Le trésor de Noël

Auteur : Le Braz, Anatole | Ouvrage : Autres textes .

Chapeau du recteur breton - Récit à la veillée de Noël pour les petitsLe rec­teur de ce vil­lage bre­ton, mon­sieur de l’Isle-Adam, aime à ras­sem­bler autour d’un bon repas des convives pour le plai­sir de conver­ser. Ce soir là, dans le temps qui pré­cède Noël, cha­cun des convives évoque les Noëls d’antan.

C’est ain­si que Jona­thas Mor­van, l’un des invi­tés, parle de la légende du « tré­sor de Noël » qu’il a cher­ché en vain. Mais…

Au haut bout de la table, les yeux à éclipses de M. de L’Isle-Adam brillèrent d’un éclat glauque.

– Vous l’avez cher­ché, Jona­thas, dit-il, et vous ne l’avez pas trou­vé. Je sais quelqu’un, moi, qui l’a trou­vé, pré­ci­sé­ment parce qu’il ne le cher­chait pas.

Il se fit, à ces mots, un silence presque reli­gieux. Tous les visages s’étaient tour­nés vers le rec­teur.

Il com­men­ça :

III

Le pays de Maël-Pes­ti­vien, où je suis né, est une contrée rude, pier­reuse et pauvre, située à quelque douze lieues d’ici, dans ce que vous autres, gens des basses terres, vous appe­lez la mon­tagne. Par une de ses lisières il touche à la forêt de Por­thuault, où la reine Anne, de pré­cieuse mémoire, avait jadis une de ses chasses. Moi-même, dans ma jeu­nesse, j’y allais sou­vent courre le gros gibier. Ce fut ain­si que je nouai connais­sance avec Jérôme Garel.

Jérôme Garel, mon cadet de dix-huit mois, était un beau gar­çon bien décou­plé, frais, souple et droit comme un plant de futaie. À demi bûche­ron, à demi bra­con­nier, il vivait de hasard et de liber­té. Tou­jours rôdant, tou­jours furètent, il n’y en avait pas deux à pos­sé­der comme lui le sous-bois.

Récit Noel de Bretagne - DAUBIGNY Charles François - maison à la lisière de la forêtUn soir que nous avions bat­tu les hal­liers ensemble et que, dans notre ardeur, nous nous étions lais­sé sur­prendre par la nuit, il me pro­po­sa l’hospitalité dans sa hutte. J’acceptai. Nous dor­mîmes côte à côte sur le même lit de feuilles. À par­tir de ce moment, il consi­dé­ra qu’il exis­tait entre nous un lien sacré.

Lorsque je m’éloignai, le matin, dans la rosée, il me dit en me secouant le poi­gnet :

– Je suis dur à l’apprivoisement, mais, quand ça y est, ça y est pour de bon.

Sur ces entre­faites, cédant un peu tard à l’appel de Dieu, je déci­dai d’entrer dans les Ordres. Je quit­tai la mai­son pater­nelle pour le sémi­naire, et ce fut seule­ment au bout de cinq années que je repa­rus à Maël-Pes­ti­vien. J’y venais célé­brer ma pre­mière messe, au grand autel de la paroisse, un dimanche, 22 juin. Par­mi les per­sonnes qui, à cette occa­sion, vou­lurent rece­voir la com­mu­nion de ma main, je dis­tin­guai immé­dia­te­ment Jérôme à son épaisse toi­son fri­sée, noire comme un buis­son de mûres et fleu­rant la sen­teur mouillée des bois.

Je comp­tais le revoir à la sor­tie de l’église, mais je ne réus­sis point à le décou­vrir : effa­rou­ché par la foule qui me fai­sait cor­tège, il avait dû s’esquiver.

Je m’arrangeai, le len­de­main, pour aller le relan­cer jusque sous les ombrages de sa forêt.

Il avait aban­don­né son ancien logis, et j’eus toutes les peines du monde à le joindre. Lorsque enfin je l’eus déni­ché dans sa nou­velle cache, bâtie au som­met d’une émi­nence d’où l’on embras­sait un large pano­ra­ma de fermes et de cultures, je remar­quai dès l’abord dans ses traits une alté­ra­tion qui, la veille, ne m’avait point frap­pé. Il avait les joues hâves, les orbites creux, le front bar­ré d’un pli. Impos­sible de dou­ter que le fier sau­va­geon en pleine pousse ne por­tât au flanc quelque bles­sure secrète par où sa sève cou­lait. Les démons­tra­tions de joie avec les­quelles il m’accueillit ne me don­nèrent pas le change.

– Ça, lui deman­dai-je brus­que­ment, qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce qui t’est arri­vé ?

– Moi ? fit-il en deve­nant tout pâle.

– Oui, toi, Jérôme Garel. Je suis sûr que tu as de grosses peines. Qu’attends-tu pour me les confier ?

Il bais­sa la tête ; deux larmes tom­bèrent comme deux gouttes de pluie à ses pieds.

– Ce n’est pas des choses à dire à un prêtre, mon­sieur de l’Isle-Adam.

– Tu te trompes, Jérôme : nul n’a plus que le prêtre qua­li­té pour tout entendre.

Il m’entraîna vers le seuil de la hutte et, me dési­gnant du doigt une des fermes éparses dans la val­lée :

– Vous voyez la fumée qui monte de ce toit de tuiles ? C’est pour la regar­der mon­ter ain­si, matin et soir, que j’ai éta­bli mon domi­cile sur cette hau­teur.

Alors, en phrases gauches et plain­tives, entre­cou­pées de san­glots, le mal­heu­reux fores­tier épan­cha son cœur dans le mien. Depuis deux ans déjà, il aimait Cathe­rine Cal­lac, l’héritière de Roz­vi­liou, et avait toutes rai­sons de s’en croire aimé. Seule­ment, voi­là : il y avait Cal­lac le père, un homme ser­ré, têtu, qui, parce qu’il payait à mon père à moi quatre cents écus de fer­mage, mépri­sait en Jérôme Garel le vaga­bond des bois, le sans-terre et le sans-gîte, n’ayant pour dot que ses yeux clairs, ses poings mus­clés et sa bonne hache d’abatteur d’arbres.

– Le vieux gri­gou a juré, devant Cathe­rine, qu’il lâche­rait ses chiens sur moi, si je m’aventurais encore à la brune aux alen­tours de l’habitation… Je suis pour­tant un chré­tien comme les autres, n’est-il pas vrai, mon­sieur de l’Isle-Adam ? Je ne suis pas un loup…

Ici, la salle fut ébran­lée par un for­mi­dable « Mille mil­lions de ton­nerres ! » qui dut scan­da­li­ser dans leurs cadres les por­traits des papes.

– Ça m’a échap­pé, mon­sieur le rec­teur, s’excusa le bura­liste aux pou­mons d’airain ; mais aus­si, des ostro­goths comme ce Cal­lac, on devrait en faire de la rata­touille !

L’incident avait per­mis au vieux prêtre de reprendre haleine ; il pour­sui­vit :

 

IV

La dou­leur de ce pauvre gar­çon me navrait. J’eusse sou­hai­té de lui venir en aide ; mais com­ment ?

– Veux-tu, lui deman­dai je. que je prie mon père d’intercéder pour toi auprès de son fer­mier de Roz­vi­liou ?

Il se redres­sa de toute sa taille :

– Jamais de la vie ! Je n’entends pas que mon secret coure la plaine et que les valets de char­rue fabriquent des chan­sons avec mon déses­poir. Non, je tiens à faire mes affaires moi-même, mon­sieur de l’Isle-Adam. Et, s’il faut que je perde la bataille, eh bien, il me res­te­ra la Fon­taine de Minuit !

Le trésor de Noël : légende bretonne - Fontaine dans la forêt– La Fon­taine de Minuit ? Qu’est-ce à dire, Jérôme ? me récriai-je avec sévé­ri­té, m’imaginant qu’il par­lait d’attenter à ses jours.

– Oh ! ce n’est pas ce que vous pen­sez, pro­tes­ta-t-il.

Et, esquis­sant un sou­rire triste :

– C’est vrai, les gens de Maël ne connaissent ni l’existence, ni les ver­tus de cette source. Les trois quarts des fores­tiers les ont eux-mêmes mises en oubli, et je les igno­re­rais sans doute pareille­ment, si Mon­na Ker­du­do, la sor­cière du bois, qui m’a tenu sur les fonts bap­tis­maux, ne me les avait ensei­gnées,

– Et quelles sont ces ver­tus ?

Il me prit la main et mur­mu­ra :

– Espé­rons que je ne serai pas obli­gé d’y avoir recours. Mais si, contre ma plus chère attente, j “étais réduit à cette néces­si­té, n’ayez crainte, mon­sieur de l’Isle-Adam, vous en seriez le pre­mier aver­ti.

Nous nous quit­tâmes là-des­sus.

Ceci, ai-je dit, se pas­sait en juin. De tout l’été, de tout l’automne, je n’eus aucune nou­velle de mon étrange ami. Mais, un après-midi de décembre, comme je me pro­me­nais, en lisant mon bré­viaire, dans une des ave­nues du manoir fami­lial, je per­çus sou­dain, der­rière moi, le frois­se­ment d’un pas fur­tif par­mi les feuilles mortes. Je me retour­nai : c’était Jérôme Garel qui me ren­dait visite et qui, par dis­cré­tion, pour ne pas inter­rompre ma lec­ture, avait ôté ses sabots. Je consta­tai avec com­pas­sion qu’il avait encore mai­gri depuis notre ren­contre. Sa mine était d’un homme exté­nué : sous sa veste en peau de bique, ses os saillaient. Je m’abstins de toute ques­tion. Ses yeux me remer­cièrent de mon silence.

– Mon­sieur de l’Isle-Adam, dit-il, j’ai un grand ser­vice à vous deman­der.

– Parle, Jérôme.

– Voi­ci. Dans dix jours, ce sera Noël… Puisque vous n’êtes, pour le pré­sent, atta­ché à aucune paroisse, vous plai­rait-il de nous don­ner une messe de minuit en forêt, à nous, les gens des bois, qui ne sommes non plus les parois­siens de per­sonne ? Nous avons, dans le ravin de Ker­do­nan, une cha­pelle de Saint-Bar­na­bé où, depuis les temps de la chouan­ne­rie, il n’a pas été célé­bré d’office. La toi­ture, il est vrai, n’est pas en très bon état, mais il ne manque pas une pierre à l’autel.

– Ce sont tes cama­rades, les bûche­rons, qui ont eu cette idée ?

– Oui…, non…, moi et mes cama­rades. Mon­sieur de l’Isle-Adam, je vais vous expli­quer : la cha­pelle de Saint-Bar­na­bé est construite juste au-des­sus d’un sou­ter­rain où coule une fon­taine…

– La Fon­taine de Minuit, je gage ?

– C’est son nom.

– Et alors ?

récit pour les petits - Messe de minuit dans la Vielle chapelle– Alors, autre­fois, du temps que la cha­pelle avait son cha­pe­lain, il suf­fi­sait d’une goutte d’eau pui­sée à cette fon­taine, la nuit de la Nati­vi­té, pen­dant la son­ne­rie du Sanc­tus, pour gué­rir à jamais de leur mal ceux qui souf­fraient d’un amour contra­rié… Mon­na Ker­du­do m’a cer­ti­fié que, si toutes les anciennes condi­tions étaient rem­plies à nou­veau, la pro­prié­té que la source avait jadis, elle l’aurait encore.

Il y avait dans sa voix, dans son regard, dans son geste, une sup­pli­ca­tion si ardente que je ne ter­gi­ver­sai pas une minute. Et, sans même réflé­chir que je me fai­sais peut-être, moi, sol­dat du Christ, le com­plice de quelque antique super­sti­tion païenne, je répon­dis :

– Tu peux annon­cer à tes cama­rades que j’officierai dans la cha­pelle à la date fixée.

Le rec­teur s’arrêta un ins­tant. Ses pru­nelles s’éteignirent, puis se ravi­vèrent. Il reprit :

 

V

Je me rap­pel­le­rai jusqu’à l’heure de ma mort cette messe de minuit chez les fores­tiers. Avec ses murs déla­brés, ses pierres dis­jointes, les touffes d’herbe, de saxi­frages et de cochléa­rias, qui pous­saient dans les inter­stices, l’humble cha­pelle rus­tique avait tout l’aspect d’une crèche à l’abandon. Le Rédemp­teur eût pu la choi­sir pour y naître. Par les lam­bris cre­vas­sés de la voûte, on voyait étin­ce­ler, dans l’azur fris­son­nant du ciel d’hiver, les piqûres dia­man­tées des étoiles. Une sur­tout res­plen­dis­sait d’un éclat fan­tas­tique, celle-là sans doute qui condui­sit à l’étable de Beth­léem les ber­gers gali­léens.

L’assistance elle-même avait quelque chose de pas­to­ral et de biblique.

Nativité à Betléem - en présence des bergersUne tren­taine d’hommes, vêtus de peaux de bêtes, la com­po­saient, âmes pri­mi­tives et un peu sau­vages comme leur équi­pe­ment. Ils étaient accou­rus par les sentes obs­cures, à la trouble clar­té de leurs lan­ternes de fer-blanc, munies d’un car­reau de corne. D’aucuns avaient ame­né leurs femmes et leurs enfants. Tous ado­raient à voix basse, en un fre­don indis­tinct et très doux que pro­lon­geait, au dehors, la rumeur de l’immense forêt mur­mu­rante, comme si elle eût prié avec ses fils.

Jérôme Garel, lui, brillait par son absence.

Mais, à l’autre extré­mi­té de la cha­pelle, sous le porche, Mon­na Ker­du­do était à son poste, ses doigts grif­fus de fée des bois cram­pon­nés à la corde de la cloche. Il fal­lait, en véri­té, qu’elle fût d’un chanvre solide, cette corde, puisqu’elle ne res­ta pas aux mains de la vieille sor­cière quand j’élevai l’hostie au-des­sus des fronts pros­ter­nés. Mon­na Ker­du­do vous avait une façon de son­ner le Sanc­tus qui eut plu­tôt fait pen­ser au toc­sin.

L’office ter­mi­né, je m’acheminais, pour dépouiller mes orne­ments sacer­do­taux, vers une espèce de réduit, pra­ti­qué à droite du chœur en guise de sacris­tie, lorsque je me trou­vai subi­te­ment en face de Jérôme Garel, sur­gi je ne savais d’où.

Il était hale­tant ; il riait et pleu­rait à la fois, sans pou­voir arti­cu­ler une parole. Enfin, il bal­bu­tia :

– Un miracle, mon­sieur de l’Isle-Adam ! Un pur miracle ! …

Je crus qu’il avait l’esprit déran­gé.

– Non, non, pro­tes­ta-t-il, je ne suis pas fou,

Et, dès que j’eus quit­té mon sur­plis :

– Venez, vous juge­rez vous-même !… Par ici, dit-il, en pro­je­tant devant lui, vers le sol, la lumière du fanal qu’il por­tait.

Une ouver­ture béante se creu­sait là, presque à nos pieds, don­nant accès dans un esca­lier de gra­nit dont les marches mous­sues allaient se perdre au sein de la terre, sous la cha­pelle. Je m’y enfon­çai à la suite du fores­tier, et péné­trai, gui­dé par lui, dans une manière de crypte, toute tapis­sée de fou­gères et de sco­lo­pendres.

Une fon­taine téné­breuse en occu­pait le milieu, enca­drée de larges dalles, la plu­part à demi des­cel­lées.

Jérôme s’agenouilla sur l’une d’elles :

– Voi­là comme j’étais, il n’y a qu’un ins­tant… J’avais fait le signe de la croix, dit adieu à Cathe­rine et pui­sé, au Sanc­tus son­nant, le philtre d’oubli qui allait l’arracher de mon cœur, puisque cepen­dant son père refu­sait de consen­tir à ce qu’elle fût mienne… Tout à coup, au moment de boire, pata­tras ! C’était cette dalle qui venait de bas­cu­ler sous moi, tenez, mon­sieur de l’Isle-Adam, comme ceci…

Je lais­sai échap­per un cri de stu­pé­fac­tion.

La pierre, en se ren­ver­sant, avait mis à décou­vert un véri­table mon­ceau d’or.

Pour me prou­ver que nous n’étions ni l’un ni l’autre les jouets d’une hal­lu­ci­na­tion, le fores­tier plon­gea les mains dans le tas. Les jau­nets tin­tèrent.

– Quand je vous le disais, mon­sieur de l’Isle-Adam, que vous aviez opé­ré un miracle !

Debout main­te­nant, Jérôme Garel me dévi­sa­geait d’un air de triomphe.

– Il n’y a de miracle que d’En-Haut, répon­dis-je.

Muré dans son idée, il rétor­qua :

– Celui-ci ne se serait pas accom­pli sans votre inter­ces­sion et celle de saint Bar­na­bé… Dans les dic­tons de Mon­na Ker­du­do sur la Fon­taine de Minuit, il n’a jamais été ques­tion d’un tré­sor caché sous la mar­gelle. Donc…

– Tu ne vou­drais pour­tant pas que cet or eût pous­sé là d’aujourd’hui, comme cham­pi­gnons en cave !

– Eh ! mon­sieur de l’Isle-Adam, la nuit de Noël a vu de plus éton­nantes mer­veilles ! m’opposa Jérôme avec sim­pli­ci­té.

Le trésor de Noël, légende bretonne de NoëlJe m’étais pen­ché pour exa­mi­ner de près sa trou­vaille. Les pièces à l’effigie de Louis XV et de Louis XVI abon­daient. Mais comme, dans le nombre, figu­rait en outre un lot assez consi­dé­rable de « sou­ve­rains » anglais, je n’eus guère de doute sur la pro­ve­nance de toute la somme. Mon père, qui, dans la guerre chouanne, avait com­man­dé un corps de par­ti­sans, m’avait sou­vent par­lé de cachettes de ce genre, où l’on enfouis­sait, à l’abri des per­qui­si­tions révo­lu­tion­naires, les sub­sides envoyés par les princes. C’était même sa taren­tule, à ce cher homme, de s’imaginer qu’il y en avait plu­sieurs d’intactes dans nos parages… Celle que j’avais sous les yeux lui don­nait pour une fois rai­son… Je me rele­vai en bénis­sant les mys­té­rieux des­seins de la Pro­vi­dence qui fai­sait ser­vir l’argent des rois à réa­li­ser le rêve d’un bûche­ron.

Jérôme atten­dait, anxieux.

– C’est de l’or chré­tien, n’est-ce pas, mon­sieur de l’Isle-Adam ?

– De bel or de Noël, et qui ne doit rien à per­sonne, oui, mon gar­çon. Ramasse-le, il est à toi. Tache d’en tirer du bon­heur pour le reste de tes jours, et ne manque pas de payer une toi­ture neuve à la cha­pelle de saint Bar­na­bé.

Il eut je ne sais com­bien de louis à se four­rer dans les poches…

 

VI

– Exac­te­ment quatre cent qua­rante, mon­sieur de l’Isle-Adam ! lan­ça joyeu­se­ment une voix qui n’était celle d’aucun des convives.

Tous, nous sur­sau­tâmes sur nos chaises.

Pas­sion­né­ment atten­tifs au récit du vieux prêtre, nous n’avions pas enten­du la porte de la salle à man­ger s’ouvrir, ni le visi­teur incon­nu entrer, Celui-ci était un pay­san d’une soixan­taine d’années, vert encore sous ses che­veux noirs, à peine tra­més de quelques fils d’argent. Son petit cha­peau rond, noué d’un lacet en guise de jugu­laire, sa veste courte, en « ber­linge » roux, et ses guêtres de toile bise déce­laient un mon­ta­gnard de l’Arrée.

– Par­bleu ! s’écria le rec­teur en se levant, c’est le cas de dire avec le pro­verbe que, quand on parle du loup, on en voit la queue.

– On voit même le loup tout entier, n’est-ce pas, mon­sieur de l’Isle-Adam ? répli­qua l’homme en pro­me­nant sur nous son clair regard.

– Viens ça près de moi, fit le rec­teur.

Et, se tour­nant vers le mar­guillier :

– Jona­thas Mor­van, voi­ci un cama­rade devant lequel il serait impru­dent d’affirmer qu’il n’y a pas de tré­sors de Noël.

Puis, s’adressant à toute la table :

– Mes­sieurs, j’ai l’honneur de vous pré­sen­ter maître Jérôme Garel, époux de dame Cathe­rine Cal­lac et pro­prié­taire en titre de Roz­vi­liou… Com­ment vont tes douze fils, ô patriarche ?

– Bien. C’est le plus jeune, Ben­ja­min, qui, cette année, a tué le che­vreuil.

– Ah ! c’est vrai ! s’exclama le prêtre… J’ai omis de vous l’apprendre, mes­sieurs : depuis la fameuse nuit de la forêt de Por­thuault, il n’y a point de Noël que le bra­con­nier d’antan m’apporte en offrande un che­vreuil,

Et, pour demeu­rer fidèle à ses habi­tudes, l’Isle-Adam ne man­qua pas d’ajouter :

– J’espère, mes­sieurs, que nous aurons le plai­sir de le man­ger ensemble.

Ana­tole Le Braz.

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