L’imagier de la Vierge (suite)

Ouvrage : L'Étoile noëliste | Auteur : Colomban, Max

AUSSITÔT que le pacha fut par­ti, Dja­mi­lék ren­voya ses femmes et se mit au lit, pro­met­tant de dor­mir mais sa tête brû­lait, l’af­front qu’elle venait de subir se pré­sen­tait sans cesse à sa pen­sée avec mille cir­cons­tances aggra­vantes, en sorte qu’elle se leva bien­tôt et ordon­na qu’on ral­lu­mât les lampes, ne pou­vant plus sup­por­ter le silence et l’obscurité.

Depuis son enfance, Dja­mi­lék s’en­ten­dait dire qu’elle était belle et digne de par­ta­ger le trône d’un sultan.

Le refus des chré­tiens bou­le­ver­sait toutes ses idées chez elle, la sur­prise éga­lait au moins l’indignation.

Ils contemplèrent la singulière apparition.
Ils contem­plèrent la sin­gu­lière apparition.

— On m’a donc trom­pée ?… se disait-elle. Lorsque les poètes me com­pa­raient à la rose, à l’é­toile, aux pierres pré­cieuses, aux plus belles choses qui se voient au ciel et sur la terre… ils m’en­taient donc ?… Hélas ! il faut le croire, puisque les der­niers des hommes ne font nul cas de cette beau­té dont j’é­tais si fière ! C’est donc qu’elle n’existe point. Tout le monde s’est enten­du pour m’a­bu­ser : les poètes, mes femmes, mes esclaves, et mon père lui-même… celui-ci par com­plai­sance, les autres par inté­rêt et flat­te­rie. Et moi qui sou­riais à leur men­songe, je n’é­tais qu’une pauvre dupe dont ils devaient se moquer tout bas !

Et cette pen­sée lui était si amère, qu’elle grif­fait ses joues et se frap­pait les yeux de ses petits poings cris­pés. Puis, sai­sis­sant un miroir de Venise sus­pen­du à sa cein­ture par une chaîne d’or­fè­vre­rie, pré­cieux joyau dont elle ne se sépa­rait jamais, elle y cher­chait avi­de­ment quelques ves­tiges de sa beau­té ; et comme le cris­tal ne lui pré­sen­tait plus que des yeux bat­tus, des joues meur­tries et des traits gon­flés par les larmes, elle y voyait la jus­ti­fi­ca­tion de toutes ses craintes.

— Eh bien ! non, s’é­cria-t-elle dans un sur­saut d’or­gueil, je ne puis croire que j’ai été dupe à ce point. Je suis belle autant que la rose, autant que l’é­toile ; les poètes avalent rai­son, mon miroir me l’a répé­té maintes fois. Quels hommes sont donc ces chré­tiens pour n’a­voir point fait aucune atten­tion à cette beau­té ?… Que dis-je ?… Pour lui pré­fé­rer la mort ! Sont-ils donc d’une autre essence que la nôtre ? Je vou­drais bien connaître ces hommes pro­di­gieux et apprendre de leur bouche la véri­table cause de leur refus, car, sûre­ment, ce n’est pas le mépris ! 

Cette pen­sée une fois entrée dans sa cer­velle, Dja­mi­lék ne s’en déli­vra plus. Elle était, à l’é­gal de son père, véhé­mente dans ses caprices. Le pacha se recon­nais­sait en elle et l’a­vait accou­tu­mée à ne suivre d’autre règle que sa volonté.

— Je vou­drais les voir et les inter­ro­ger…, reprit-elle, dévo­rée main­te­nant d’une curio­si­té à laquelle se mêlait une vague admi­ra­tion. Mais com­ment faire ?… Demain, aux pre­mières heures de la mati­née, ils seront conduits au sup­plice ! Aupa­ra­vant, je pour­rai les faire com­pa­raitre devant moi… mon père ne me refu­se­ra pas cette faveur. Mais, trou­blés par les approches de la mort, peut-être ne me répon­dront-ils pas avec sin­cé­ri­té. Je vou­drais leur par­ler sans témoins, sans aucun appa­reil qui put gêner leur fran­chise. Et pour cela il n’y a pas d’autre moyen que d’al­ler les trou­ver moi-même, cette nuit, dans leur prison.

Cette conclu­sion la fit fré­mir, tel­le­ment une pareille démarche lui appa­rais­sait dan­ge­reuse, ou pour mieux dire impra­ti­cable. Mais quelle femme n’a­voue­ra jamais qu’un de ses caprices ne puisse être réa­li­sé ?… Du moins Dja­mi­lék ne conce­vait point qu’il pût y avoir obs­tacle à sa fan­tai­sie ; jamais encore elle n’en avait ren­con­tré ; il est vrai aus­si que jamais sa fan­tai­sie ne l’a­vait entraî­née aus­si loin.

N’y tenant plus, elle s’en­ve­lop­pa d’un ample man­teau cou­leur de nuit, dont un pan rabat­tu cachait son visage. Dans sa large cein­ture dra­pée, elle dis­si­mu­la un petit poi­gnard et une bourse gon­flée de pièces d’or. Puis, appe­lant ses deux plus dévouées sui­vantes, ain­si que la vieille nour­rice qui lui avait ser­vi de mère et ne la quit­tait jamais, elle leur décla­ra sa réso­lu­tion. La nour­rice, épou­van­tée, fit quelques objec­tions, mais Dja­mi­lék n’en tint aucun compte. Les sui­vantes demeu­rèrent muettes, sachant bien que dis­sua­der leur maî­tresse de suivre son bon plai­sir serait aus­si vain que de pré­tendre incli­ner la girouette vers le Midi lorsque le vent la pousse au Septentrion.

Com­ment Dja­mi­lék et sa petite suite par­vinrent-elles jus­qu’au cachot de nos trois chré­tiens, en dépit des murailles, des grilles héris­sées de pointes de fer, des portes mas­sives bar­ri­ca­dées à gros ver­rous et des gardes armés jus­qu’aux dents ?… Nous ne l’in­di­que­rons qu’en rap­pe­lant la bourse pru­dem­ment empor­tée par la prin­cesse, et qui, ronde et lourde au début de l’ex­pé­di­tion, se trou­va plate et légère une heure plus tard. À cet ins­tant même, la porte du cachot s’ou­vrit comme par enchan­te­ment, et Dja­mi­lék péné­tra dans l’im­monde réduit plon­gé dans une com­plète obscurité.

À la lueur d’une lan­terne appor­tée par le geô­lier, et qu’il dut dépo­ser sur le sol avant de se reti­rer sur un signe impé­rieux de sa maî­tresse, Dja­mi­lék aper­çut les trois cap­tifs dor­mant de tout leur cœur, en dépit des grosses chaînes qui leur liaient les jambes et les bras. Presque aus­si­tôt ils s’é­veillèrent, sur­pris par la clar­té de la lan­terne, et, se frot­tant les yeux, contem­plèrent la sin­gu­lière appa­ri­tion. Dja­mi­lék ne les lais­sa pas long­temps à leur éton­ne­ment ; s’a­van­çant au milieu de la pri­son, elle reje­ta son man­teau en arrière, leur lais­sant voir son beau visage enflam­mé de courroux.

— Regar­dez-moi, leur dit-elle, aus­si bien mes traits vous sont-ils déjà connus. Cette vision sera la der­nière que vous empor­te­rez dans la tombe. Misé­rables, vous n’i­rez point vous van­ter chez vous d’a­voir contem­plé les traits de Dja­mi­lék, la fille d’un pacha ! Aucun homme ne les a vus jus­qu’à ce jour. Mais qu’im­porte !… Vous mour­rez demain. Cette nuit, il me plaît d’al­ler à vous, de vous par­ler, afin que vous me disiez les rai­sons de votre conduite. Eh quoi ! vous n’êtes que des hommes vul­gaires, je le vois bien main­te­nant ; même votre mine est plus ché­tive que celle des gardes de mon père, et je ne vou­drais pas de vous pour mes esclaves. Et cepen­dant, vous avez refu­sé des hon­neurs, des richesses et… et la main de Dja­mi­lék ! Vous lui avez pré­fé­ré la mort ! Êtes-vous insen­sés… ou aveugles ?… Ou bien avez-vous lais­sé dans votre pays des femmes si belles que celles d’i­ci vous semblent hideuses par comparaison ?…

À cette der­nière sup­po­si­tion, le dépit et la honte suf­fo­quèrent la prin­cesse, au point qu’ou­bliant toute fier­té, elle fon­dit en larmes. Les trois chré­tiens, redres­sés sur le coude, l’a­vaient écou­tée avec sur­prise d’a­bord, avec méfiance ensuite ; sa beau­té leur parais­sait sus­pecte, car ils savaient que le démon se trans­forme par­fois en ange de lumière. Mais lors­qu’ils la virent pleu­rer, ils eurent pitié d’elle.

La prin­cesse s’é­tait expri­mée en fran­çais ; elle avait des chré­tiennes par­mi ses esclaves, et dès cette époque les chré­tiens de Syrie consi­dé­raient la France comme leur pro­tec­trice natu­relle ; aus­si par­laient-ils volon­tiers son lan­gage, et c’est ain­si que nombre de musul­mans l’ap­pre­naient à leur tour. Les pèle­rins n’eurent donc pas de peine à lui répondre, ce qu’ils firent avec dou­ceur et courtoisie.

— Dieu nous garde, Madame, de mépri­ser aucune femme au monde ! Toutes nous les vou­lons hono­rer et ser­vir à cause de Notre-Sei­gneur Jésus-Christ, qui dai­gna naître d’une fille d’A­dam. Loin de vous trou­ver laide, nous avouons volon­tiers que peu de damoi­selles pour­raient sou­te­nir avec vous la com­pa­rai­son, encore qu’en notre pays de France la beau­té ne soit point chose rare. Mais, Madame, la beau­té de ce monde est peu de chose auprès de celle du ciel !

— Je vous entends, dit la prin­cesse. Sans doute, comme les musul­mans, croyez-vous être ser­vis dans l’autre monde par des hou­ris éter­nel­le­ment jeunes ?…

— Nous sommes chré­tiens, Madame, et mépri­sons sem­blables rêve­ries ! Dans le ciel où nous irons demain, s’il plaît à Dieu de nous octroyer la grâce du mar­tyre, il y a une Dame, cepen­dant, la plus belle, la plus pure, la plus sainte que la Toute-Puis­sance divine ait créée ici-bas. Vous décrire sa beau­té nous serait impos­sible, mais pour elle nous sau­rons mou­rir. Oui, Madame, nous sommes tous trois épris de cette Dame incom­pa­rable ; aus­si aucun visage de femme ne peut-il nous charmer.

— Ne puis-je savoir son nom ?… deman­da la prin­cesse, émue par la cha­leur de ce discours.

— C’est, répon­dirent les chré­tiens, la Mère de Notre-Sei­gneur Jésus, la Sainte Vierge Marie, Reine du ciel et de la terre !

La prin­cesse bais­sa la tête : ce n’é­tait pas la pre­mière fois qu’elle enten­dait ce nom, et chaque fois elle en éprou­vait un trouble profond.

— Je vou­drais la connaître… murmura-t-elle.

— Eh ! Madame, il vous faut pour cela rece­voir le bap­tême… et puis mou­rir… car autre­ment vous ne pour­rez jamais la voir.

Ces paroles un peu rudes irri­tèrent la fière Dja­mi­lék : sa tête se redres­sa brus­que­ment, et la colère fit de nou­veau flam­boyer ses yeux noirs.

— Croyez-vous que les filles de ma race ne sachent pas mou­rir ? dit-elle avec un accent farouche. Pour obte­nir ce que je désire, je suis capable de tout, même… oui, même de rece­voir le bap­tême. Mais ne me trom­pez-vous point ? reprit-elle amè­re­ment. Je ne sais plus à qui me fier désor­mais ! Si, à défaut de cette Dame mer­veilleuse, vous me fai­siez voir son por­trait… alors je pour­rais juger de sa beau­té ; et si elle est vrai­ment plus belle que moi, je ne m’in­di­gne­rais plus de votre pré­fé­rence. J’i­rais aus­si­tôt deman­der votre grâce à mon père. Mieux encore, je me ferais moi-même chré­tienne, afin de connaître à mon tour la Dame de toute beau­té et de demeu­rer à jamais son esclave !

Les trois chré­tiens s’entre-regar­dèrent : cette demande d’un por­trait leur parut bien sin­gu­lière de la part d’une fille de l’Is­lam, pour qui la repro­duc­tion de la figure humaine était chose abo­mi­nable. Sans doute, la Pro­vi­dence ins­pi­rait ce désir. L’es­poir d’a­me­ner à Jésus-Christ cette jeune et belle créa­ture leur fit battre le cœur. Puis, une chance s’of­frait de sau­ver leur vie ; quoique fer­me­ment rési­gnés au mar­tyre, ils crai­gnaient de ten­ter Dieu en n’en pro­fi­tant point.

— Un por­trait ? répé­tèrent-ils. Hélas ! nous n’a­vons ici rien de sem­blable. Ceux qui nous ont faits pri­son­niers se sont empa­rés de nos médailles à l’ef­fi­gie de la Vierge…

— Ah ! Madame, s’é­cria Gil­bert, que n’ai-je ici les outils de ma pro­fes­sion… avec un peu de temps pour m’en ser­vir ? Car j’ap­par­tiens à la cor­po­ra­tion des bro­deurs-tapis­siers. Maintes fois j’ai exé­cu­té de ces belles tapis­se­ries que l’on sus­pend aux murailles des églises les jours de fête, ou à celles des manoirs durant les noces et les ban­quets. On y voit toutes sortes de per­son­nages en gran­deur natu­relle, colo­riés de diverses façons : des ani­maux sau­vages et des fau­cons, des chiens et des pale­frois, des gen­tils­hommes équi­pés pour la chasse et des che­va­liers armés en guerre ; de nobles dames aus­si, avec leurs pages et leurs ménes­trels. Tout cela si bien figu­ré que ces per­son­nages semblent vivants. Il y a des scènes de chasse, des com­bats sur mer, des tour­nois, des pro­ces­sions… les saints et saintes du para­dis s’y laissent voir, cha­cun avec les attri­buts qui le font recon­naître, et Madame la Vierge elle-même, tel­le­ment res­sem­blante qu’à sa vue les bonnes gens s’é­crient : Ave Maria ! et se mettent à genoux !…

— Vous aurez des outils et du loi­sir : sachez en faire bon usage, votre vie est à ce prix.

Sur ces mots, elle se reti­ra, les lais­sant fort sur­pris et se deman­dant s’ils n’a­vaient pas été les jouets d’une illu­sion. Ils n’en dou­tèrent plus le len­de­main lorsque les gardes vinrent les tirer de leur cachot ; mais, au lieu d’être traî­nés au sup­plice, ils se virent intro­duits dans une chambre assez vaste et bien éclai­rée, où Gil­bert dis­tin­gua dès l’a­bord un grand métier à bro­der, et des cor­beilles pleines d’é­che­veaux de laine.

(À suivre)

Max Colom­ban.

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