L’ombre qui venge

Auteur : Demetz L. | Ouvrage : Et maintenant une histoire I, Les commandements à observer, les vertus à pratiquer .

Temps de lec­ture : 5 minutes

Septième commandement. 1

Ding, ding, dong ! ding, ding, dong !

Gravure église à colorierEn ce beau soir de mai, Marie-Odile, la petite cloche, fidèle à son office quo­ti­dien, appelle à Com­plies les habi­tants d’Etial-aux-Sapins.

Tan­dis que tinte le frêle carillon au creux de la val­lée, les fidèles arrivent à pas pres­sés au ren­dez-vous parois­sial du soir.

Il en vient de par­tout : du vil­lage pai­sible, des fermes cachées au pied de la mon­tagne toute bleue, des hameaux reliés les uns aux autres par des lacets de sen­tiers roses.

Il en vient de par­tout.

Main­te­nant la cloche s’est tue pour écou­ter les voix simples des pay­sans qui adressent au Bon Dieu la prière du soir chan­tée.

« Celui qui se repose à l’ombre du Tout-Puis­sant, Celui-là dit au Sei­gneur : « Tu es ma cita­delle, mon Dieu en qui je me confie. »

La prière monte, monte.

Elle s’échappe par envo­lées, à tra­vers les fenêtres gothiques de la petite église, comme si elle vou­lait cou­rir toute la val­lée.

Dans la nuit qui vient, une sil­houette fur­tive, qui avan­çait le long de la rue, s’est arrê­tée près de l’église.

Un homme a écou­té un ins­tant, lui aus­si, la voix du psaume :

« Celui qui se repose à l’ombre du Tout-Puis­sant… »

puis il est repar­ti avec un rire cynique.

Et main­te­nant voi­ci qu’il s’éloigne comme un homme sans rai­son vers la pro­fon­deur solen­nelle des mon­tagnes.

Brus­que­ment, il s’arrête encore ; ten­du, il écoute.

Au-des­sus de lui, dans les sapins majes­tueux, mille voix d’oiseaux redisent une can­tate toute pure… une prière du soir.

L’homme croit rêver ; à ses oreilles bour­don­nantes les oiseaux redisent une can­tate toute pure…

« Celui qui se repose à l’ombre du Tout-Puis­sant… »

N’en pou­vant plus, il fuit de nou­veau pour ne plus rien entendre, mais le vent qui s’élève et la source qui jaillit lui répètent sans arrêt :

« Celui qui se repose à l’ombre du Tout-Puis­sant, Le Sei­gneur le pré­ser­ve­ra. »

Plus sombre, plus farouche que jamais, il rugit de colère et mar­tèle rageu­se­ment le sol de ses talons.

Il arrive enfin de l’autre côté du val, au bord d’une éclair­cie où s’étendent des champs de lin.

Il les regarde avec une satis­fac­tion méchante de bête de proie. « Enfin, me ven­ger ! » mur­mure-t-il.

Depuis des mois et des années, Louis Duroux a le cœur tenaillé par une ten­ta­tion ter­rible… ce soir il va suc­com­ber.

S’il est venu dans la nuit, c’est pour mettre à exé­cu­tion un téné­breux  pro­jet.

Il a un champ à lui… là… par­mi les autres et il rêve depuis long­temps de l’agrandir ; seule­ment la veuve qui pos­sède l’autre champ tant convoi­té qui est voi­sin du sien ne veut à aucun prix le vendre : il fait par­tie du patri­moine de son mari et elle juge indigne d’en pri­ver son fils pour ser­vir l’ambition de Louis Duroux.

Aus­si, ce der­nier a déci­dé qu’il aurait la terre coûte que coûte : puisqu’on ne veut pas la lui vendre il la vole­ra et, ce soir, il s’apprête, le mal­heu­reux, à recu­ler les trois bornes de sépa­ra­tion.

Récit catéchisme : le vol - Borne du champGeste cri­mi­nel qui ne reste jamais impu­ni.

Avant de com­men­cer sa triste besogne, il regarde avec appré­hen­sion le grand Christ du cal­vaire éri­gé en haut du che­min. Il se rap­pelle encore…

« Celui qui se repose à l’ombre du Tout-Puis­sant, Le Sei­gneur le pré­ser­ve­ra. »

Qu’importe !

Le sort en est jeté, Louis Duroux prend les bornes, les déplace en volant la terre de la veuve et s’enfuit dans la nuit.

Voi­ci le moment des récoltes arri­vé.

Louis triomphe : nul ne s’est aper­çu de rien et, dès cette année, il aura un pro­fit appré­ciable.

Pour les jeunes du KT : le vol - Champ de lin

Dans le champ de sa voi­sine comme dans le sien on récolte main­te­nant le lin.

Il serait peut-être moins tran­quille s’il s’apercevait que, depuis un moment, un ancien du pays, le père Jacques, regarde avec une atten­tion aiguë l’ombre de la croix qui s’allonge sur le champ de Duroux.

« Étrange, dit le père Jacques. Je suis sûr que les autres années à pareille époque et à l’heure de midi, l’ombre de la croix ne dépas­sait pas la limite du champ de la veuve Noi­ré ; et voi­ci qu’elle s’étale main­te­nant lar­ge­ment sur le ter­rain de Duroux ! »

Intri­gué, mais très sûr de lui, le père Jacques est allé consul­ter l’instituteur et l’adjoint, et, tan­dis que tout le monde se repose à l’heure chaude de midi, tous trois, aidés du cadastre com­mu­nal, ont mesu­ré dis­crè­te­ment les champs.

Épreuve concluante qui confirme les obser­va­tions silen­cieuses du père Jacques.

S’il est, dans nos mœurs pay­sannes, un acte uni­ver­sel­le­ment hon­ni, c’est celui qu’avait accom­pli Louis Duroux.

Recu­ler les bornes !

Cet acte méri­tait un châ­ti­ment. Ce juste châ­ti­ment ne lui sera pas épar­gné.

Commandements pour les jeunes : le vol

Deux heures : reprise du tra­vail !

Duroux attend ses ouvriers dans son champ. Tout à coup, il les voit venir accom­pa­gnés d’une foule de gens du vil­lage en tête de laquelle il recon­naît avec stu­peur le maire, l’adjoint et l’instituteur.

En un ins­tant, il se voit cer­né puis conduit au pied de la croix où tous les pay­sans lui crient dure­ment et d’une seule voix : « L’ombre de la croix t’a dénon­cé, lâche ! »

L’ombre de la croix… est-ce pos­sible ?

Duroux chan­celle ; il se rap­pelle avec ter­reur tous les aver­tis­se­ments qu’il avait reçus au cours de la triste soi­rée de son sabo­tage.

Il se sou­vient du psaume :

« Celui qui repose à l’ombre du Tout-Puis­sant, Le Sei­gneur le pré­ser­ve­ra. »

C’était donc vrai !

Duroux n’est plus qu’une loque effon­drée que tous regardent avec tris­tesse ; à l’homme cupide et orgueilleux a suc­cé­dé un être déchu qui se voit pro­fon­dé­ment mépri­sable et vou­drait dis­pa­raître.

Il sent avec ter­reur l’implacable châ­ti­ment de jus­tice fondre sur lui. Il semble que rien ne pour­ra jamais plus le sor­tir de sa tor­peur, rien… si, pour­tant.

À côté de lui, une voix d’enfant vient de mur­mu­rer :

« Louis, je vous par­donne au nom de papa parce que je suis chré­tien. »

Len­te­ment, Duroux se redresse, il regarde l’orphelin qui vient de pro­non­cer ces paroles qu’il n’attendait pas. Pre­nant les mains du petit, il les serre bien fort en disant : « Par­don ! » tan­dis que deux grosses larmes coulent sur son visage tan­né.

Les pay­sans se sont recu­lés, puis sont par­tis un à un, sans un mot.

Le soir même, les bornes avaient repris leur place…

Au vil­lage, Marie-Odile, la petite cloche, tin­tait joyeu­se­ment. Grâce au par­don d’un petit chré­tien, un vieux pécheur endur­ci se repen­tait sin­cè­re­ment et répé­tait lui aus­si dans l’humilité de son cœur :

« Celui qui se repose à l’ombre du Tout-Puis­sant, Le Sei­gneur le pré­ser­ve­ra. »

L. Demetz.

Notes :

  1. Le bien d’autrui tu ne pren­dras, ni retien­dras injus­te­ment.

2 Commentaires

  1. Pincemaille a dit :

    Bien belle his­toire en véri­té !
    « Bien mal acquis ne pro­fite jamais » pour­rait en être la morale !
    Ami­tiés à tous. En union de prières.

    27 juin 2015
    Répondre
    • Le Raconteur a dit :

      Oui, c’est la morale prin­ci­pale. On peut aus­si y ajou­ter le bel exemple du par­don et, au tra­vers du ver­set de psaume répé­té, on voit que le Dieu Tout-Puis­sant est la crainte du pécheur ou la pro­tec­tion des saints.

      27 juin 2015
      Répondre

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