Blandine, l’esclave héroïque

Auteur : Daniel-Rops | Ouvrage : Légende dorée de mes filleuls .

Vie des saints - martyrs - Theatres Romain - LyonNous sommes à Lyon,en l’année 177. La grande cité du Rhône est alors la capi­tale de la Gaule, la plus peu­plée de toutes ses villes, un centre de com­merce où viennent tous les tra­fi­quants de l’Empire, un magni­fique ensemble de mai­sons, de palais, de temples, de théâtres, dont les ruines ont été mises au jour au pied de la col­line de Four­vière. C’est aus­si une sorte de capi­tale reli­gieuse où, chaque année, les païens de toute la Gaule envoient des délé­gués pour célé­brer en com­mun de grandes fêtes en l’honneur de leurs divi­ni­tés, et ces céré­mo­nies dédiées à « Rome et Auguste » sont l’occasion d’une foire très acha­lan­dée, de repré­sen­ta­tions théâ­trales, de spec­tacles dans l’amphithéâtre, de beau­coup de beu­ve­ries aus­si, et de maints bavar­dages. Que ne raconte-​t-​on point, par­mi ces foules assem­blées ? Et, bien enten­du, on parle des chrétiens.

Lyon en compte déjà un grand nombre. Cela se com­prend aisé­ment. Les com­mer­çants qui arrivent sans cesse d’Asie Mineure, d’Égypte ou de Grèce, ont enten­du racon­ter l’Évangile ; beau­coup d’entre eux sont déjà bap­ti­sés ; ils répètent la Bonne Nou­velle et enseignent autour d’eux la doc­trine de Jésus. (C’est donc d’Orient que le Chris­tia­nisme est arri­vé en terre fran­çaise. Ne dit-​on pas en Pro­vence que Lazare, le res­sus­ci­té, l’ami de Jésus avec ses sœurs Marthe et Marie, a appor­té lui-​même l’Évangile dans la région de Mar­seille ? N’assure-t-on pas à Paris (qu’on appelle encore Lutèce) que le pre­mier évêque de la cité, saint Denis, le mar­tyr, a été un grec, élève du grand apôtre

saint Paul, comme d’ailleurs saint Tro­phème, pre­mier évêque d’Arles et saint Cres­cent, pre­mier évêque de Vienne en Dau­phi­né ? En tout cas, le bon grain dépo­sé par les Orien­taux a pris magni­fi­que­ment racine dans la terre gau­loise, en cette fin du IIe siècle, et il n’y a sans doute guère de ville qui n’ait sa com­mu­nau­té de fidèles. Et c’est ce qui irrite les païens…

***

— Les chré­tiens aux lions ! A mort les chré­tiens ! Tous à l’amphithéâtre ! Arrê­tez -les ! Tuez -les !

Dans la foule entas­sée pour la fête annuelle, le mot d’ordre a cou­ru. Comme ce sera plai­sant de voir brû­ler vifs des chré­tiens ou d’assister au repas des fauves déchi­rant des êtres humains pantelants !

— Les chré­tiens aux lions ! Les chré­tiens aux bêtes !

Le gou­ver­neur romain qui admi­nistre la Pro­vince au nom de l’Empereur a enten­du les cris de la foule en furie. Lui-​même, s’il était libre, n’aurait peut-​être rien fait contre les chré­tiens, car il sait bien qu’ils ne com­mettent aucun crime. Mais il ne fait pas bon de se moquer des pas­sions popu­laires ! Il risque d’être dénon­cé à l’Empereur comme un magis­trat trop faible, comme un com­plice de la secte chrétienne.

Lecture pour les momes - Sainte BlandineDans la foule, les racon­tars les plus stu­pides courent. On dit que les chré­tiens se réunissent de nuit pour célé­brer des céré­mo­nies abo­mi­nables, qu’ils prennent un jeune enfant, l’enduisent de farine, le percent tous ensemble avec des poi­gnards et, se par­ta­geant sa chair, la dévorent à belles dents. Ces fables absurdes trouvent créance et, grâce à elles, les prêtres païens arrivent à fana­ti­ser ceux qui les écoutent, à pro­vo­quer contre les chré­tiens de ter­ribles fureurs.

— Les chré­tiens aux bêtes ! les chré­tiens aux lions !

Dans son palais, le gou­ver­neur se rend main­te­nant compte qu’il ne pour­ra pas évi­ter d’agir ; s’il ne donne pas satis­fac­tion à la popu­lace, une émeute est pos­sible et, si elle éclate, l’Empereur la lui repro­che­ra sévè­re­ment. Ne vaut-​il pas mieux sacri­fier quelques dizaines de chré­tiens ? Pas bien inté­res­sants, les chré­tiens ! Et l’ordre part de les arrêter.

On en arrête, en effet, au hasard. Des riches et des pauvres, des nobles et des gueux, des vieux et des jeunes, des femmes et des enfants pêle-​mêle avec les hommes. Dans l’Église du Christ, il n’y a que des frères ; il n’y a ni esclave ni homme libre, tous égaux dans l’amour divin du Maître, tous égaux devant la mort. Et c’est ain­si que la plus pure figure de cette per­sé­cu­tion lyon­naise est une petite esclave d’une quin­zaine d’années à peine : Blan­dine, dont l’héroïsme fit pleu­rer les païens eux-mêmes.

***

L’arrestation des chré­tiens se fait en plein jour, au milieu d’un grand tapage de la popu­lace. Les sol­dats entrent dans les mai­sons de ceux qu’on sait être bap­ti­sés ; ils res­sortent avec leurs pri­son­niers que la foule insulte, bat, couvre de cra­chats et de coups ; à peine sont-​ils dehors que leurs biens sont pillés. On les mène au forum, la place publique où se tiennent les magis­trats char­gés d’instruire leur pro­cès. Quel pro­cès ! quelle déri­sion ! Est-​ce un inter­ro­ga­toire que cette série de menaces et de coups ? Eux, fermes, confessent leur foi, reven­diquent bien haut le nom de chré­tiens. Les bour­reaux sont là, avec leurs ins­tru­ments de torture…

Tout cela est si hon­teux, si illé­gal, qu’un spec­ta­teur de cette scène se lève. (C’est un homme de très haut rang, connu à Lyon comme une per­son­na­li­té véné­rée ; il se nomme Vit. Au comble de l’indignation, il prend la parole.

Vie et mort de Sainte Blandine - bibliothèque à télécharger pour les momes— La loi per­met à tout citoyen de pré­sen­ter la défense d’un accu­sé. Je défen­drai donc ces hommes, ces femmes et ces enfants. Et je vous dis, moi, Vit, citoyen de Lyon, qu’ils n’ont com­mis aucun des crimes que vous leur impu­tez, que le pro­cès que vous leur faites est une infamie…

Il ne peut en dire plus ; le magis­trat l’interrompt :

— Tu es chré­tien, toi aus­si, n’est-ce pas ?

D’une voix écla­tante, Vit répond :

— Oui, je le suis.

Sur le champ, il est arrê­té, mêlé à la troupe pitoyable des accusés.

Et les tor­tures com­mencent. Des sup­plices indes­crip­tibles. Le plus doux consiste à être atta­ché à un che­va­let, pour que les bour­reaux vous déchirent les bras, la poi­trine, le ventre avec des cro­chets d’acier. Ou encore à sup­por­ter l’affreuse brû­lure de lames de fer chauf­fées au rouge qu’on enfonce dans votre chair. Un jeune prêtre, du nom de Sanc­tus, subit, des heures durant, de sem­blables tor­tures, mais, mira­cu­leu­se­ment, Dieu lui don­na la force de gar­der ses membres souples,sa peau intacte, son cou­rage inébranlable.

Le vieil évêque de Lyon, Pothin, âgé de quatre-​vingt-​dix ans, passe à son tour par ces épreuves. « Quel est donc le dieu que servent les chré­tiens ? » lui demande, avec iro­nie, le magis­trat. Et le saint de répondre : « Tu le connai­tras lorsque tu en seras digne !  » Aus­si­tôt la sol­da­tesque se rue sur lui, le roue de coups de poings, de coups de pieds, lui lance tout ce qui est à sa por­tée. On le ramasse enfin, défi­gu­ré, san­glant, si épui­sé qu’il ne peut plus se tenir sur ses jambes et qu’il meurt dans sa pri­son deux jours plus tard.

Les scènes d’horreur se répètent pen­dant des jours et des jours. Et elles se passent en pré­sence même des autres chré­tiens qui attendent leur tour, qui peuvent ain­si voir ce qu’ils vont subir eux-​mêmes. Est-​il éton­nant que quelques-​uns aient peur et flé­chissent, qu’un petit nombre accepte de sacri­fier aux dieux païens pour échap­per aux tor­tures ? Ce qui est éton­nant, c’est que le chiffre de ces apos­tats soit si faible : une dizaine peut-​être ; bien peu à côté de tant de héros !

Quand ce « pro­cès » est sur le point d’être ache­vé, on amène une des der­nières chré­tiennes, une gamine, Blan­dine. C’est une esclave, et, à Rome, il n’y a rien de plus mépri­sé qu’une esclave. On dit cou­ram­ment :« Un esclave n’est pas un être humain ; c’est un objet, c’est une chose ; on peut le détruire comme on veut ! » Mais la petite Blan­dine va mon­trer qu’une esclave de quinze ans vaut bien davan­tage que tous ces magis­trats, tous ces sol­dats, tous ces bour­reaux qui la tour­mentent. On la menace, on la frappe : elle tient bon.

— Avoue donc ce que tu as vu chez tes maîtres ! Raconte-​nous les céré­mo­nies qu’ils font, la nuit ! N’est-il pas vrai qu’ils égorgent de jeunes enfants et en dévorent la chair ?

Et Blan­dine, la petite esclave héroïque, répond :

— Non, nous ne fai­sons aucun mal, nous ne fai­sons rien d’autre que de nous aimer les uns les autres, de vivre fra­ter­nel­le­ment, d’être justes, purs, cha­ri­tables. Est-​ce là notre crime ?

Des heures durant, tor­tu­rée, elle répète les mêmes phrases. Et si bien, si cou­ra­geu­se­ment, qu’une assis­tante, toute en larmes, sort de la foule et court vers le siège du magis­trat. C’est une des chré­tiennes qui ont été faibles, qui ont accep­té de renier le Christ ; la fer­me­té sublime de ‚Blan­dine l’a bou­le­ver­sée jusqu’au fond de l’âme. Elle crie :

— Blan­dine a rai­son. Ce n’est pas vrai que les chré­tiens com­mettent les crimes dont vous les accu­sez ! Man­geurs de chair humaine, eux ! Mais les vrais man­geurs de chair humaine, c’est vous, qui vous repais­sez du spec­tacle affreux de leurs souf­frances, qui brû­lez vifs, qui écar­te­lez des femmes et des enfants !

Et, sur le champ, elle est arrê­tée de nou­veau et mise dans le groupe de ceux qui vont mourir.

* * *

Désor­mais, les exé­cu­tions com­mencent. L’immense amphi­théâtre est tout rem­pli de spec­ta­teurs. C’est à peine croyable : il se trouve ain­si des mil­liers de gens, qui ne sont peut-​être pas de méchantes gens, pour venir se dis­traire au spec­tacle de la souf­france et de la mort d’innocents ! Tout ce qu’on peut ima­gi­ner de plus ter­rible, on le fait subir aux chré­tiens de Lyon. L’un d’eux, Attale, est atta­ché sur une chaise de fer brû­lante et on le laisse là rôtir comme un peu de viande ; et lui, de crier à la foule : « Vous voyez bien que c’est vous, les man­geurs de chair humaine ! » Un autre, Alexandre, qui n’a pas été arrê­té avec ses frères, est venu à l’arène pour les encou­ra­ger, et il leur parle si bien, il leur dit de si nobles choses que le magis­trat com­prend qu’il est chré­tien lui aus­si, l’arrête, et sur le champ le fait égorger.

histoire à regarder - Sainte Blandine et les lionsC’est main­te­nant le grand jeu ! On lâche les bêtes. Il y a là toutes sortes de fauves, tous ter­ribles, qu’on n’a pas nour­ris, exprès, depuis une semaine. Les lions bon­dissent en rugis­sant ; les léo­pards miaulent comme des chats en furie ; les ours, en gron­dant, s’approchent à pas feu­trés des chré­tiens enchaî­nés par trois ou quatre et les déchirent à petits coups.

Blan­dine a été condam­née aux bêtes. Au milieu de l’arène, elle est atta­chée à un poteau et, aux yeux de ses com­pa­gnons qui souffrent, elle paraît être l’image vivante de Jésus cru­ci­fié, de Celui qui, du haut du ciel, les guide et les attend. Ses maîtres, ses amis, la voyant si frêle, si menue, se sont dit les uns aux autres : « Aura -t-​elle la force de tenir bon jusqu’au bout ? Ne va-​t-​elle pas apos­ta­sier, » C’est mal connaître cette jeune âme de feu, que rien ne peut épouvanter.

Le pre­mier jour, elle assiste à tous les sup­plices de ses frères, sans trem­bler. En haut de son poteau, elle prie, elle chante des can­tiques ; de temps en temps elle inter­pelle l’un des mar­tyrs pour l’encourager à mou­rir pour le Christ. Aucun des fauves ne la touche et il faut la rame­ner en pri­son. Plu­sieurs fois de suite, le fait se répète : les bêtes sont-​elles repues ? Cette maigre fillette leur paraît-​elle un piètre mor­ceau ? Blan­dine est tou­jours vivante. Quand la semaine des exé­cu­tions s’achève, on la ramène encore. Il faut en finir ! Et elle, la petite héroïne, elle est tou­jours aus­si calme, aus­si pleine de foi et d’espérance. La seule chose qui l’inquiète, c’est son cama­rade Pon­ti­cus, qui a le même âge qu’elle et dont elle se demande s’il aura la force de mou­rir en mar­tyr. Il ne reste plus qu’eux de vivants… Deux enfants. On les a fouet­tés à mort ; ils ont sur­vé­cu… On les a mis sur le gril ardent ; ils n’ont pas abju­ré. De nou­veau on a lâché les fauves sur eux, mais repues, les bêtes les ont flai­rés, ont tour­né autour d’eux, ne les ont pas tou­chés. Les bour­reaux s’acharnent sur le petit Pon­ti­cus, qui rend l’âme, et Blan­dine loue le Sei­gneur : son ami est mort en saint !

Récit du martyr de sainte BlandineElle est toute seule main­te­nant dans l’immense arène. La foule, que son héroïsme a fini par impres­sion­ner, lui crie :« Abjure donc ! Sacri­fie à nos dieux ! Tu auras la vie sauve ! » Et beau­coup se disent l’un à l’autre :« On n’a jamais vu une femme souf­frir aus­si cou­ra­geu­se­ment que cette enfant esclave… » Mais elle ne répond même pas. Elle a les yeux levés au ciel, où elle voit le Maître qui l’attend, qui lui fait signe. C’est pour lui qu’elle veut mou­rir. Enfin, on invente pour elle un sup­plice encore inusi­té. On l’enferme dans un grand filet, comme ceux dont se servent les pêcheurs de la Saône et on lance sur elle un tau­reau furieux. La bête la sou­lève avec ses cornes, la jette plu­sieurs fois en l’air ; le corps de la mar­tyre fait un bruit affreux en tom­bant à terre et l’on peut croire qu’elle est en mor­ceaux. Elle res­pire encore ; elle mur­mure encore des prières. Il faut enfin qu’un garde l’égorge avec son épée.

* * *

Ain­si mou­rut Blan­dine, l’esclave héroïque, patronne de toutes les ser­vantes, exemple pour tous les enfants. N’avait-elle pas mon­tré à la face du monde qu’on peut n’être rien aux yeux des hommes, rien qu’une créa­ture mépri­sée, et se révé­ler très grande aux yeux de Dieu ?

Quand tous les chré­tiens furent morts, on ramas­sa leurs pauvres restes et on les expo­sa huit jours pour que la popu­lace les insul­tât encore. « Il faut les brû­ler, dirent des païens, car ces obs­ti­nés pré­tendent qu’ils peuvent res­sus­ci­ter ! Il faut que leurs misé­rables dépouilles soient dis­per­sées au vent… » On les brû­la donc, on balaya leurs cendres et on les jeta au Rhône. Comme si Dieu qui peut tout, n’était pas capable de rendre la vie à ses témoins, à ces héros sublimes qui, pour lui, ont sup­por­té la mort et les sup­plices. Ils res­sus­ci­te­ront au der­nier jour du monde, les mar­tyrs de Lyon, avec tous les autres. Ils seront au pre­mier rang de la troupe joyeuse des Élus qui chantent un Allé­luia éter­nel. Et par­mi eux on recon­naî­tra une petite fille de pauvre aspect, dont le visage rayon­ne­ra de gloire : Blan­dine, esclave héroïque, aura alors défi­ni­ti­ve­ment triom­phé de ses bourreaux !

* * * * *
* *

Nous vous conseillons :

5 Commentaires

  1. Je me per­met de vous infor­mer de la paru­tion du livre « Sainte Blan­dine, la force de la Foi », par Mau­ri­cette Vial-​Andru, dans la col­lec­tion « Légende dorée des enfants » des édi­tions St Jude : http://www.sjude.fr/communique_ste_Blandine.php.

    Texte court, adap­té aux pre­mières lec­tures, convient à une lec­ture au moment du cou­cher, illus­tra­tions à colo­rier pour les enfants à par­tir de 4 ans.

    21 mai 2014
    Répondre
    • Le Raconteur a dit :

      Je m’aperçois avec un peu de honte que je n’avais pas fait de lien vers le site des édi­tions Saint Jude. Cette erreur est corrigée.

      J’aime évi­de­ment beau­coup ce que vous faites. C’est si rare des pro­duc­tions modernes de qua­li­té. D’autant que vous alliez avec un rare bon­heur de beaux textes et des illus­tra­tions magni­fiques. Et tout cela pour un prix très faible.
      Magnifique.

      Le racon­teur

      22 mai 2014
      Répondre
    • Le Raconteur a dit :

      Mer­ci, c’est avec plaisir.

      8 juin 2016
      Répondre
  2. Senatus Erianor a dit :

    Pour avoir la vie eter­nelle il ne faut pas peur de mou­rir pour la verite car la verite est le che­min pour arri­ver au ciel. J. veux en savoir plus.

    12 septembre 2016
    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*