L’imagier de la Vierge (fin)

Ouvrage : L'Étoile noëliste | Auteur : Colomban, Max

LES gardes lais­sèrent les trois chré­tiens dans cette nou­velle pri­son, dont ils bar­ri­ca­dèrent soi­gneu­se­ment la porte. Les chaînes étaient res­tées dans le cachot sou­ter­rain, en sorte que les jeunes gens, libres de leurs membres, com­men­cèrent par se féli­ci­ter du chan­ge­ment et bénir Dieu du caprice de la princesse.

Dès l’aube, Dja­mi­lék était allée cajo­ler le pacha, le sup­pliant de recu­ler le sup­plice des chré­tiens. Elle vou­lait, disait-elle, essayer sur ces obs­ti­nés l’ef­fet d’un cer­tain philtre dont sa nour­rice arabe avait le secret. Un grand mois était néces­saire pour faire venir du fond de l’Yé­men les ingré­dients indis­pen­sables. Le pacha, secrè­te­ment tra­vaillé par le désir de vaincre à tout prix la résis­tance des cap­tifs, avait accor­dé le délai.

La nou­velle pri­son pré­sen­tait un autre avan­tage : celui de rendre plus faciles les visites de la prin­cesse. La pru­dence, cepen­dant, défen­dait à celle-ci d’en abu­ser. Elle ne parut point durant le mois qui sui­vit, et ce fut une rude vic­toire rem­por­tée sur sa curiosité.

Gil­bert, cepen­dant, met­tait le temps à pro­fit : il tra­vaillait des pre­mières lueurs de l’aube au soleil cou­ché, et bien qu’il n’eût pas de modèle, son ouvrage était par­fait, car sa jeune ima­gi­na­tion et son cœur pieux suf­fi­saient à gui­der sa main.

La nuit, il voyait le doux visage de la Vierge pen­ché sur sa cou­chette, et, le matin reve­nu, il cher­chait dans sa cor­beille les laines les plus fines et les cou­leurs les plus fraîches pour en com­po­ser une image digne du céleste modèle entrevu.

Ce n’é­tait pas une bro­de­rie, c’é­tait une pein­ture qui nais­sait sous son aiguille : la pein­ture la plus déli­cate, la plus nuan­cée que jamais artiste ait exé­cu­tée avec de sem­blables maté­riaux. La Vierge était repré­sen­tée en sa radieuse ado­les­cence telle qu’elle appa­rut aux regards char­més de l’ar­change Gabriel. Une robe d’a­zur vêtait son corps gra­cile, un grand lis blanc éclo­sait dans sa main. Une cou­ronne de roses enser­rait autour des tempes ses longs che­veux dont les anneaux bai­gnaient ses épaules ; d’autres fleurs ser­vaient de tapis à ses pieds nus ou cou­raient en forme de légères guir­landes tout autour de sa per­sonne, comme pour faire un cadre digne de tant de grâce et de pure­té. Quelques-unes de ces fleurs étaient copiées sur la flore ter­restre ; la plu­part n’ap­par­te­naient à aucune espèce, et sans doute l’ar­tiste les avait-il vues en rêve fleu­rir dans les jar­dins du paradis.

Lorsque Gil­bert décou­vrit son ouvrage, soi­gneu­se­ment caché jus­qu’à com­plète exé­cu­tion, ses deux com­pa­gnons se mon­trèrent fort satis­faits et le féli­ci­tèrent de grand cœur. Lui-même ne put se défendre d’un vif mou­ve­ment de complaisance.

— C’est mon chef-d’œuvre, décla­ra-t-il, et si je le pré­sen­tais aux jurés de ma cor­po­ra­tion, cer­tai­ne­ment j’ob­tien­drais la maî­trise à l’u­na­ni­mi­té des voix.

— Puisse-t-il d’a­bord nous sau­ver la vie, et sur­tout conver­tir la prin­cesse ! répon­dirent Milo et Daniel.

La nuit sui­vante, Dja­mi­lék appa­rut dans la pri­son avec sa nour­rice et ses deux sui­vantes. À la vue de la tapis­se­rie, elle retint un cri d’ad­mi­ra­tion et se mit à l’exa­mi­ner avec méfiance. Un moment elle com­pa­ra l’i­mage de la Vierge avec son propre visage, reflé­té dans le miroir ; puis, dédai­gneuse, elle haus­sa les épaules et décla­ra dans un éclat de rire :

— Cette Dame est peut-être belle, mais vrai­ment, si c’est là son por­trait, je n’ai point à craindre la comparaison !

Les jeunes gens ne sur­ent que répondre : ils souf­fraient de l’af­front fait au céleste modèle, et pour­tant Gil­bert lui-même avouait tout bas sa défaite. Enfin, Milo prit la parole :

— Notre ami, Madame, a fait une belle œuvre ; mais, si habile qu’il soit, l’ai­guille ne peut rendre les traits d’un visage aus­si bien que le pin­ceau. Je sais cela, car je suis peintre ; maintes fois j’ai tra­vaillé pour les églises, et si j’a­vais ici mes cou­leurs, ma palette et mes autres outils, peut-être réus­si­rais- je à vous contenter.

— Vous aurez cou­leurs et pin­ceaux, répli­qua Djamilék. 

Et elle s’en fut deman­der à son père un second délai, qui fut accor­dé comme le premier.

Milo se mit au tra­vail. Pas plus que son cama­rade il n’a­vait de modèle, mais lui aus­si tra­vaillait d’a­près son cœur. Il pei­gnit la Vierge dans tout l’é­clat de la vic­toire céleste, telle qu’elle appa­rut aux légions des anges, le jour de son Assomp­tion. Un nimbe de lumière entou­rait son front, des rayons et des roses tom­baient de ses mains, sa robe et son man­teau brillaient des cou­leurs les plus vives, toute son atti­tude indi­quait le triomphe et l’allégresse. 

— Moi aus­si, j’ai fait un chef-d’œuvre ! disait ingé­nu­ment le jeune peintre. Et si je peux l’emporter en France, je serai élu maître avant tous mes rivaux !

Le tableau n’a­vait pas fini de sécher que Dja­mi­lék vint le voir. Cette fois, elle ne cacha point son admi­ra­tion ; les belles cou­leurs du man­teau de la Vierge lui cau­sèrent un plai­sir d’en­fant, mais elle fit des réserves, quant à la figure.

— Votre Dame paraît froide et guin­dée, ses yeux ne brillent pas comme les miens, et quel pâle sou­rire sur sa bouche ! Cer­tai­ne­ment, je suis plus belle que cela.

— Vous deman­dez l’im­pos­sible. Un por­trait n’est point une figure vivante ; seul, le Créa­teur peut don­ner la vie aux êtres inani­més… les hommes y sont impuissants…

Milo par­lait avec humeur, frois­sé qu’il était dans son amour-propre d’ar­tiste. Le dépit de Gil­bert éga­lait le sien. Daniel ne mon­trait pas un moindre cha­grin, mais bien dif­fé­rent en était le motif.

— Est-il pos­sible ! s’é­cria-t-il en joi­gnant les mains, que des enfants ne sachent pas repro­duire les traits de leur Mère !

— En seriez-vous capable ?… inter­ro­gea Djamilék. 

— Hélas ! Madame, je ne suis pas un peintre ni un sculp­teur, mais un pauvre gar­dien de bre­bis. Et cepen­dant, reprit-il en deve­nant tout pâle à ce sou­ve­nir, j’ai eu bien sou­vent l’am­bi­tion de faire, moi aus­si, le por­trait de Marie. Quel­que­fois je me suis cru près d’y réus­sir. Durant mes longues heures de soli­tude, tan­dis que mes bre­bis pais­saient autour de moi et que mon fidèle chien suf­fi­sait à les gar­der, je me met­tais en orai­son, et alors l’i­mage de la Reine du ciel se pré­sen­tait à ma pen­sée avec tant de net­te­té et d’é­clat, que je croyais la voir avec mes yeux de chair. Je fer­mais les pau­pières pour rete­nir le plus long­temps pos­sible cette vision du para­dis ; et lorsque quelque acci­dent me for­çait à les ouvrir et que la radieuse figure s’é­va­nouis­sait comme un rayon de soleil der­rière un nuage, alors je sai­sis­sais un tron­çon de branche, et, muni de mon cou­teau, je m’ef­for­çais de fixer dans le bois les traits de celle qui m’a­vait ravi le cœur.

— Et vous n’y êtes jamais par­ve­nu ? mur­mu­ra la prin­cesse, sai­sie par l’ac­cent pas­sion­né du jeune pâtre.

— Non, Madame, la Vierge était trop belle et ma main trop inha­bile. Déso­lé de mon impuis­sance, je jetais au feu l’œuvre informe sor­tie de mes doigts et je recom­men­çais à la pre­mière occasion.

— Pour­quoi n’es­saye­riez-vous pas encore ?… Songez‑y, votre vie dépend de votre adresse…

— Ma vie dépend de Dieu seul ; mais j’es­saye­rai de vous faire connaître la beau­té de ma Dame, non pour sau­ver ma tête, mais pour répondre à votre défi. C’est ain­si qu’en notre pays de France les loyaux che­va­liers relèvent le gant de l’ad­ver­saire ; nul d’entre eux ne sup­por­te­rait la plus légère offense à la dame de ses pen­sées. Moi, je me suis qu’un pauvre ber­ger, mais pour sou­te­nir l’hon­neur de ma Reine, je me sens le cœur d’un pala­din. Si j’é­choue, je paye­rai de mon sang ma pieuse entre­prise, et ce sang, croyez bien, Madame, que je le ver­se­rai volontiers !

Dja­mi­lék obtint un der­nier délai de son père, et dès le len­de­main, Daniel reçut des outils de sculp­teur, des lin­gots d’or et d’argent, de l’i­voire et autres matières précieuses.

— Je ne sau­rai pas me ser­vir de toutes ces choses, dit-il à l’es­clave de la prin­cesse. Que l’on me donne un mor­ceau de cœur de chêne avec un cou­teau de berger.

Lors­qu’il eut ces objets, il se mit à genoux, et du fond de son cœur s’é­le­va une fer­vente prière. 

— O ma Dame du ciel, gui­dez les doigts de votre pauvre serviteur !

Puis, demeu­rant tou­jours à genoux, il com­men­ça d’en­ta­mer le mor­ceau de bois avec son cou­teau. Ses com­pa­gnons gar­daient le silence, n’o­sant ni l’in­ter­ro­ger ni l’in­ter­rompre en aucune façon. L’ex­pres­sion de son visage les frap­pait de res­pect. Ils confes­sèrent plus tard avoir sen­ti comme une pré­sence sur­na­tu­relle dans la pri­son pen­dant que Daniel tra­vaillait. Sans doute que les anges tra­vaillaient avec lui… Plu­sieurs jours s’é­cou­lèrent. Daniel pre­nait à peine quelques ins­tants de repos, pas­sant presque toutes ses nuits en orai­son. Le reste du temps il sculp­tait son mor­ceau de bois, tou­jours à genoux, et si fort absor­bé que le reste du monde avait ces­sé d’exis­ter pour lui.

Un soir, il fit dire à la prin­cesse que l’ou­vrage était ter­mi­né. Elle vint aussitôt.

— Pre­nez, Madame, lui dit Daniel en lui ten­dant le mor­ceau de bois. J’ai fait de mon mieux. Hélas ! cette fois encore, je n’ai pas réus­si ! Le modèle était trop beau, l’ar­ti­san trop indigne. Main­te­nant, ma tête est à vous !

Dja­mi­lék sai­sit l’ob­jet offert : c’é­tait une sta­tuette de gran­deur médiocre, gros­siè­re­ment taillée, sans art appa­rent. Et cepen­dant, à peine y eut-elle jeté les yeux, qu’un cri d’ad­mi­ra­tion jaillit de ses lèvres. Et, témoi­gnage plus élo­quent encore de son trouble inté­rieur, des larmes cou­lèrent de ses yeux…

C’est que le pieux effort du ber­ger avait reçu sa récom­pense. Marie avait réel­le­ment gui­dé ses doigts. Il avait réus­si là où des mains plus habiles avaient échoué : mer­veilleux effet de son humi­li­té et de sa pure­té d’in­ten­tion. Mus par le désir bien natu­rel de faire œuvre d’ar­tistes, Milo et Gil­bert s’é­taient beau­coup atta­chés aux détails du por­trait, aux cou­leurs, aux dra­pe­ries, à tout ce qui était, en somme, l’ac­ces­soire ; et ils avaient invo­lon­tai­re­ment négli­gé le prin­ci­pal. Le véri­table chef-d’œuvre, c’é­tait la fruste sta­tuette dégros­sie par des mains novices. Daniel avait vou­lu repré­sen­ter la Vierge des Dou­leurs, et sur le visage de la sta­tue sem­blait pas­ser, en effet, toute la dou­leur humaine.

Il sculptait son morceau de bois toujours à genoux.
Il sculp­tait son mor­ceau de bois tou­jours à genoux.

Et c’est pour­quoi Dja­mi­lék ne pou­vait se las­ser de la contem­pler en l’ar­ro­sant de ses larmes. Peu lui impor­tait la vul­ga­ri­té de la matière, la rai­deur des vête­ments indi­qués par quelques traits au cou­teau : l’ex­pres­sion sai­sis­sante du visage effa­çait tout cela. Une pitié tendre se glis­sa dans son cœur : elle se prit à bai­ser la sainte image avec une fer­veur dont elle igno­rait encore la cause. Et voi­ci que, par la per­mis­sion de Dieu, ses lèvres ren­con­trèrent, non une sur­face gla­cée, mais la tié­deur d’un visage vivant. Elle regar­da de nou­veau la sta­tue avec sur­prise, avec ravis­se­ment : sur les traits de la Vierge l’é­tin­celle de vie sem­blait glis­ser comme un fur­tif rayon de lumière, et sous les pau­pières à demi closes, voi­ci que des larmes véri­tables com­men­çaient à sourdre…

Le pro­dige ne dura que quelques secondes et me fut visible que pour Dja­mi­lék. Mais ce fut assez pour tou­cher son cœur.

— Je veux être chré­tienne, dit-elle en tom­bant à genoux, car je ne puis sup­por­ter plus long­temps le spec­tacle d’une telle dou­leur. Il faut que je console Marie ! C’est sur les péchés du monde qu’elle pleure. Oh ! du moins, qu’elle ne pleure plus à cause de moi !

Les trois chré­tiens, ravis, hors d’eux-mêmes, chan­tèrent le Mag­ni­fi­cat. La prin­cesse y joi­gnit ses actions de grâces ; mais l’heure pres­sait, le soleil com­men­çait d’é­clai­rer la pri­son ; Dja­mi­lék ramas­sa son man­teau et s’en­fuit en courant.

Elle ne repa­rut ni le len­de­main ni les jours sui­vants. Les chré­tiens alar­més s’at­ten­daient à la visite du père, lors­qu’en­fin Dja­mi­lék entra dans la pri­son. Ils ne la recon­nurent pas d’a­bord : elle por­tait des vête­ments de cava­lier arabe, avec de hautes bottes, et un grand bur­nous blanc enve­lop­pait toute sa personne.

— Venez, leur dit-elle, il faut fuir.

Sans répondre un mot, tant ils étaient sur­pris, ils sor­tirent de la pri­son, et après maints détours se virent hors du palais, der­rière les écu­ries du pacha. Là, trois che­vaux les atten­daient sous la garde de deux jeunes Bédouins qui n’é­taient autres que les deux sui­vantes de Dja­mi­lék, éga­le­ment déguisées.

Sur l’in­vi­ta­tion de la prin­cesse, les jeunes gens enfour­chèrent les trois che­vaux, cha­cun d’eux pre­nant en croupe une des fugi­tives, comme la chose se pra­ti­quait cou­ram­ment en ce temps-là. Ce ne fut qu’a­près deux heures de course rapide et lors­qu’ils se sen­tirent hors d’at­teinte, que Dja­mi­lék don­na des explications.

— Mon père allait tout décou­vrir. Déjà les nom­breux délais sol­li­ci­tés par moi, sous des pré­textes assez futiles, l’a­vaient mis en défiance. J’a­vais tort de le trom­per ain­si, mais alors je n’é­tais pas chré­tienne !… Il a connu, je ne sais com­ment, mes visites à la pri­son. Sa colère écla­tait déjà, si ter­rible, que je me suis hâtée d’en pré­ve­nir les effets. Notre vie à tous était en péril.

— Nous étions prêts à mou­rir, Madame, et le sommes encore, s’il plaît à Dieu !

— Mais moi, je ne suis pas bap­ti­sée, et je veux connaître mon Dieu avant d’o­ser me pré­sen­ter devant lui ! Nous nous sommes déci­dées à fuir, mes sui­vantes et moi, car elles veulent par­ta­ger mon sort et rece­voir le bap­tême avec moi. Ma nour­rice est trop âgée pour nous suivre ; un de mes esclaves chré­tiens s’est char­gé de l’ins­truire et de la bap­ti­ser ; sa conver­sion res­te­ra igno­rée, et la pauvre bonne femme pour­ra finir en paix ses der­niers jours. Moi, c’est en France que je veux aller. Oui, en France ! répé­ta-t-elle avec éner­gie. C’est le pays des bons chré­tiens ; c’est de cette terre bénie que m’est venu le salut. Je veux y por­ter la sainte image de Notre-Dame des Dou­leurs ; il me tarde qu’une église s’é­lève alen­tour d’elle et que les louanges des pieux pèle­rins se mêlent à mes actions de grâces !

Après maintes aven­tures, nos six voya­geurs attei­gnirent enfin les tentes chré­tiennes, la prin­cesse fugi­tive reçut l’hom­mage des che­va­liers croi­sés, qui tous mirent leur épée à son ser­vice. Mais il ne lui conve­nait point de demeu­rer en Pales­tine, ne vou­lant ni se poser en enne­mie de son père ni ris­quer de retom­ber en son pouvoir.

Pour plus de sûre­té, elle pas­sa dans l’île de Chypre avec ses cinq com­pa­gnons. Son his­toire avait déjà gagné la capi­tale de l’île avant qu’elle-même y mit le pied ; le jeune roi Hen­ri de Lusi­gnan vint à sa ren­contre avec sa mère, la reine Alix, ses oncles et toute sa cour. Accueillie en grande pompe, la prin­cesse sar­ra­sine reçut le bap­tême, avec ses deux sui­vantes, des mains de l’é­vêque de Fama­gouste. Elle vou­lut chan­ger son nom en celui de Marie ; l’é­vêque y ajou­ta le nom d’A­lix à cause de la mar­raine, qui était la reine de Chypre en per­sonne. Les deux sui­vantes s’ap­pe­lèrent Isa­belle et Yolande, du nom de leurs mar­raines, les plus nobles dames de la cour. Quinze jours après le bap­tême, les nou­velles chré­tiennes s’embarquèrent de nou­veau avec leurs fidèles com­pa­gnons. Elles attei­gnirent la France, et ce fut là que Marie-Alix exé­cu­ta son des­sein en bâtis­sant une église sous le vocable de Notre-Dame des Dou­leurs. Sur l’au­tel prin­ci­pal, elle dépo­sa la sta­tuette du ber­ger, enfer­mée dans un riche reli­quaire. Un monas­tère s’é­le­va tout auprès ; les filles des plus nobles mai­sons tinrent à hon­neur d’y être admises, et Marie-Alix y prit elle-même le voile, lors­qu’elle jugea son œuvre ter­mi­née. Par humi­li­té, elle récla­ma d’a­bord les moindres emplois, mais on la for­ça de mon­ter plus haut ; et enfin elle fut élue abbesse du monas­tère, charge qu’elle exer­ça avec grand hon­neur et durant de nom­breuses années, car elle mou­rut dans un âge avancé.

Pour exé­cu­ter ces grands tra­vaux, la prin­cesse avait dis­po­sé des sommes néces­saires, grâce à la vente de ses bijoux. Elle avait eu soin d’emporter dans sa fuite tous ceux qu’elle pos­sé­dait per­son­nel­le­ment et qui repré­sen­taient une valeur consi­dé­rable. Avant de quit­ter le monde, elle vou­lut récom­pen­ser ses amis et bien­fai­teurs. Les jeunes gens lui oppo­sèrent un refus opi­niâtre ; mais comme Isa­belle et Yolande dési­raient res­ter dans le monde, elle les dota géné­reu­se­ment, et les don­na en mariage à Milo et à Gil­bert. Cette fois, le refus était impos­sible. Le double mariage fut béni dans l’é­glise du nou­veau monas­tère, et les jeunes ménages s’é­ta­blirent sans dif­fi­cul­tés, grâce aux libé­ra­li­tés de la prin­cesse et au talent des jeunes artistes. Ils n’a­vaient point oublié en Pales­tine, l’un sa tapis­se­rie, l’autre son tableau, en sorte que, selon leurs pré­vi­sions, ils obtinrent tous deux la maî­trise à la seule pré­sen­ta­tion de ces belles œuvres.

Quant à Daniel, il n’a­vait point tant atten­du pour reprendre dou­ce­ment la route du monas­tère où il avait été éle­vé. Il obtint bien­tôt d’y pro­non­cer les vœux et ter­mi­na sa vie, qui fut longue, sous l’humble habit des Frères convers. Mais on ne l’oc­cu­pa plus à gar­der les trou­peaux. Un autre emploi lui fut dévo­lu, auquel il s’a­don­na désor­mais sans sor­tir un ins­tant de son humi­li­té : ce fut celui d’i­ma­gier de la Vierge. Tous les ora­toires du monas­tère et toutes les églises des alen­tours s’en­ri­chirent des naïves et belles images ser­ties des mains de l’humble convers ; on vient même lui en deman­der de fort loin lorsque, avec le temps, la répu­ta­tion du Frère ima­gier se fut répan­due. Lui, tra­vaillait en priant et chan­tant, sans sou­ci de sa propre gloire, mais tout joyeux de pro­cu­rer celle de Marie. Et Fr. Daniel ter­mi­na ain­si sa vie ; on le trou­va mort dans sa pauvre cel­lule, une image ébau­chée dans la main, un radieux sou­rire au coin des lèvres ; il était allé contem­pler son divin modèle dans le ciel…

Max Colom­ban.

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