L’œuf de Nicolazic

Auteur : Robitaillie, Henriette | Ouvrage : Et maintenant une histoire II, Fêtes de l'année liturgique .

Histoire pour illustre les fêtes de Pâques - printemps à la campagneCe matin-​là, un rayon de soleil se glis­sa par la fenêtre, et Nico­la­zic se leva.

Tout chan­tait en lui : Allé­luia ! Allé­luia !

Et pour­tant Nico­la­zic n’avait aucune rai­son per­son­nelle d’être joyeux. A douze ans, il n’avait jamais pu cou­rir comme les autres gar­çons, traî­nant der­rière lui une jambe tor­due, ce qui n’était ni joli ni com­mode. Il n’y pen­sait guère, il est vrai, quand sa maman était près de lui.

Mais sa maman, malade, avait dû par­tir pour l’hôpital. Et son papa était au ciel. Main­te­nant, Nico­la­zic était tout seul.

Il n’y avait plus, à la mai­son, avec lui que la poule noire et la chèvre blanche. La poule noire pon­dait de temps à autre, et la chèvre blanche don­nait son lait cré­meux. Mais voi­là qu’un beau jour la chèvre dis­pa­rut… et la poule noire ces­sa de pondre, on ne sait pour­quoi.

Ce n’était pas encore la sai­son des fruits, et Nico­la­zic vivait sur­tout de pain sec et d’eau claire.

* * *

Mais ce matin-​là, c’était le matin de Pâques. Et per­sonne sur la terre n’a le droit d’être triste un matin de Pâques. Quand on n’a pas de joie à soi, il vous reste à pui­ser dans tout le bon­heur du ciel. « Christ est res­sus­ci­té ! »

Nico­la­zic ne pou­vait pas aller à la messe, car l’église était fort loin : il n’aurait jamais pu traî­ner sa mau­vaise jambe jusque-​là. Le meu­nier l’emmenait quel­que­fois dans sa car­riole avec ses enfants. Mais le meu­nier ne pou­vait pas, bien sûr, pen­ser à Nico­la­zic tous les dimanches.

« J’irai tout de même jusqu’au tour­nant de la route, se dit Nico­la­zic. De là, on voit le clo­cher. »

Il se mit en marche en clo­pi­nant. Quand il pas­sa devant la ferme des Hêtres, la fer­mière le héla :

« Nico­la­zic, viens donc prendre un œuf de Pâques. Il n’est pas en cho­co­lat, mais il est frais pon­du et te don­ne­ra des joues rosés. »

Nico­la­zic, tout content, prit l’œuf et le mit dans sa poche.

Joie de la Résurection du Christ racontée aux enfants - Lilas roses fleuri pour PâquesQuand il arri­va au tour­nant de la route, il aper­çut dans la val­lée le clo­cher bleu. Un joyeux carillon s’en échap­pait, et Nico­la­zic répé­ta en écho :

« Allé­luia ! Allé­luia ! »

Puis il tira le pain qu’il avait dans sa poche et vou­lut gober son œuf.

C’est alors qu’il ren­con­tra le regard avide de la vieille Marianne, la sor­cière du pays. On la crai­gnait un peu par­tout et on la disait méchante, mais Nico­la­zic pen­sait qu’en géné­ral les gens sont beau­coup plus mal­heu­reux que méchants. Et il com­prit très bien ce que disait le regard de Marianne.

Il pous­sa un petit sou­pir, car il avait faim, lui aus­si, et il lui ten­dit l’œuf et le pain :

« Man­gez », dit-​il.

Ce que fit Marianne… en oubliant de remer­cier.

Quand il fut un peu repo­sé, Nico­la­zic fit demi-​tour ; il allait tra­ver­ser la grand-​route quand une voix rude le héla :

Récit pour le kt - Gendarme et voleur « Holà, petit ! »

Nico­la­zic aper­çut le Père Guillaume entre deux gen­darmes. Auprès d’eux il y avait une chèvre blanche. Le cœur du petit gar­çon fit toc, un bon coup.

« Nico­la­zic, dit le plus grand gen­darme, qui le connais­sait depuis long­temps, n’est-ce pas là ta chèvre blanche ? »

Nïco­la­zic avant de répondre regar­da le vieux Guillaume. Ce n’était pas un mau­vais homme, mais il avait eu des mal­heurs. Au logis, il y avait sept petits enfants aux yeux trop grands et aux joues trop pâles. Et jusqu’alors, Guillaume avait été hon­nête.

Nico­la­zic se sou­vint encore qu’on était au matin de Pâques, le jour où l’on doit aider les âmes à res­sus­ci­ter. Et il répon­dit au gen­darme :

« Si fait, mon­sieur, c’est bien ma chèvre blanche, mais je la lui ai don­née. »

Quand les gen­darmes furent par­tis, Guillaume res­ta seul avec la chèvre blanche en face du petit gar­çon. La voix un peu trem­blante, il lui dit :

« C’est bien mal de men­tir aux gen­darmes, Nico­la­zic ; ta chèvre blanche, tu sais bien que tu ne me l’as pas don­née.

— Je n’ai pas men­ti, Guillaume, ma chèvre blanche, je vous l’ai don­née tout à l’heure, au moment où je par­lais. Peut-​être me l’avez-vous prise un jour. Mais aujourd’hui, elle est à vous et à vos sept petits enfants. »

Le Père Guillaume tous­sa très fort, puis il dit :

« Puisque la chèvre est bien à moi, Nico­la­zic, je te la donne comme cadeau de Pâques, de la part de mes sept petits. »

Et il s’en fut bien vite par le sen­tier bor­dé d’aubépines.

* * *

En ren­trant chez lui, Nico­la­zic vit que le lilas, lui aus­si, avait fleu­ri. S’il l’avait pu, il en aurait cueilli un gros bou­quet pour le por­ter sur la tombe de son père ; mais le lilas était trop haut, et le cime­tière trop loin. Alors Nico­la­zic fit une prière :

« Mon Papa, du haut du ciel, vois comme notre lilas est beau. Que son par­fum monte vers toi ! »

Petit garçon et sa poule noire avec les oeufs de PâquesII condui­sit la chèvre blanche dans son étable. Il l’embrassa entre les deux cornes et alla annon­cer la nou­velle à la poule noire. Nico­la­zic pous­sa un cri de sur­prise. Sur la paille fraîche, il y avait une bonne dou­zaine d’œufs rosés ! Peut-​être la poule noire avait-​elle eu des remords ?… ou peut-​être la fer­mière de la ferme des Hêtres, qui avait le cœur tendre, avait-​elle vu Nico­la­zic don­ner son œuf de Pâques à la sor­cière ?

Nico­la­zic, tout heu­reux, s’en retour­na à la mai­son. Sur le seuil, il s’arrêta pour contem­pler le che­min dont tous les cailloux sem­blaient rire au soleil.

Et alors, il vit s’avancer entre les haies que fleu­ris­sait l’aubépine une mince sil­houette qu’il connais­sait bien. Son cœur s’arrêta presque de battre.

« Maman ! » s’écria-t-il.

Et, mal­gré sa mau­vaise jambe, il cou­rut. Le voi­ci dans les bras de sa maman reve­nue ; une maman gué­rie, qui n’avait pas écrit, sachant qu’elle allait ren­trer, et qui avait vou­lu faire cette belle sur­prise à son fils pour Pâques.

Ils se prirent par la main, se ser­rèrent très fort pour être bien sûrs d’être ensemble. Et ils ren­trèrent ain­si dans la mai­son où le lilas blanc, la chèvre, la poule noire et les rayons de soleil chan­taient avec eux, à leur façon :

« Allé­luia ! Allé­luia ! »

Hen­riette Robi­taillie.

Bonheur de la fête de la Résurection - Pâques - Fra Angelco

 

 

 

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