La main desséchée

Auteur : Diethelm, P. Walther | Ouvrage : Le plus beau cadeau .

« Com­ment, Oscar ! Tu ne man­ques pas seule­ment la messe, tu dis encore des men­songes ? … Tu m’as men­ti qua­tre fois main­tenant, avant d’avouer que tu es allé jouer au foot­ball au lieu d’aller à l’église ! » M. le Curé avait l’air fâché. Il ne peut pas souf­frir les men­songes.

Oscar, le menteur attrapé, se serait volon­tiers caché der­rière un banc ou aurait préféré dis­paraître com­plète­ment. En effet, c’est très désagréable d’être grondé devant toute la classe.

« Va à ta place, dit enfin M. te Curé, tu devrais avoir honte ! Men­tir, c’est vilain ! et pour un garçon qui se pré­pare à la pre­mière com­mu­nion c’est dou­ble­ment vilain ! Écoutez, mes chers enfants, je vais vous racon­ter une his­toire afin que vous sachiez pourquoi un pre­mier com­mu­ni­ant ne doit pas tromper, ni trich­er, ni men­tir.

coloriage pour les enfants - la main déssechéeL’histoire est bien vieille ; il y a 1500 ans qu’elle est arrivée. Je l’ai lue quand j’étais enfant, et je ne l’ai jamais oubliée. Pour mieux com­pren­dre cette his­toire, il faut savoir qu’en ce temps-là, le prêtre ne plaçait pas tout de suite la sainte hostie sur la langue du com­mu­ni­ant, mais sur sa main droite ; cha­cun, se don­nait   la sainte com­mu­nion lui-même. Voici ce qui arri­va.

Un jour, un pau­vre homme vint deman­der l’aumône au saint évêque Paulin. Le bon évêque lui don­na volon­tiers quelque chose ; le men­di­ant avait l’air telle­ment mis­érable. Mais quelle ter­reur le saisit quand l’homme ten­dit sa main pour recevoir l’aumône ! Elle était toute desséchée, comme une branche morte. Plein de com­pas­sion, le saint lui deman­da : « Pau­vre homme, quelle mal­adie avez-vous eue ? Pourquoi votre bras est-il mort ? »

Le men­di­ant était embar­rassé. Il regar­da à droite, à gauche, avant de répon­dre.

« Bon Père, com­mença-t-il à racon­ter à mi-voix, vous êtes évêques, vous com­pren­drez ce que je vais vous con­fi­er. Dans ma jeunesse, je désobéis­sais sou­vent à ma mère, je gaspillais, par une vie vicieuse, ce qu’elle gag­nait par son dur labeur. Et il m’en fal­lait tou­jours plus. Un jour, je voulus pren­dre de force le dernier argent qu’elle avait, mais elle me le refusa, parce qu’elle me con­nais­sait. Elle savait que je m’en servi­rais pour mal faire. Alors une colère folle me saisit. Je ne savais plus ce que je fai­sais. Avec cette main, je n’ai pas seule­ment bat­tu ma mère, mais je l’ai tuée. Le lende­main, c’était le Jeu­di Saint, une fête où toute la paroisse s’approchait de la table sainte. J’y allais aus­si, par crainte qu’on ne remar­quât mon absence et qu’on ne dev­inât en moi le mal­fai­teur. Cette main, avec laque­lle j’avais tué ma mère, je la tendis pour recevoir les saintes espèces. A peine avais-je touché la sainte hostie que ma main se raid­it et se dessécha après d’horribles souf­frances. J’eus juste le temps de cacher cette main sous mes habits, pour que per­son­ne ne la vît et je me sauvai en cri­ant de douleur et de frayeur. Depuis, je suis sans asile et je porte cette main comme puni­tion du ciel. »

L’évêque écou­ta cette his­toire effrayante. Bien qu’il eût le péché en hor­reur, il fut touché de pitié quand il apprît la puni­tion du men­di­ant

Que Dieu l’avait dure­ment affligé pour sa faute !

Invitation à lire - saint Jerome pénitent - 1481 - Léonard de Vinci« Faites péni­tence, dit l’évêque au pau­vre homme et votre faute sera remise. Ayez con­fi­ance dans la grâce et la mis­éri­corde du Seigneur, et votre main sera guérie ! »

Le men­di­ant accep­ta cette exhor­ta­tion avec recon­nais­sance. Que d’années il avait souf­fert du poids de ce péché ! Il était prêt à accom­plir la plus grande péni­tence pour obtenir la paix de l’âme.

« Que ma main reste comme elle est ; j’ai mérité cette puni­tion pour toute ma vie, car j’ai reçu indigne­ment le corps du Seigneur et j’ai péché con­tre ma mère. Mais admet­tez-moi par­mi les péni­tents. »

L’évêque lui accor­da volon­tiers ce qu’il demandait. Le jour con­venu, le men­di­ant vint à l’église, vêtu d’une robe de péni­tence. L’évêque lui mit des cen­dres sur la tête en signe de péni­tence, comme on fait chez nous le mer­cre­di des Cen­dres. Ensuite, publique­ment, il imposa la péni­tence au men­di­ant. Elle était très dure en ce temps-là. Imag­inez-vous : il devait prier et jeûn­er pen­dant sept ans avant de recevoir l’absolution et il ne lui était même pas per­mis de pren­dre part au ser­vice religieux.

Le men­di­ant, con­trit, accep­ta et fit généreuse­ment la dure péni­tence. Avec les années, son zèle aug­men­ta encore, et toute la paroisse s’en édi­fi­ait.

Quand les sept années furent passées, le péni­tent reçut l’absolution. C’était un jeu­di saint, donc le même jour que celui où il avait com­mis son crime.

Belles histoires pour la première communion - Juan de Joanes - La Cene
Juan de Joanes — La Cène

Tous ceux qui étaient présents avaient les larmes aux yeux quand ils purent embrass­er comme un frère le pécheur repen­tant et par­don­né.

Après l’absolution, on célébra la messe. La promesse de l’évêque se réal­isa au moment de la sainte com­mu­nion. Dès que le péni­tent tint l’hostie sur sa main desséchée, la vie et la force y coulèrent de nou­veau. Elle fut com­plète­ment guérie.

« Eh bien, mes enfants, con­tin­ua M. le Curé, devinez-vous peut-être ce que sig­ni­fie pour vous cette his­toire du men­di­ant à la main desséchée ?

« Aujourd’hui, quand vous com­mu­niez, on ne dépose plus l’hostie sur votre main, mais sur votre langue. Cette langue est comme une patène sur laque­lle Jésus repose avant d’entrer dans votre cœur. Imag­inez-vous main­tenant cette patène, quand la langue ment et que les lèvres trompent ! Comme elle doit être sale ! Com­bi­en elle doit être repous­sante pour l’hôte divin, qui voit tout et qui sait tout. II préfér­erait ne pas se repos­er sur cette patène, car, il se rend bien compte que cette âme n’est pas prête à le recevoir. Je vous ai racon­té l’histoire du men­di­ant à la main desséchée pour que vous pre­niez cette réso­lu­tion : la patène qui porte Jésus, avant qu’il entre chez moi, ne doit pas être pro­fanée par le men­songe ni par aucun péché. »

M. le Curé se tut. Les enfants avaient écouté sans respir­er. Dans leurs yeux, on avait pu lire l’horreur que causent la com­mu­nion sac­rilège et le meurtre ; puis, la pitié pour le pécheur repen­tant. Et à la fin, quand vint l’application pour eux-mêmes, l’un ou l’autre enfant approu­va d’un signe de tête. Oscar était du nom­bre. M. le Curé à son tour fit un petit signe lui aus­si, comme pour dire : « Je suis con­tent de vous. »

Quelques années plus tard, j’ai moi-même enseigné le catéchisme à ces enfants. Les petits avaient gran­di, ils étaient en six­ième classe. Je ne sais plus exacte­ment com­ment cela s’est passé, mais un jour je posai la ques­tion : « Qui n’a rien appris pour aujourd’hui ? »

Je fus éton­né d’en voir douze lever la main sans autre. Déjà, j’allais gron­der. C’est tout de même un peu fort : un tiers de la classe qui n’a rien appris ! Mais tout de suite, je ressen­tis quelque chose, comme de la joie. N’est-ce pas beau que garçons et filles n’hésitent pas à avouer leur faute, bien qu’ils sachent qu’ils seront retenus à l’école pour appren­dre leur leçon ?

Histoire pour la catéchèse - première communionAu dîn­er, j’ai par­lé de cet événe­ment à M. le Curé. Alors il m’a racon­té la leçon de catéchisme d’autre fois et cette his­toire de la main desséchée. Les enfants l’avaient telle­ment prise à cœur, que cinq ans après, aucun n’avait voulu men­tir !

Le dimanche suiv­ant, ces élèves de six­ième classe fai­saient la com­mu­nion générale. J’eus la joie de les com­mu­nier. Pen­dant que je por­tais Jésus de l’autel à la table de com­mu­nion où les enfants attendaient, je dis au Bon Maître : « Jésus, prenez plaisir à l’âme de ces enfants, bien que tout ne soit peut-être pas par­faite­ment pro­pre et orné pour votre vis­ite. Ces enfants sont peut-être encore un peu paresseux, peut-être ont-ils encore d’autres défauts, cepen­dant leur patène est d’or pur, prenez plaisir en leur cœur. »

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