L’imagier de la Vierge

Ouvrage : L'Étoile noëliste | Auteur : Colomban, Max

IL y avait une fois trois com­pa­gnons, de petite nais­sance, mais de foi ardente et de mâle cou­rage, qui avaient quit­té mai­sons et familles pour aller déli­vrer le tom­beau du Sau­veur. Mêlés à d’autres pèle­rins aus­si pauvres qu’eux-mêmes, ils avaient gagné l’I­ta­lie à pied, sans autre bagage que quelques hardes fixées sur leurs épaules avec une cour­roie. Pour armes, le bâton qu’ils tenaient à la main, plus un long cou­te­las pas­sé dans leur cein­tu­ron de cuir ; pour vivres, un peu de pain don­né par des pay­sans cha­ri­tables ou gagné à la sueur du front dans les cam­pagnes où ils tra­vaillaient en pas­sant ; pour tré­sor, quelques pié­cettes de cuivre tin­tant au fond d’une vieille escar­celle com­mune à tous trois, des médailles bénites par le curé de leur paroisse, et sur­tout la croix de laine rouge, cou­sue au côté gauche de leur man­teau de bure, et qu’ils n’eussent point échan­gé contre le col­lier de dia­mants de l’empereur.

L’empereur, en ce temps-là, s’ap­pe­lait Fré­dé­ric II, et il avait fait ser­ment de pas­ser la mer afin de rendre Jéru­sa­lem à son roi nomi­nal, mes­sire Jean de Brienne, dont il avait épou­sé la fille Yolande. En atten­dant qu’il se déci­dât à tenir sa pro­messe, les prêtres prê­chaient la Croi­sade, les che­va­liers apprê­taient leurs armes, et la foule des humbles et pieux pèle­rins emplis­sait les ports de la Médi­ter­ra­née, atten­dant avec grande impa­tience les navires pro­mis et la per­mis­sion de s’embarquer.

Il y avait des années que cela durait. En dépit des exhor­ta­tions du Pape, l’empereur demeu­rait en Alle­magne, usant de pré­textes et récla­mant tou­jours de nou­veaux délais. Cepen­dant les pèle­rins pié­ti­naient sur place, à bout de res­sources, livrés à toutes les ten­ta­tions que donnent la misère et l’oi­si­ve­té. Beau­coup mou­raient, acca­blés par ce cli­mat du Midi auquel ils n’é­taient point accou­tu­més, ou déci­més par la peste, par la lèpre, par toutes les mala­dies appor­tées d’O­rient à bord des navires du négoce, en même temps que les épices, les par­fums et les pierres pré­cieuses. Il y en avait qui s’en retour­naient chez eux, pleu­rant à la pen­sée de n’a­voir point vu Jéru­sa­lem. Les plus har­dis sai­sis­saient la pre­mière occa­sion de pas­ser en Terre Sainte, quoi­qu’il y eût grand péril à le faire iso­lé­ment ou par petits groupes, l’au­dace et la cruau­té des Sar­ra­sins n’ayant fait que croître depuis qu’ils avaient repris Damiette. De ce nombre furent les trois amis dont nous venons de par­ler. Le plus âgé n’a­vait pas vingt-cinq ans et ils n’é­taient point d’hu­meur à attendre le bon vou­loir de Sa Majes­té ger­ma­nique, étant de ce peuple de France qui se rit des obs­tacles, court au-devant des périls et ne craint rien tant que l’i­nac­tion et le trop de sécurité.

L’aî­né s’ap­pe­lait Gil­bert et il était bro­deur de sa pro­fes­sion. Le second, Milo, appar­te­nait à la cor­po­ra­tion des peintres d’i­mages. Le troi­sième, qui n’a­vait encore que dix-huit ans, était un pauvre orphe­lin du nom de Daniel, éle­vé par des moines qui l’a­vaient pris en pitié, l’ayant trou­vé jadis à moi­tié mort de faim sur le seuil de leur église. Il ne savait faire autre chose que de gar­der les trou­peaux, étant d’in­tel­li­gence lente, et, disait-on, un peu simple d’es­prit, en sorte que l’on n’a­vait pu lui apprendre à lire et à écrire ; cepen­dant, il ne man­quait pas de juge­ment, et il se fai­sait aimer de tous par sa pro­bi­té et son bon cœur. Sur­tout il était si pieux qu’au­cun moine du monas­tère, même le prieur, ne pou­vait lui en remon­trer sur ce point.

S’é­tant donc embar­qués au port de Brindes, nos gens firent voile pour l’île de Chypre, dans la cale d’un navire où ils étaient aus­si mal que pos­sible, entas­sés pêle-mêle avec des mar­chan­dises de toutes sortes que le maître du bateau, un Génois, allait échan­ger contre les vins fameux de l’île enchan­te­resse. Mais nos braves pèle­rins ne se rebu­tèrent pas plus de la puan­teur, de la ver­mine et du mal de mer qu’ils ne se lais­sèrent séduire par la dou­ceur du cli­mat chy­priote. Ils n’eurent de cesse que lors­qu’ils eurent obte­nu place dans une nef armée en guerre que le jeune roi Lusi­gnan envoyait au secours de Saint-Jean-d’Acre. La tra­ver­sée fut heu­reuse ; un navire égyp­tien ren­con­tré à la tra­verse fut pris à l’a­bor­dage après un vif com­bat où nos trois Fran­çais eurent occa­sion de se signa­ler, et bien­tôt Gil­bert, Milo et Daniel mirent le pied en Terre Sainte, tout joyeux de s’être tirés d’af­faire par leurs propres moyens, sans rien devoir au chef de la Croi­sade, l’i­nerte et déloyal Fré­dé­ric II.

Ils furent bien accueillis ; en l’é­tat où se trou­vait l’ar­mée chré­tienne, tout com­bat­tant était le bien­ve­nu, sur­tout lorsque ce com­bat­tant se trou­vait être un Fran­çais. Nos trois jeunes gens ne firent point men­tir la répu­ta­tion de leur pays. Ils prirent du ser­vice dans une troupe diri­gée par les che­va­liers de Saint-Jean, et qui, ne pou­vant faire mieux, menait contre les Sar­ra­sins une meur­trière cam­pagne d’es­car­mouches ; tous les jours c’é­taient nou­velles ren­contres ; plus d’une tête bar­bue de pacha ou d’é­mir fut tran­chée par le cou­te­las fraî­che­ment affi­lé de nos trois com­pa­gnons, en sorte que l’on com­men­çait de les citer comme de vaillants hommes d’armes, n’ayant plus besoin que de l’é­pe­ron d’or pour aller de pair avec les che­va­liers des plus vieilles maisons.

Mais il n’é­tait point dans les inten­tions de la Pro­vi­dence qu’ils gagnassent hon­neur et pro­fit dans une expé­di­tion entre­prise pour le seul amour de Jésus. Tous trois furent cap­tu­rés dans une embus­cade, non sans s’être chau­de­ment défen­dus, à trois contre qua­rante ou cin­quante Sar­ra­sins ; mais ceux-ci met­taient d’au­tant plus d’a­char­ne­ment à épar­gner leur vie qu’ils les jugeaient, d’a­près leur valeur, de très hauts et puis­sants sei­gneurs dont la cap­ture met­trait en deuil l’ar­mée chré­tienne et leur vau­drait à eux-mêmes une riche rançon.

Tel fut l’a­vis du pacha auquel ils furent pré­sen­tés, liés de chaînes mais sans bles­sures graves et conser­vant encore un grand air de fier­té. Il leur fit un accueil débon­naire, pro­mit de les bien trai­ter et fixa­leur ran­çon à cent besants d’or pour cha­cun : ce qui lui parut fort raisonnable.

— Fais-nous tran­cher la tête tout de suite ! répli­qua Milo, qui, ayant appris quelques mots arabes, ser­vait d’in­ter­prète à ses com­pa­gnons. Nous ne sommes point des gen­tils­hommes, mais de pauvres arti­sans sans argent ni appui d’au­cune sorte. Per­sonne ne paye­ra notre ran­çon et tu dépen­se­ras en vain pour notre nour­ri­ture… Il est hon­nête de t’en avertir…

À ces mots, le pacha chan­gea de visage et les Sar­ra­sins com­men­cèrent à regret­ter de s’être lais­sé tailler en pièces par des gueux de cette espèce.

— Dans ce cas, vous allez mou­rir ! pro­non­ça le pacha d’une voix ter­rible. À moins que vous ne vous fas­siez musul­mans…, ajou­ta-t-il en se ravi­sant. Vous êtes jeunes, de bonne mine, et vous avez mon­tré de la bra­voure. Je vous pren­drai par­mi mes gardes ; vous n’au­rez pas à vous repen­tir d’a­voir aban­don­né la croix pour le croissant.

— Nous sommes chré­tiens ! répon­dirent les trois jeunes gens. Nous ser­vons Jésus-Christ, et nous hais­sons Mahomet.

Les Sar­ra­sins pous­sèrent de grandes cla­meurs, et les plus rap­pro­chés des trois pri­son­niers tirèrent leurs yata­gans avec l’in­ten­tion bien évi­dente de leur faire sau­ter la tête de des­sus les épaules. Mais le pacha, admi­rant leur cou­rage, les fit conduire en pri­son afin de leur lais­ser la nuit pour réfléchir.

Le len­de­main il les fit de nou­veau com­pa­raitre au milieu d’un appa­reil à don­ner la chair de poule aux plus réso­lus. Ce n’é­taient qu’ins­tru­ments de tor­ture : ongles de fer, scies tran­chantes et fouets plom­bés, plus cinq ou six bra­se­ros sur les­quels les bour­reaux fai­saient rou­gir des tenailles et fondre de la poix. Ces bour­reaux mêmes étaient effrayants à voir : c’é­taient des nègres d’une taille gigan­tesque, vêtus seule­ment d’un pagne écar­late et dont les dents blanches sem­blaient déchi­rer par avance les mal­heu­reux captifs.

Ceux-ci ne purent se défendre d’un petit fris­son leur cou­rant à fleur de peau, sur­tout lors­qu’ils eurent remar­qué en face même du pacha trois glaives dres­sés à égale dis­tance l’un de l’autre, la poi­gnée enfon­cée dans le sol et la pointe mena­çant le ciel. Ils connais­saient assez les usages des Sar­ra­sins pour savoir à quoi pou­vaient ser­vir ces sièges d’un nou­veau genre.

— Eh bien !… leur deman­da le pacha en rica­nant, mépri­sez-vous tou­jours Maho­met ?… Ne vous pres­sez point trop de répondre, et sur­tout ne nous deman­dez pas comme hier de vous faire tran­cher la tête tout de suite. Nous n’a­vons point cou­tume d’en user ain­si, sur­tout envers les blas­phé­ma­teurs. Le pal même serait un sup­plice trop doux s’il n’é­tait pré­cé­dé de quelques exer­cices du genre que vous pou­vez ima­gi­ner d’a­près ce que vous voyez ici.

Les Sar­ra­sins rica­naient comme leur maître, et les esclaves nègres eux-mêmes, rou­lant leurs gros yeux et gri­ma­çant de toute leur mâchoire, sem­blaient trou­ver la plai­san­te­rie excel­lente. Tel n’é­tait point l’a­vis des pri­son­niers ; cepen­dant, ils s’ef­for­çaient de faire bonne contenance.

— Par­lez main­te­nant, reprit le pacha. Vou­lez- vous prendre le tur­ban et fou­ler aux pieds la croix ?… Votre grâce est à ce prix. 

Il fit un signe, et deux de ses gardes appor­tèrent une grande croix qu’ils éten­dirent à terre, aux pieds des jeunes gens. Ceux-ci, de nou­veau, fris­son­nèrent mais ce fut d’in­di­gna­tion. D’un même mou­ve­ment, tous trois levèrent les yeux au ciel, puis ils s’entre-regar­dèrent, et cha­cun d’eux lut dans les yeux de ses com­pa­gnons tant de fer­me­té qu’il y pui­sa lui-même un mer­veilleux réconfort.

Ils prirent du service dans une troupe dirigée par les chevaliers de Saint-Jean.
Ils prirent du ser­vice dans une troupe diri­gée par les che­va­liers de Saint-Jean.

Milo prit la parole au nom des trois.

— Nous ne sommes que de pauvres pécheurs, dit- il hum­ble­ment, et de plus des hommes de chair et d’os, crai­gnant la souf­france et faibles devant la mort. Mais nous avons confiance en Celui qui ne nous aban­don­ne­ra jamais pour­vu que nous lui demeu­rions fidèles. Lui-même a souf­fert ; il est mort pour nous sur cette croix que vai­ne­ment on nous invite à fou­ler aux pieds. Nous ne le renie­rons point et nous mépri­sons tes menaces, car Jésus a dit de ne pas craindre celui qui n’a de pou­voir que sur le corps. Fais de nous ce que tu vou­dras. Nos âmes s’en iront en para­dis, et toi, tu souf­fri­ras en enfer de bien autres tor­tures que celles que tu veux nous infliger.

Un sourd mur­mure s’é­le­va par­mi les assis­tants, confon­dus de tant d’au­dace. Le pacha était blême comme un mort : il crai­gnait l’en­fer, et cela pour de trop bonnes raisons.

(À suivre)

Max Colom­ban.

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