Odile, la princesse aveugle

Auteur : Daniel-Rops | Ouvrage : Légende dorée de mes filleuls .

Couvent du mont Saint-Odile - Vie de saint Odile pour les enfantsAccro­ché au rebord des Vosges, domi­nant de très haut la riche plaine où coule le Rhin, quel est ce couvent dont tous les Alsa­ciens parlent avec émo­tion ? Qu’il fasse grand soleil ou qu’il pleuve, que les forêts de sapins soient enve­lop­pées de brume ou qu’une lumière bleu­tée s’étende aux flancs des monts, le pay­sage est tou­jours admi­rable. Vingt villes, trois cents vil­lages, voi­là ce qu’on aper­çoit de la mer­veilleuse ter­rasse ; au loin, une flèche rose se dresse comme un cierge : celle de la cathé­drale de Stras­bourg, chef-d’œuvre de l’art gothique. Ce lieu béni, d’où monte vers Dieu, depuis douze cents ans, une prière conti­nuelle, c’est Sainte-Odile, le monas­tère de la patronne de l’Alsace, illus­tré par elle et où sur­vit son sou­ve­nir.

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C’était au VIIIe siècle de notre ère. Vous rap­pe­lez-vous ce qui s’est pas­sé au VIIIe siècle ? Charles, sur­nom­mé Mar­tel à cause de son ter­rible mar­teau d’armes, venait d’arrêter les Arabes à Poi­tiers ; son fils Pépin le Bref, — le Bref, c’est-à-dire le cour­taud, le petit de taille, — avait obte­nu du Pape le titre de roi et, à côté de lui, le jeune prince Charles com­men­çait à faire remar­quer la bra­voure et le génie qui lui vau­dront le sur­nom de « Charles le Grand », Char­le­magne. L’Alsace, alors, était au pou­voir d’un Duc célèbre par sa valeur au com­bat, mais aus­si par sa bru­ta­li­té : Adal­ric. Rien, jusqu’alors, ne lui avait résis­té ; pas un enne­mi qu’il n’eût vain­cu, pas un ours pour­sui­vi par ses chiens qu’il n’eût tué. Et pour­tant, un grand cha­grin rava­geait sa vie : sa femme Beres­vinde ne lui avait point don­né d’enfant. Déjà il voyait, après sa mort, les belles terres d’Alsace livrées à la rapine des voi­sins, par­ta­gées entre leurs mains avides. Et il se déso­lait…

Ils se déso­laient tant, Adal­ric et Beres­vinde, qu’ils déci­dèrent de se reti­rer du monde et de s’installer sur un haut som­met des Vosges pour y médi­ter sur leur cha­grin. Ils choi­sirent la butte la plus escar­pée, pro­té­gée d’un côté par l’à-pic et de l’autre par une muraille de rochers infran­chis­sables, et ils y firent bâtir leur nou­veau châ­teau, le « châ­teau haut », le Hohen­burg. Près de sa demeure, Beres­vinde, qui était fort pieuse et ins­truite dans l’Écriture Sainte, ordon­na d’élever un couvent où des reli­gieuses prie­raient avec elle pour qu’enfin elle eût un enfant.

Et voi­ci que Dieu enten­dit ses prières. La duchesse put annon­cer à son mari que bien­tôt il aurait une grande joie. Hélas ! courte joie… car la petite fille qui vint au monde, si jolie, si rose et blonde qu’elle fût, avait une infir­mi­té bien pénible : ses yeux res­taient fer­més. Elle serait aveugle toute sa vie… Quand il apprit cela, le Duc Alda­ric entra dans une colère ter­rible. Ain­si Dieu n’avait exau­cé son sou­hait que pour le déce­voir de façon pire encore ! Mieux valait n’avoir pas d’enfant du tout que cette misé­rable petite aveugle ! Le pays entier n’allait-il pas mur­mu­rer qu’une malé­dic­tion pesait sur son sei­gneur ? Aus­si quand Beres­vinde deman­da quel nom por­te­rait sa fille au bap­tême : « Aucun ! répon­dit le sou­dard. Aucun ! J’interdis qu’on bap­tise cet avor­ton aveugle qui me fait honte ! Qu’on la tue aus­si­tôt et qu’on aban­donne son corps aux cochons ! »

Beresvinde emmène sainte Odile - Catéchisme et scoutismeLa mal­heu­reuse mère eut beau se jeter à genoux, sup­plier son mari de lais­ser vivre la fillette… En vain ! En vain, elle pro­po­sa de l’emporter, très loin, de la faire éle­ver en cachette, sans jamais révé­ler à qui­conque qui étaient les parents de cette mal­heu­reuse enfant. Alda­ric demeu­ra impla­cable ! Cette fille était sa honte ; qu’elle dis­pa­rût ! Alors, de nuit, Beres­vinde prit le bébé, l’enveloppa chau­de­ment, l’installa dans une cais­sette, et, sor­tant en secret du châ­teau, lan­ça le fra­gile esquif sur la rivière de l’Ehn, dont les eaux lim­pides font tour­ner le mou­lin d’Obernai. Puis, ren­trant dans sa chambre, elle se mit en prière. Dieu, le Dieu Tout-Puis­sant, qui sau­va le petit Moïse aban­don­né au fil du Nil, comme il est rap­por­té dans la Sainte Écri­ture, n’aurait-il pas pitié de cette inno­cente créa­ture ?…

Or, la même nuit, le meu­nier d’Obernai fut réveillé en sur­saut. Le bruit fami­lier de la roue qui tourne sous l’eau qui tombe, avait brus­que­ment ces­sé. Inquiet de ce silence, il alla voir. Un objet, appor­té par le cou­rant, avait blo­qué la machi­ne­rie, une sorte de grande boîte fer­mée. Il l’ouvrit et qu’y trou­va-t-il ? Une petite fille bien vivante, qui pleu­rait dou­ce­ment, et dont les pau­pières étaient closes… La petite fille de Beres­vinde était sau­vée.

* * *

C’est donc au mou­lin d’Obernai qu’elle pas­sa ses pre­mières années. La meu­nière l’avait recueillie avec ten­dresse. Que cette enfant fût aveugle, cela aug­men­tait encore la pitié qu’elle éprou­vait. Per­sonne ne récla­ma l’abandonnée, et la bonne femme n’avait qu’une idée : la gar­der. Mais les voi­sins jasaient. D’où venait donc cette fillette ? N’avait-elle pas des parents ? Cette his­toire de corps flot­tant sur l’eau parais­sait très bizarre. On com­men­çait à chu­cho­ter que ce pou­vait bien être une enfant volée…

Alors, pour faire ces­ser les méchants bavar­dages, la meu­nière déci­da de confier la petite aux bonnes reli­gieuses qui, là-haut, sur la mon­tagne, vivaient à côté du châ­teau. On les disait si douces, si cha­ri­tables ! Elle leur por­ta sa pro­té­gée, et c’est ain­si que la fille de Beres­vinde vint vivre dans le couvent éle­vé par sa propre mère, à deux pas du châ­teau pater­nel. Hélas, la Duchesse était morte, ron­gée par la tris­tesse d’avoir per­du son unique enfant.

Pen­dant toute sa petite enfance, la fillette aban­don­née fut donc éle­vée dans le couvent. Et les reli­gieuses, d’année en année, s’émerveillèrent davan­tage de la voir si sage, si douce, si pieuse, si intel­li­gente. Ses yeux étaient tou­jours clos, mais on eût dit que, dans les ténèbres, elle dis­tin­guait des choses que les autres ne dis­cer­naient pas. Elle avait cinq ou six ans et déjà par­lait comme une grande per­sonne, — mieux même que bien des grandes per­sonnes ! Quand elle priait, il sem­blait que toute la lumière du ciel se reflé­tait sur son doux visage. « Une petite sainte… mur­mu­raient les bonnes reli­gieuses, nous avons une petite sainte par­mi nous… »

Or, de l’autre côté du Rhin, il y avait un évêque du nom d’Erard qui était connu, lui aus­si, pour sa sain­te­té. Une nuit qu’il priait sans relâche, selon sa cou­tume, le Christ lui-même lui appa­rut et lui dit : « Va dans les monts des Vosges, à l’endroit que je t’indiquerai. Tu trou­ve­ras un monas­tère, où vit une fillette aveugle dont nul ne connaît le nom ni les parents. Elle n’a jamais reçu le bap­tême. Tu la bap­ti­se­ras, et, à l’heure même où l’eau sainte aura été ver­sée sur elle, ses yeux s’ouvriront à la lumière ! »

Saint Erhard vient baptiser sainte Odile - récit pour les mômes Erard obéit aus­si­tôt. Il se mit en route, tra­ver­sa la Bavière, la Thu­ringe, la Forêt Noire, le Rhin. Une force mys­té­rieuse le gui­dait sur sa route et il ne se trom­pa jamais de che­min. Il arri­va donc au monas­tère où il fut reçu avec mille égards et les reli­gieuses furent bien sur­prises quand il récla­ma la fillette aveugle qui vivait dans le couvent. Plus sur­prises encore quand l’évêque, ayant bap­ti­sé leur petite novice, elles enten­dirent celle-ci pous­ser un grand cri de joie : « Je vois ! » Et toute la com­mu­nau­té tom­ba à genoux pour remer­cier Dieu de ce miracle.

Le nom que l’évêque Erard avait don­né à la fillette était celui-là même que le Christ lui avait appris pen­dant l’apparition : « Odile », et c’est un beau nom que portent main­te­nant beau­coup de jeunes filles d’Alsace, — et d’ailleurs. Bien enten­du elle demeu­ra au couvent, et, plus elle gran­dit plus elle mon­tra des ver­tus excep­tion­nelles. Elle n’aimait que les beaux et longs offices où la com­mu­nau­té chante toute entière à la gloire de Dieu. Elle ne man­geait que du pauvre pain d’orge et des légumes bouillis, cou­chait à terre sur une peau d’ours. Mais, si elle se trai­tait elle-même dure­ment, elle était mer­veilleu­se­ment douce aux autres, sur­tout aux pauvres, aux misé­reux, aux malades, pour qui elle avait deman­dé à l’Abbesse du couvent de faire construire un hôpi­tal.

Le bruit de sa sain­te­té se répan­dait alen­tour. Par­tout, dans les moindres vil­lages d’Alsace, on racon­tait des miracles dont Odile était cause. Depuis qu’au jour de son bap­tême, elle avait recou­vré la vue, le puits du monas­tère ne don­nait-il en abon­dance une eau qui gué­ris­sait tous les maux des yeux ? Une fois que la reli­gieuse char­gée de rem­plir les burettes pour la messe avait oublié d’accomplir sa tâche, au moment où le prêtre s’en aper­çut, Odile fit une prière et aus­si­tôt le vin et l’eau furent dans les petits vases, à pleins bords. Une autre fois, ren­trant de visi­ter les pauvres de la ville voi­sine, par une lourde jour­née d’août, elle avait en vain cher­ché dans la plaine une place ombra­gée, mais aus­si­tôt un ange, des­cen­dant du ciel, avait plan­té en terre trois branches de tilleuls qui, en dix secondes, étaient deve­nues arbres et avaient abri­té la chère petite sainte… Et c’est ain­si qu’Odile attei­gnit sa quin­zième année, belle, bonne, pure et tou­jours agréable à Dieu.

* * *

Il n’y avait qu’un homme, dans la contrée, qui ne vou­lût rien entendre de cette his­toire : Alda­ric, le ter­rible duc. De maints côtés on venait lui rap­por­ter que la petite sainte du couvent était sa propre fille, l’enfant aveugle qu’il avait vou­lu faire tuer. On lui conseillait de la reprendre au châ­teau, de la recon­naître pour son enfant. Mais chaque fois, il écla­tait de nou­veau en colère, mena­çait de frap­per ceux qui lui par­laient ain­si.

Un matin qu’il ren­trait de la chasse par un sen­tier en forêt, son che­val s’arrêta sou­dain. Au pied d’un arbre, une femme pau­vre­ment vêtue, une reli­gieuse, était assise, ayant posé près d’elle une lourde besace ; elle sem­blait très fati­guée. « Eh là, fille, qu’y a-t-il ? » La reli­gieuse leva la tête et, d’un coup, Adal­ric se sen­tit pâlir. Le visage… ce beau visage d’adolescente, mais n’était-ce pas celui de sa femme, de Beres­vinde, de celle dont, en secret, il se repro­chait tou­jours la mort ? Quelle pro­di­gieuse res­sem­blance ! Sa fille ; il n’en pou­vait dou­ter. Toute sa colère, tout son orgueil s’effondrèrent devant cette émo­tion. D’une voix mal assu­rée il deman­da :

— Que gardes-tu donc dans cette besace ? Cela paraît bien lourd pour toi.

— C’est le pain de mes pauvres. Il faut même que je me hâte à reprendre ma route, car ils ont grand’faim. » La voix de son enfant ! Il ne put en sup­por­ter davan­tage. Il sau­ta à terre, prit Odile dans ses bras et, en pleu­rant, lui deman­da par­don.

Adalric reçoit Sainte Odile - Vie de sainte Odile, patronne de l'AlsaceQuelles fêtes ce furent, au châ­teau et dans Ober­nai, le jour où Odile rede­vint prin­cesse ! Mais elle, la petite sainte, n’avait qu’un désir : demeu­rer au ser­vice de Dieu et des pauvres, mener tou­jours sa vie de reli­gieuse. Elle s’échappait, la nuit, de ses riches appar­te­ments, pour aller rejoindre ses com­pagnes, les reli­gieuses, ou pour visi­ter ses chers pauvres. Et tout l’argent qu’elle rece­vait main­te­nant ne lui ser­vait qu’à entre­te­nir l’hôpital et à mul­ti­plier les cha­ri­tés.

Cepen­dant son père lui répé­tait : « Il faut te marier ! Tu es ma fille unique : qui donc me suc­cé­de­ra si tu n’as pas d’enfants ? Prends qui tu vou­dras, par­mi les meilleurs barons du pays. En Alsace ou de l’autre côté du Rhin, il ne manque pas de beaux jeunes hommes valeu­reux qui auraient envie de t’épouser. Fais ton choix ! »

Mais Odile répon­dait que son choix était déjà fait, qu’elle ne vou­lait pas se marier, qu’elle n’avait nulle envie de deve­nir la femme de quelqu’un de ces guer­riers comme son père lui en ame­nait à la dou­zaine, et qu’elle avait fait vœu au Christ de demeu­rer tou­jours à son ser­vice. Tant et si bien qu’Adalric recom­men­ça à être furieux.

Un jour donc, il annon­ça à Odile qu’il avait lui-même fait choix d’un mari pour elle et que, bon gré mal gré, elle devrait l’accepter. Le len­de­main même les noces seraient célé­brées au châ­teau. Mais, dans la nuit,la cou­ra­geuse jeune fille s’enfuit. Un bon pêcheur lui fit tra­ver­ser le Rhin dans sa barque. Elle cou­rut vers les sapi­nières épaisses de la Forêt Noire pour y cher­cher refuge, pen­sant bien que son père aurait envoyé des cava­liers à sa pour­suite. Brus­que­ment, der­rière elle, qu’entend-elle ? Le bruit caden­cé des che­vaux au trot… Elle s’élance, prend le pre­mier sen­tier venu. Mal­heur ! Il ne mène nulle part, rien qu’à une grande falaise infran­chis­sable. Elle va être prise, se retourne, le dos appuyé au rocher. Miracle ! Dou­ce­ment, tout dou­ce­ment, la pierre s’ouvre. Aux yeux stu­pé­fiés des cava­liers d’Adalric, Odile dis­pa­raît, et, à la place où elle s’est enfon­cée, une fon­taine jaillit, qui coule encore, à ce qu’on raconte, et dont les chré­tiens de la Forêt Noire viennent pui­ser très pieu­se­ment l’eau.

Coloriage - Sainte Odile racontée aux enfants ou aux louveteaux
Odile sor­tit du rocher, bien vivante.

Odile sor­tit du rocher, bien vivante, et les sol­dats de son père l’accompagnèrent au châ­teau avec mille témoi­gnages de grande véné­ra­tion. Mais comme ils arri­vaient à la ville d’Obernai, ils enten­dirent, de loin, le triste son des cloches bat­tant le glas. Le Duc Alda­ric était mort et le cœur d’Odile se ser­ra. Elle n’en vou­lait point à ce père qui avait été si mau­vais père. Ce qui l’inquiétait par-des­sus tout, c’était qu’il fût mort dans cet état de fureur contre elle, et de vio­lence, et de péché. Toute la nuit, elle pria en san­glo­tant le bon Dieu pour qu’il eût pitié de cette âme… Et à l’aube, le ciel s’ouvrit au-des­sus d’elle ; une grande lumière l’environna et elle enten­dit une voix qui disait : « A cause de toi, parce qu’il t’aime, le Sei­gneur a fait grâce à ton père. Réjouis-toi ! Il est sau­vé ! »

Le cœur apai­sé, Odile ren­tra dans son cher monas­tère. Elle y vécut encore de longues années. Deve­nue abbesse, elle grou­pa autour d’elle plus de cent cin­quante reli­gieuses, fon­da un second couvent au pied du mont, bâtit d’autres hôpi­taux. De par­tout les pèle­rins affluèrent pour implo­rer la Sainte d’Alsace de prier le Ciel en leur faveur. Et, de siècle en siècle, jusqu’à nos jours, com­bien ont conti­nué à gra­vir la mon­tagne qui porte le nom de la petite aveugle, à qui Dieu mira­cu­leu­se­ment ren­dit la vue, cer­tains d’y trou­ver la paix du cœur et de telles leçons de foi et de cha­ri­té !

Saint Odile patronne des aveugles et des mals voyants

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