ment, comme étant la véri­table, ils devien­draient d’aus­si fidèles musul­mans qu’ils ont été de bons chrétiens.

Les yeux du pacha brillèrent, et il ser­ra avec effu­sion les mains de son vieil ami.

— Cela te regarde, père véné­ré ! Entoure-toi de nos prêtres, de nos savants ; à vous tous vous vien­drez bien à bout d’hommes simples et qui cer­tai­ne­ment n’ont point usé leurs chausses sur les bancs des écoles !

Lorsque le len­de­main matin les gardes du pacha vinrent qué­rir nos trois jeunes Fran­çais, ceux-ci s’embrassèrent avec effu­sion, croyant bien aller au mar­tyre. Grande fut leur sur­prise en se voyant intro­duits dans une vaste salle meu­blée de cous­sins et de divans, sur les­quels sié­geaient des hommes à longues barbes, les uns très âgés et blancs de poil comme l’empereur Char­le­magne, d’autres plus jeunes, mais tous éga­le­ment graves et de conte­nance impo­sante. Sur de petites tables, de gros volumes étaient empi­lés, et par­mi eux, en belle place, le livre du Coran.

— Est-ce qu’on va nous faire la classe ?… souf­fla Daniel, le petit ber­ger, à l’o­reille de ses com­pa­gnons. Ces bons vieillards me font pen­ser aux moines de mon couvent ; je les trouve de mine plai­sante auprès des nègres d’hier.

— Sot que tu es, lui repar­tit Gil­bert, ne vois-tu pas que ces gens-là sont des enchan­teurs et des nécro­mans, qui s’ap­prêtent à nous ser­vir un tour de leur métier ?… Tenons-nous sur nos gardes afin de ne nous point lais­ser prendre à leurs diableries.

Cepen­dant, le vieil iman prit la parole. Il connais­sait le lan­gage de France, ayant ser­vi plu­sieurs fois d’am­bas­sa­deur auprès des princes chré­tiens, et ses manières nobles et cour­toises ne lais­saient rien à dési­rer. Ayant sou­hai­té longue vie et paix aux pri­son­niers, il les entre­prit sur le fait de la reli­gion, tâchant de leur per­sua­der que Maho­met était le pro­phète de Dieu. Ses com­pa­gnons se joi­gnirent à lui, citant des textes et met­tant de vieux manus­crits sous le nez de nos jeunes gens, ahu­ris par cet éta­lage théo­lo­gique, mais tou­jours fermes dans leur foi.

— S’il vous plaît, sei­gneurs magi­ciens, lais­sez-nous tran­quilles avec vos gri­moires… Nous ne sommes point des clercs. Voi­ci Daniel le pâtre, qui ne sait ni A ni B… et Milo et Gil­bert, qui n’ont guère eu loi­sir d’é­tu­dier. Nous sommes chré­tiens : c’est tout ce qu’il vous importe de savoir.

Mal­gré cette décla­ra­tion d’i­gno­rance, ils ne lais­saient point que de répondre aux objec­tions qu’on leur fai­sait, et par­fois de façon à embar­ras­ser l’ad­ver­saire, car ils avaient de la finesse et du juge­ment. Si peu let­trés qu’ils fussent, ils connais­saient bien leur reli­gion. Tout petits, leurs mères les avaient conduits aux églises, dont les vitraux et les sta­tues leur avaient d’a­bord ser­vi de livres. Plus tard, ils avaient écou­té d’une oreille docile les ser­mons des pré­di­ca­teurs. En sorte que la foi sucée avec le lait mater­nel s’é­tait déve­lop­pée dans leur cœur à la façon d’une belle plante semée dans une terre labou­rée et arro­sée, et qui pro­duit au temps vou­lu des fleurs et des fruits. Jus­qu’au soir, la dis­cus­sion se pour­sui­vit sans aucun suc­cès pour les musul­mans. Las de ver­ser des flots d’é­lo­quence, ces hommes à l’as­pect véné­rable déchi­raient leurs vête­ments, s’ar­ra­chaient des poils de barbe ou pro­fé­raient des impré­ca­tions, les mains levées vers le ciel. Quelques-uns, le poing ten­du, inju­riaient les cap­tifs. Ceux-ci s’é­taient pris par la main, et à haute voix réci­taient le Cre­do.

Enfin, on les réin­té­gra dans leur pri­son, à leur vif éton­ne­ment, car ils s’at­ten­daient à être empa­lés à l’is­sue de la conférence.

— Je me demande ce qu’ils vont encore inven­ter pour nous tra­cas­ser ?… dit Gil­bert à ses com­pa­gnons. Hier les bour­reaux, aujourd’­hui les sor­ciers… que nous ser­vi­ront-ils demain ?… Atten­dons-nous à un plus ter­rible assaut.

Plus ter­rible, en effet, qu’ils n’eussent osé l’i­ma­gi­ner. Le len­de­main on leur ôta leurs fers, on les condui­sit dans une par­tie du palais, où ils furent bai­gnés, rasés et par­fu­més ; puis, bien entou­rés de gardes, on les intro­dui­sit par une petite porte dans un mer­veilleux jar­din entou­ré de hautes murailles. D’or­di­naire, il y avait péril de mort à rôder seule­ment autour de cette enceinte ; il fal­lait que le pacha fût bien pos­sé­dé du désir de conser­ver ses Fran­çais pour avoir consen­ti une pareille infrac­tion à la règle.

Par de tor­tueuses allées bor­dées de lau­riers-roses, de myrtes, de gre­na­diers, d’o­ran­gers parés de leurs fleurs et de leurs fruits, nos pri­son­niers attei­gnirent de vertes pelouses rafraî­chies par de jaillis­santes fon­taines. Et tout à coup, sur un per­ron de marbre dont les marches étaient revê­tues de tapis pré­cieux, ils aper­çurent une ving­taine de belles jeunes filles se livrant aux plus gra­cieux ébats. Les unes son­naient du luth ou jouaient du tam­bou­rin, de la flûte et d’autres ins­tru­ments ; d’autres dan­saient en déployant des écharpes de soie mul­ti­co­lore, que la brise enflait à la façon des voiles des navires. Un grand cèdre abri­tait ce plai­sant tableau, et de superbes paons se pro­me­naient autour des dan­seuses en balayant le sable de leurs queues déployées en éven­tail, tan­dis que des colombes appri­voi­sées venaient bec­que­ter jusque sous leurs pieds.

Au centre du groupe, une jeune prin­cesse, vêtue d’or et de pourpre, trô­nait par­mi des cous­sins. C’é­tait Dja­mi­lék, fille unique du pacha : elle n’a­vait que seize ans et elle était d’une beau­té mer­veilleuse. Aucun voile ne cou­vrait son visage, car elle était loin de soup­çon­ner que des pro­fanes eussent péné­tré dans son domaine.

Nos jeunes chré­tiens, d’a­bord tout inter­dits, pen­sèrent que les magi­ciens de la veille avaient fait sur­gir de terre ces trop sédui­santes créa­tures afin d’a­mol­lir leurs cœurs et de leur fer­mer les portes du ciel. Ils firent simul­ta­né­ment le signe de la croix, s’at­ten­dant à voir les gra­cieux fan­tômes s’é­va­nouir aus­si­tôt, ne lais­sant après eux qu’une odeur de soufre et des flo­cons de fumée ; il n’en fut rien, preuve qu’ils avaient affaire à des êtres de chair et d’os ; mais ce geste irri­ta si fort leurs gar­diens, que ceux-ci les entraî­nèrent à l’ins­tant hors du jar­din sans leur lais­ser le temps de réflé­chir davantage.

Dans la grand “salle du palais, ils retrou­vèrent le sei­gneur pacha, plus pâle que jamais dans sa barbe noire. Il per­dait la san­té à cher­cher par quel moyen il aurait rai­son de ses cap­tifs : cette idée l’ob­sé­dait au point qu’il n’en pou­vait plus démordre, dût-il pour abou­tir se rési­gner aux pires sacrifices.

— Appro­chez, leur dit-il, et ren­dez grâce à Maho­met, dont je suis l’in­ter­prète. Vous méri­tiez la mort ; cepen­dant, votre unique châ­ti­ment sera d’être acca­blés de bien­faits. Vous êtes pauvres, de nais­sance obs­cure : jamais, dans votre pays, vous ne seriez arri­vés à la richesse et aux hon­neurs. Je vous offre tout cela ; vous aurez de l’or en abon­dance, un palais, une vie heu­reuse et facile, la satis­fac­tion de tous vos dési­rs. Allah ne m’a don­né qu’une fille ; vous venez de l’en­tre­voir dans tout l’é­clat de sa beau­té : eh bien ! l’un de vous sera mon gendre ! Je vou­drais don­ner ce titre à tous les trois, mais puisque cela n’est pas pos­sible, il appar­tien­dra au pre­mier d’entre vous qui embras­se­ra la loi du Pro­phète. Les deux autres choi­si­ront une épouse à leur gré par­mi les plus belles sui­vantes de la princesse…

Le pacha s’ar­rê­ta pour reprendre haleine ; il trem­blait de fièvre et ses dents s’entre-cho­quaient. Les jeunes gens, stu­pé­faits, l’é­cou­taient sans interrompre.

— Vous voyez jus­qu’où va ma géné­ro­si­té…, reprit le pacha tan­dis qu’une flamme cruelle s’al­lu­mait dans ses pru­nelles creuses. Allah vous garde de la mépriser !

— Nous la mépri­se­rons cepen­dant, sei­gneur, répon­dirent les jeunes gens d’une seule voix. Garde ta fille et tes tré­sors. Nous sommes chré­tiens et n’a­ban­don­ne­rons point notre part du para­dis pour des richesses périssables.

La colère du pacha fut telle qu’il défaillit un moment entre les bras de ses gardes. Se redres­sant aus­si­tôt, il lais­sa échap­per un rugis­se­ment com­pa­rable à celui du tigre, et, mon­trant le poing aux captifs :

— Sor­tez ! leur cria-t-il, vos têtes vont voler sous le glaive, car vous m’a­vez fait le plus sen­sible affront que puisse rece­voir un homme. Mais non…, reprit-il en grin­çant des dents, votre fin serait trop douce, et mes sujets, déjà confus de ma fai­blesse à votre égard, ne vou­draient point croire à votre mort si vous péris­siez en cachette. Il faut un sup­plice public, effroyable, qui contente leur indi­gna­tion et serve d’exemple à tous les misé­rables de votre espèce !

Sur cette pro­messe, les trois chré­tiens furent traî­nés hors de la salle par la barbe et par les che­veux, les gardes du pacha s’en don­nant à cœur joie de les mal­trai­ter avant de les jeter dans un cachot beau­coup plus noir et pro­fond que celui qu’ils avaient occu­pé pré­cé­dem­ment. Ils y arri­vèrent san­glants et meur­tris. Cette fois, mes frères, je crois qu’il faut tour de bon nous pré­pa­rer au mar­tyre, dit Gil­bert à ses com­pa­gnons. Le pacha ne nous fera point de grâce, nous l’a­vons offen­sé comme prince et comme père ; à l’heure qu’il est, notre sup­plice s’ap­prête, et tout fait croire qu’il sera long et cruel.

Ils déci­dèrent de pas­ser cette der­nière nuit à prier, s’en­tre­te­nir de saintes pen­sées, chan­ter des can­tiques et des psaumes, dont ils savaient un grand nombre par cœur. Ce qu’ils exé­cu­tèrent, au vif émoi des gardes de la pri­son, inca­pables de com­prendre la joie de ces jeunes gens pro­mis à une mort affreuse. Vers le matin, le som­meil les acca­bla, et ils s’en­dor­mirent d’un som­meil profond.

Approchez, leur dit-il.
Appro­chez, leur dit-il.

On ne dor­mait pas si bien dans le palais. Le pacha se tour­nait et retour­nait sur sa couche, cher­chant dans sa cer­velle enfié­vrée de nou­veaux raf­fi­ne­ments de bar­ba­rie ; et dans sa chambre somp­tueuse, par­mi les cous­sins de soie, les fleurs répan­dues à pro­fu­sion et les par­fums brû­lant à pleines cas­so­lettes, la belle Dja­mi­lék pleu­rait devant son miroir…

Son père, dans la pre­mière indi­gna­tion, n’a­vait pu se tenir de lui racon­ter ce qui s’é­tait pas­sé entre lui et les trois pèle­rins, le rebut de l’ar­mée chré­tienne, disait-il avec un dédain qu’ins­pi­rait le dépit. À la seule idée de pareils misé­rables péné­trant dans son jar­din et aper­ce­vant, fût-ce à tra­vers les branches et durant une minute, son visage dévoi­lé, la rou­geur de la honte était mon­tée au front de la fière jeune fille. Mais lors­qu’elle apprit le refus outra­geant fait de sa per­sonne par ces mêmes chré­tiens, aux­quels son père avait eu l’in­qua­li­fiable folie de l’of­frir, la colère et la dou­leur de Dja­mi­lék se tra­dui­saient par un tel acca­ble­ment, que le pacha, sin­cè­re­ment effrayé, se repen­tit de sa confi­dence. Il se reti­ra lorsque sa fille eut un peu repris ses sens, en ordon­nant à ses femmes de veiller sur elle et de la dis­traire par tous les moyens. Mais d’a­bord il fit enle­ver de la chambre toutes les armes et autres objets dan­ge­reux, tant il crai­gnait que Dja­mi­lék ne s’en ser­vit pour se don­ner la mort.

— Console-toi, ma fille, tu seras ven­gée de façon san­glante ! lui dit-il en la quittant.

(À suivre)

Max Colom­ban.

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