Noël chouan

Auteur : Lenotre, G. | Ouvrage : Autres textes .

Histoire de Chouans à Noël pour les enfantsVoi­ci l’histoire telle qu’on me l’a contée, un soir, au bord du Couës­non, dans cette par­tie du pays de Fou­gères qui, de 1793 à 1800, fut le théâtre de l’épopée des Chouans, et où vivent tou­jours les sou­ve­nirs des temps de grande épou­vante : c’est sous ce nom sinistre que, là-bas, on désigne la Révo­lu­tion.

* * *

Par une nuit de l’hiver de 1795, une escouade de sol­dats de la Répu­blique sui­vait la tra­verse qui, lon­geant la lisière de la forêt de Fou­gères, com­mu­nique de la route de Mor­tain à celle d’Avranches. L’air était vif, mais presque tiède, quoiqu’on fût à l’époque des nuits les plus longues de l’année ; çà et là, der­rière les haies dénu­dées, de larges plaques de neige, res­tées dans les sillons, met­taient dans l’ombre de grands car­rés de lumière.

Les patriotes mar­chaient, les cade­nettes pen­dantes sous le bicorne de tra­vers, l’habit bleu croi­sé de bau­driers larges, la lourde giberne bat­tant les reins, le pan­ta­lon de grosse toile à raies rouges ren­tré dans les guêtres. Ils allaient, le dos voû­té, l’air ennuyé et las, cour­bés sous le poids de leur énorme bis­sac et du lourd fusil à pierre qu’ils por­taient sur l’épaule, emme­nant un pay­san, qui, vers le soir, en embus­cade dans les ajoncs, avait déchar­gé son fusil sur la petite troupe : sa balle avait tra­ver­sé le cha­peau du ser­gent et, par rico­chet, cas­sé la pipe que fumait un des sol­dats. Aus­si­tôt pour­sui­vi, tra­qué, accu­lé contre un talus, l’homme avait été pris et désar­mé : les bleus le condui­saient à Fou­ge­rolles, où se trou­vait la bri­gade.

Chouan combattant les révolutionnairesLe pay­san était vêtu, en manière de man­teau, d’une grande peau de chèvre qui, ouverte sur la poi­trine, lais­sait voir une petite veste bre­tonne et un gilet à gros bou­tons. Il avait aux pieds des sabots et sa tête était cou­verte d’un gros­sier cha­peau de feutre à larges bords et à longs rubans, posé sur un bon­net de laine. Les che­veux flot­taient sur son cou. Il sui­vait, les mains liées, l’air impas­sible et dur ; ses petits yeux clairs fouillaient à la déro­bée les haies qui bor­daient le che­min et les sen­tiers tor­tueux qui s’en déta­chaient. Deux sol­dats tenaient, enrou­lées à leur bras, les extré­mi­tés de la corde qui lui ser­rait les poi­gnets.

Lorsque les bleus et leur pri­son­nier eurent dépas­sé Ton­drais et fran­chi à gué le ruis­seau de Nan­son, ils s’engagèrent dans la forêt afin d’éviter les habi­ta­tions. Au car­re­four de Ser­vil­liers, le ser­gent com­man­da halte ; les hommes haras­sés for­mèrent les fais­ceaux, jetèrent leurs sacs sur l’herbe et, ramas­sant du bois mort, des ajoncs et des feuilles qu’ils entas­sèrent au milieu de la clai­rière, allu­mèrent du feu, tan­dis que deux d’entre eux liaient soli­de­ment le pay­san à un arbre au moyen de la corde nouée à ses mains.

Le chouan, de ses yeux vifs et sin­gu­liè­re­ment mobiles, obser­vait les gestes de ses gar­diens : il ne trem­blait pas, ne disait mot ; mais une angoisse contrac­tait ses traits : évi­dem­ment, il esti­mait sa mort immi­nente. Son anxié­té n’échappait point à l’un des bleus qui le cer­claient de cordes. C’était un ado­les­cent ché­tif, à l’air gogue­nard et vicieux ; de ce ton par­ti­cu­lier aux Pari­siens des fau­bourgs et, tout en nouant les liens, il rica­nait de l’émotion du pri­son­nier :

« T’effraie pas, bijou ; c’est pas pour tout de suite ; t’as encore au moins six heures à vivre : le temps de gagner une quine à la ci-devant lote­rie, si tu as le bon billet. Allons, oust, tiens-toi droit !

– Ficelle-le bien, Pier­rot : il ne faut pas que ce gars-là nous brûle la poli­tesse.

– Sois tran­quille, ser­gent Tor­qua­tus, répon­dit Pier­rot ; on l’amènera sans ava­rie au géné­ral. Tu sais, mau­vais chien, conti­nua-t-il en s’adressant au pay­san qui avait repris son air impas­sible, il ne faut pas te faire des illu­sions ; tu ne dois pas t’attendre à être rac­cour­ci comme un ci-devant : la Répu­blique n’est pas riche et nous man­quons de guillo­tines ; mais tu auras ton compte en bonnes balles de plomb : six dans la tête, six dans le corps. Médite ça, mon vieux, jusqu’au matin : ça te fera une dis­trac­tion. »

Sur ce, Pier­rot vint s’asseoir par­mi ses cama­rades, autour du feu, et, tirant de son sac un mor­ceau de pain bis, il se mit à man­ger pla­ci­de­ment.

Récit de Noel pendant la Révolution Cette guerre atroce que, depuis trois ans, les troupes régu­lières menaient en Bre­tagne contre les bandes de pay­sans, cette lutte achar­née avec des enne­mis invi­sibles, avait pris le carac­tère odieux d’une chasse à la bête fauve. Dans les deux camps, il ne res­tait rien de cette géné­ro­si­té habi­tuelle aux sol­dats, ni com­pas­sion pour les pri­son­niers, ni pitié pour les vain­cus : un homme pris était un homme mort : bleus ou chouans avaient tant des leurs à ven­ger !

D’ailleurs il semble qu’au cours de cette épou­van­table époque les hommes aient per­du tous sen­ti­ments humains ; l’habitude du sang ver­sé, l’insécurité du len­de­main, le bou­le­ver­se­ment des mœurs, la rup­ture de l’endiguement social avaient fait d’eux de véri­tables bêtes, cou­ra­geuses ou per­fides, lions ou tigres, n’ayant d’autre mis­sion et d’autre but que de tuer et de vivre.

Quand il eut fini son pain, Pier­rot se mit à asti­quer son fusil. Il choi­sit dans sa giberne une balle de calibre et, la tenant déli­ca­te­ment entre ses doigts :

« Hé ! mon fis­ton, dit-il au pay­san qui, du regard, sui­vait tous ses mou­ve­ments, elle est pour toi, celle-là. »

Il la glis­sa dans le canon de son fusil, qu’il bour­ra d’un chif­fon de papier. Tous les hommes écla­tèrent de rire et cha­cun dit son mot, joyeux de dis­til­ler au mal­heu­reux son ago­nie.

« J’en ai autant à te faire digé­rer, criait l’un.

– Ça te fera douze bou­ton­nières à la peau, rica­nait un autre.

– Sans comp­ter le coup de grâce que je lui enver­rai par les deux oreilles, ajou­ta le ser­gent, que la colère prit tout à coup.

– Ah ! canaille de chouan, fit-il en avan­çant le poing, si, d’un coup, j’en pou­vais tuer cent mille de ton espèce ! »

Le pay­san, silen­cieux, demeu­rait calme sous cet assaut de rages. Il sem­blait guet­ter un bruit loin­tain que les cris et les rires des sol­dats l’empêchaient de per­ce­voir. Et tout à coup, il cour­ba la tête et parut se recueillir : du fond de la forêt mon­tait dans l’air tran­quille de la nuit le son d’une cloche que le souffle des bois appor­tait, clair et dis­tinct, dou­ce­ment ryth­mé. Presque aus­si­tôt une seconde cloche, plus grave, se fit entendre à l’autre bout de l’horizon et bien­tôt après une troi­sième, grêle et plain­tive, très loin, tin­ta dou­ce­ment.

Les bleus, sur­pris, s’émurent :

« Qu’est-ce là ? Pour­quoi sonne-t-on ?… Un signal, peut-être… Ah ! les bri­gands !… C’est le toc­sin ! »

Tous par­laient à la fois ; quelques-uns cou­rurent à leurs armes. Le pay­san rele­va la tête et, les regar­dant de ses yeux clairs :

« C’est Noël, dit-il.

– C’est… ? Quoi ?

– Noël… On sonne la messe de minuit. »

Les sol­dats, en grom­me­lant, reprirent leurs places autour du feu et le silence s’établit : Noël, la messe de minuit ; ces mots qu’ils n’avaient pas enten­dus depuis si long­temps les éton­naient ; il leur venait à la pen­sée de vagues sou­ve­nirs d’heures heu­reuses, de ten­dresse, de paix. La tête basse, ils écou­taient ces cloches qui, à tous, par­laient une langue oubliée.

Le ser­gent Tor­qua­tus posa sa pipe, croi­sa les bras et fer­ma les yeux de l’air d’un dilet­tante qui savoure une sym­pho­nie. Puis, comme s’il eût honte de cette fai­blesse, il se tour­na vers le pri­son­nier et, d’un ton très radou­ci :

« Tu es du pays ? deman­da-t-il.

– Je suis du Coglès, pas loin.

– Il y a donc encore des curés par chez vous ?

– Les bleus ne sont pas par­tout. Ils n’ont pas pas­sé le Couës­non, et par là on est libre. Tenez, c’est la cloche de Pari­gué qui sonne en ce moment ; l’autre, la petite, c’est celle du châ­teau de M. du Bois-Guy, et, là-bas, c’est la cloche de Mon­tours. Si le vent don­nait, on enten­drait d’ici tin­ter la Rusarde, qui est la grosse cloche de Lan­déan.

– C’est bon, c’est bon, on ne t’en demande pas tant », inter­rom­pit Tor­qua­tus, un peu inquiet du silence que gar­daient ses hommes.

Messe de minuit à Noel durant la RévolutionÀ ce moment, de tous les points de l’horizon, s’élevaient, dans la nuit, les son­ne­ries des vil­lages loin­tains : c’était une mélo­die douce, chan­tante, har­mo­nieuse, que le vent enflait ou atté­nuait tour à tour. Et les sol­dats, le front bais­sé, écou­taient : ils pen­saient à des choses aux­quelles, depuis des années, ils n’avaient pas son­gé ; ils revoyaient l’église de leur vil­lage, toute brillante de cierges, la crèche faite de gros rochers mous­sus où brû­laient des veilleuses rouges et bleues ; ils enten­daient mon­ter dans leur sou­ve­nir les gais can­tiques de Noël, ces airs que tant de géné­ra­tions ont chan­tés, ces naïfs refrains, vieux comme la France, où il est ques­tion de ber­gers, de musettes, d’étoiles, de petits enfants, et qui parlent aus­si de concorde, de par­don, d’espérance. Et ces rêve­ries atten­dris­saient ces sol­dats farouches : de même qu’il suf­fit d’un verre de vin pour gri­ser un homme depuis long­temps à jeun, ils sen­taient leurs cœurs se fondre à la bonne cha­leur de ces pen­sées douces dont ils étaient désha­bi­tués.

Tor­qua­tus secouait la tête en homme qu’une médi­ta­tion obsède.

« Com­ment t’appelles-tu ? deman­da-t-il brus­que­ment au chouan.

– Branche d’or.

– Oh ! là ! là ! quel nom ! s’exclama Pier­rot, dont le rire moqueur res­ta sans écho.

– Silence, fit le ser­gent. On se nomme comme on peut. Branche d’or est un nom de guerre. J’ai bien pris celui de Tor­qua­tus, moi ! »

Les cloches au loin son­naient tou­jours. Et la voix du ser­gent, peu à peu, se fai­sait douce comme s’il eût craint de rompre le charme que cette musique loin­taine ver­sait sur la nature endor­mie :

« Tu as une femme ? » fit-il.

Branche d’or ser­ra les lèvres, ses sour­cils s’abaissèrent sur ses yeux, son front se plis­sa ; il répon­dit par un signe de tête affir­ma­tif.

« Et ta mère, inter­ro­gea Pier­rot, elle vit encore, ta mère ? »

Le chouan ne répon­dit pas.

« As-tu des enfants ? » deman­da un troi­sième.

Un gémis­se­ment sor­tit de la poi­trine du pri­son­nier : à la lueur du foyer on vit des larmes rou­ler sur ses joues. Les sol­dats se regar­daient, gênés, l’air hon­teux.

« J’vas le déta­cher un ins­tant, ser­gent ? » insi­nua Pier­rot, que l’émotion gagnait.

Tor­qua­tus approu­va d’un geste. On délia Branche d’or, qui s’assit sur l’herbe, au pied de l’arbre, et cacha son visage dans ses mains hâlées.

« Dam ! remar­qua le ser­gent, c’est un vilain Noël qu’ils auront là, sa femme et ses mar­mots, s’ils apprennent… Ah ! misère ! Quelle sale cor­vée que la guerre !… Dans les temps jadis, voyez-vous, mes enfants, conti­nua-t-il s’adressant à ses hommes, tout le monde, à ces heures-ci, était joyeux et content. Noël, c’était la grande liesse et la bonne humeur ; aujourd’hui… »

Et, regar­dant le feu mou­rant, il ajou­ta, rêvant tout haut :

« J’ai aus­si une femme et des gar­çons, là-bas, en Lor­raine : c’est le pays des arbres de Noël ; on coupe un sapin dans le bois, on le charge de lumière et de jouets… Comme ils riaient, les chers petits ! Comme ils bat­taient des mains !… Ils ne doivent pas être gais, à pré­sent.

– Chez nous, dit un autre, entraî­né par ces confi­dences, on fai­sait à l’église un grand ber­ceau, avec l’Enfant Jésus dedans, et toute la nuit on dis­tri­buait aux gar­çons et aux filles des gâteaux et des pièces blanches.

– Dans le Nord, d’où je suis, racon­tait un troi­sième, le bon­homme Noël pas­sait dans les rues, avec une longue barbe et un grand man­teau, cou­vert de farine pour repré­sen­ter la neige, et il frap­pait aux portes en criant d’une grosse voix : « Les enfants sont-ils cou­chés ?… » Oh ! comme on avait peur et qu’on était heu­reux ! »

Tous ces hommes se lais­saient aller à leurs sou­ve­nirs : sur leurs cœurs bron­zés, ces impres­sions d’enfance, long­temps oubliées, pas­saient comme une bien­fai­sante rosée sur l’herbe sèche. Tous main­te­nant se tai­saient : les uns res­taient le front pen­ché, l’esprit loin dans le pas­sé pai­sible et doux ; d’autres regar­daient le pay­san d’un air de com­mi­sé­ra­tion, et quand sou­dain les cloches de Noël, qui par deux fois s’étaient tues, reprirent dans l’éloignement leur chant mélan­co­lique et clair, une sorte d’angoisse pas­sa sur la petite troupe. Le ser­gent se leva, fit fié­vreu­se­ment quelques pas en grom­me­lant, regar­da ses hommes comme pour les consul­ter, et, frap­pant sur l’épaule de Branche d’or :

« Va-t’en ! » dit-il.

Insigne Chouan - Dieu et le RoiLe chouan leva la tête, ne com­pre­nant pas.

« Va-t’en, sauve-toi… tu es libre.

– Sauve-toi donc, criaient les bleus, sauve-toi ; puisque le ser­gent te l’ordonne ! »

Branche d’or s’était dres­sé, éba­hi, croyant à quelque cruelle raille­rie.

Il dévi­sa­gea l’un après l’autre tous les sol­dats, puis, com­pre­nant enfin, il pous­sa un cri et s’élança dans la forêt.

Quelques ins­tants plus tard, l’escouade des bleus se remit en marche. Et comme ils allaient sous le bois silen­cieu­se­ment, à la file, on enten­dit tout à coup un gémis­se­ment bruyant ; Tor­qua­tus se retour­na : c’était Pier­rot que l’attendrissement étouf­fait et qui pleu­rait à gros san­glots en pen­sant aux Noëls d’autrefois, aux sabots gar­nis de jouets, et à sa vieille maman qui, sans doute, à cette même heure, priait le ci-devant petit Jésus de lui conser­ver son gar­çon.

G. Lenotre, Légendes de Noël.

Légendes de Noël - G. Lenotre - Ed Via RomanaOn peut retrou­ver ce Noël chouan dans le livre Légendes de Noël de G. Lenotre, édi­té chez Via Roma­na

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