Sainte Monique, veuve

Ouvrage : La revue des saints

Mère de saint Augustin (332 – 387)

Fête le 4 mai


C’est dans l’A­frique chré­tienne du Nord, où l’É­glise était si pros­père, que Dieu pla­ça le ber­ceau de Monique. Elle naquit à Tha­gaste en 332. Le nom de son père nous est incon­nu ; sa mère s’ap­pe­lait Faconda.

Enfance.

Grâce aux soins de ses parents, qui étaient chré­tiens, et à la sur­veillance d’une vieille ser­vante toute dévouée sa jeune maî­tresse, Monique gran­dit dans la crainte et l’a­mour de Dieu ; c’é­tait un lis de pure­té. On put entre­voir dès son enfance le degré émi­nent de sain­te­té qu’elle attein­drait un jour. Elle était encore toute petite que déjà elle sor­tait seule de la mai­son pater­nelle, pour aller prier à l’é­glise, au risque d’être répri­man­dée au retour. Quel­que­fois elle quit­tait ses com­pagnes de jeu ; on la retrou­vait à genoux der­rière un arbre. Sou­vent même, pen­dant la nuit, elle se levait et réci­tait à Dieu les prières que sa pieuse mère lui avait apprises. 

Un jour, cepen­dant, elle suc­com­ba à une ten­ta­tion de gour­man­dise. Ses parents l’a­vaient char­gée d’al­ler, avec une ser­vante, pui­ser à la cave le vin des­ti­né aux repas. Monique éprou­vait jusque-là pour le vin une cer­taine répu­gnance ; cepen­dant, par espiè­gle­rie d’en­fant, elle pro­fi­ta de sa liber­té pour en boire une gor­gée. Elle réci­di­va. Peu à peu elle s’y habi­tua et même y prit un cer­tain goût, au point, a‑t-on dit, de pas­ser son doigt le long des réci­pients pour en recueillir quelques gouttes.

Mais Dieu veillait sur elle. Il se ser­vit pour la cor­ri­ger de la ser­vante, témoin trop com­plai­sant de sa faute. Cette ser­vante, s’é­tant un jour dis­pu­tée avec sa jeune mai­tresse, lui jeta à la face cette insulte : « Buveuse de vin pur. » Monique rou­git, recon­nut la lai­deur de sa gour­man­dise, et dès ce moment elle s’en cor­ri­gea pour toujours. 

Elle en pro­fi­ta pour être désor­mais plus humble, plus atten­tive à se mor­ti­fier et à veiller sur ses sens. 

Son coeur s’ou­vrit de bonne heure aus­si à l’a­mour des pauvres. Elle ne négli­geait rien pour les secou­rir : elle don­nait tout, jus­qu’au pain qu’on lui ser­vait à table ; elle le cachait dans les plis de sa robe et le leur dis­tri­buait. C’é­tait pour elle un bon­heur de leur laver les pieds, selon l’u­sage du temps, et de les ser­vir autant qu’elle pou­vait le faire à cet âge. Enfin, on remar­quait en elle une dou­ceur et une patience inal­té­rables, ver­tus que nous lui ver­rons pra­ti­quer jus­qu’à l’hé­roïsme une fois qu’elle sera deve­nue épouse et mère. 

Mariage et épreuves. 

Sor­tie de l’a­do­les­cence, elle fut deman­dée en mariage. Patrice, né à Magots, comme Monique, et comme elle d’une famille noble, aspi­rait à sa main ; il l’ob­tint. Il parais­sait pour­tant peu digne d’une telle alliance : un païen violent, bru­tal, débau­ché, tel était le futur époux de Monique. Qu’on ajoute à cela une grande dif­fé­rence d’âge ; Monique avait à peine vingt-deux ans, et Patrice plus du double. On serait ten­té de se deman­der com­ment les parents de Monique consen­tirent à une union qui ne pré­sa­geait que des tris­tesses, si on ne savait com­bien, mal­heu­reu­se­ment, les parents, même chré­tiens, se font faci­le­ment, illu­sion quand il s’a­git de marier leurs enfants. 

Du reste, ce fut sans doute ici un effet de la Pro­vi­dence divine, qui per­mit que Monique méri­tât par d’a­mères dou­leurs l’hon­neur d’être la mère d’un fils tel que saint Augustin. 

Les épreuves ne man­que­ront pas. Elles vien­dront de Patrice lui-même, elles vien­dront aus­si de la belle-mère, païenne comme son fils et comme lui d’une humeur vio­lente, exci­tée encore contre sa belle-fille par les calom­nies des ser­vantes. Pauvre Monique ! la voi­là iso­lée, mal­heu­reuse dès les pre­miers jours de son mariage ; mais c’est pré­ci­sé­ment ici qu’elle est admi­rable. C’est dans le creu­set de la souf­france qu’on recon­naît les grandes âmes. 

Sachant qu’elle peut tout en Celui qui la for­ti­fie, elle ne recule pas devant les dif­fi­cul­tés, elle accepte dans toute leur éten­due les devoirs de son nou­vel état. Elle com­prend que Dieu l’a unie à Patrice pour le conver­tir ; elle se fait l’a­pôtre du petit monde qui l’en­toure. Sa pré­di­ca­tion, c’est l’exemple ; ses moyens de conver­sion, la dou­ceur et la prière. Et quels exemples de ver­tu, en effet, ne don­na-t-elle pas ? Exemple de dou­ceur vis-à-vis des empor­te­ments de Patrice, exemple de patience en pré­sence de ses infi­dé­li­tés ! Jamais une plainte ne sor­tit de sa bouche contre son mari, nous apprend saint Augus­tin, et pour­tant comme elle souf­frait ! Comme elle pleu­rait — et des larmes d’au­tant plus amères qu’elles étaient ver­sées en secret ! Elle se conten­tait de deman­der à Dieu la foi pour Patrice, sachant bien que les autres ver­tus suivraient. 

Cette méthode de dou­ceur, de silence et d’ab­né­ga­tion pleine de dévoue­ment, elle la conseillait à ses amies, lorsque celles-ci venaient se plaindre à elle des vio­lences de leurs maris : « Pre­nez-vous-en à votre langue », leur disait-elle. En effet, celles qui, à son exemple, rem­pla­çaient les répliques par un silence plein de dou­ceur, n’a­vaient qu’à s’en louer. Mal­gré toute son impé­tuo­si­té, jamais Patrice n’o­sa lever la main sur cet ange de bonté.

Augustin.

Ce fut au milieu de ces tris­tesses que Dieu lui don­na les joies de la mater­ni­té, en 354. Elle mit au monde cet Augus­tin qu’elle devait enfan­ter une seconde fois à la vie spi­ri­tuelle, au prix de tant de larme ; puis Navi­gius et Per­pé­tue, dont la sain­te­té devait être dépas­sé par celle de leur frère aîné. Elle leur fit boire à tous, avec son lait, le nom et l’a­mour de Jésus-Christ. De ses trois enfants, elle fera trois saints, tant est puis­sante l’in­fluence d’une mère ! Cepen­dant, selon la cou­tume de l’é­poque, le bap­tême fut ren­voyé à plus tard. Tout semble d’a­bord conspi­rer contre elle, et un père païen et une belle-mère païenne et des ser­vantes men­teuses. Mais tous ces obs­tacles sont s’é­va­nouir devant sa dou­ceur et sa rési­gna­tion. La belle-mère se rend la pre­mière. Elle recon­naît la faus­se­té des calom­nies de ses ser­vantes. Les esclaves elles-mêmes laissent gagner leur cœur. « Alors je croyais, dit saint Augus­tin, ma mère croyait aus­si, toute la mai­son croyait avec nous ; il n’y avait que mon père qui ne croyait pas. »

Rete­nons l’a­veu : Augus­tin croyait. Sa pieuse mère s’ef­for­çait chaque jour de for­mer dou­ce­ment sa conscience d’a­près les ensei­gne­ments de Jésus-Christ, et d’é­le­ver son âme vers Dieu par la subli­mi­té des véri­tés chré­tiennes. Il en res­ta des traces inef­fa­çables dans le cœur d’Au­gus­tin, et plus tard, au milieu de ses éga­re­ments, il s’é­ton­nait lui-même d’é­prou­ver comme un sen­ti­ment de vide, à la lec­ture des livres où l’on ne par­lait pas de Jésus-Christ. 

Mais, hélas ! les mau­vais exemples du père eurent bien­tôt plus d’in­fluence sur les pas­sions nais­santes de l’en­fant, que les saints efforts de sa mère et les cor­rec­tions de ses pre­miers maîtres. 

Pour­tant Dieu l’a­vait doué d’un cœur très aimant et d’une intel­li­gence peu ordi­naire. Son père, espé­rant de lui quelque chose de grand, vou­lut qu’il quit­tât la petite ville de Tha­gaste pour aller cher­cher, à Madaure, autre ville de l’A­frique romaine, des maîtres plus savants. Que cette pre­mière sépa­ra­tion fut dure au cœur de Monique ! Et com­bien d’ap­pré­hen­sions elle lui apportait ! 

Les nou­veaux maîtres de son fils étaient païens. Ils firent lire et relire au jeune homme les auteurs païens, avec toutes leurs fables et leurs scan­da­leux récits, pour le for­mer à l’é­lo­quence et au beau style. Cet ensei­gne­ment man­quait par ailleurs de tout cor­rec­tif, et lais­sait l’âme désem­pa­rée en face des grands pro­blèmes de la vie.

Cette triste édu­ca­tion, contre laquelle Augus­tin conver­ti pro­tes­te­ra plus tard avec tant d’in­di­gna­tion, ne tar­da pas à por­ter ses fruits. Chaque fois qu’il reve­nait à Tha­gaste pour se repo­ser, sa pauvre mère consta­tait avec dou­leur les pro­grès du mal.

Mort chrétienne de Patrice. 

Cepen­dant Augus­tin va ter­mi­ner ses études à Car­thage le coeur brû­lé plus que jamais par le feu des pas­sions. Ce départ pour une ville si pleine de périls coûte beau­coup de larmes à sa mère. Plût à Dieu que que ce fût qu’une vaine crainte ! Mais, hélas ! elle apprend bien­tôt, avec l’in­con­duite de son fils, la nais­sance d’un enfant, illé­gi­time : Adéo­dat. Alors elle est incon­so­lable. On craint un ins­tant pour sa vie : elle triomphe enfin de la dou­leur. C’é­tait pour elle un sou­tien de voir Patrice s’as­so­cier à ses larmes, car Patrice a embras­sé la foi chré­tienne et réfor­mait chaque jour davan­tage sa vie. Tom­bé malade, il demande le bap­tême, le reçoit avec fer­veur et s’en­dort chré­tien­ne­ment entre les bras de la compgne que Dieu lui avait donnée. 

Libé­ré des liens du mariage, Monique prend un nou­vel essor vers Dieu. Elle se retire plus com­plè­te­ment du monde ; ses mor­ti­fi­ca­tions sont plus aus­tères ; son amour pour les pauvres, gêné pen­dant dix-sept ans, a main­te­nant un libre épan­che­ment. Elle sert de mère aux orphe­lins ; elle se fait la conso­la­trice des veuves et des femmes mariées déçues dans leur rêves de bon­heur. Le ser­vices des pauvres et la prière prennent le meilleur de son temps. 

Le « fils des larmes »

Mais, d’autre part, cette mort lais­sait Monique dans de vives inquié­tudes vis-à-vis de son fils. Monique seule ne pou­vait plus rien pour son édu­ca­tion. Dieu, en qui elle avait mis toute sa confiance, allait venir à son secours. 

À Car­thage, Augus­tin pour­sui­vait brillam­ment ses études, grâce aux libé­ra­li­tés d’un ami de son père. Mais depuis le triomphe de ses pas­sions, sa foi s’af­fai­blis­sait. Il finit par l’ab­di­quer publi­que­ment. Le voi­là héré­tique, de la secte des mani­chéens ! Quelle fut alors la dou­leur de Monique, il serait dif­fi­cile de le dire. « C’est un fleuve de larmes qui s’é­coule de ses yeux, c’est la dou­leur d’une mère qui à per­du son fils unique ; ce sont les gémis­se­ments de Rachel, la mère rebelle à toutes les conso­la­tions… Images incom­plètes ! » s’é­crie encore Saint Augus­tin dans ses Confes­sions.

Monique avait ver­sé tant de larmes sur son fils liber­tin, que lui res­tait-il à Augus­tin infi­dèle à sa foi ? 

Quand à l’é­poque des vacances, il revint à la mai­son fami­liale, au pre­mier mot qu’il lais­sa échap­per à la louange de l’hé­ré­sie mani­chéenne, cette grande chré­tienne se redres­sa avec toute son éner­gie, en s’é­criant, au milieu des larmes : « Non, jamais je ne serai la mère d’un mani­chéen ! » Et elle chas­sa son fils de la maison.

Augus­tin (il faut lui rendre ce témoi­gnage, car Monique elle-même le lui ren­dit en mou­rant), Augus­tin, même dans ses ega­re­ments, ne ces­sa jamais d’ai­mer sa mère et n’u­sa jamais d’in­so­lence vis-à-vis d’elle. Devant la majes­té de l’in­di­gna­tion mater­nelle, il bais­sa la tête et par­tit sans mot dire. Il alla deman­der l’hos­pi­ta­li­té à son pro­tec­teur Roma­nien, en atten­dant que sa mère consen­tît de nou­veau à le recevoir. 

Monique res­ta abî­mée dans ses pleurs. 

Dieu vient la conso­ler, lui seul le pou­vait. Il lui envoya un songe qui pré­sage la conver­sion désirée. 

Une nuit donc, elle se voit debout sur une règle de bois. Et comme elle verse des larmes amères, un ange res­plen­dis­sant de lumière s’ap­pro­chant d’elle, lui deman­da la cause de sa douleur. 

— C’est la perte de mon fils que je déplore ain­si, dit-elle. 

— Ne pleu­rez plus, répond l’ange, et met­tez votre esprit en repos ; ce fils est avec vous et en sûreté.

Alors, se retour­nant, elle voit, en effet, son fils debout sur la même règle qu’elle. 

Conso­lée par cette vision, Monique en fait le récit à son fils. Lui qui ne son­geait point à se convertir : 

— Cou­rage, ma mère, dit-il, voyez comme le ciel se pro­nonce pour ma doc­trine ; il vous pro­met qu’un jour vous la partagerez.

— Non, mon fils, reprend-elle avec assu­rance ; il ne m’a point été dit : Vous serez où il est, mais Il sera où vous êtes.

Cette réponse lumi­neuse fit plus d’im­pres­sion sur le jeune homme que le récit de la vision. Dès ce moment, Monique s’a­dresse aux hommes dont la doc­trine est en répu­ta­tion et les presse ins­tam­ment d’en­trer en confé­rence avec son fils pour le rame­ner à la foi catho­lique. Mais il était encore trop épris de ses nou­velles erreurs pour écouter. 

Comme la mère sup­pliait un saint évêque de tra­vailler à convaincre son fils, elle reçut cette réponse : 

— Allez en paix, il est impos­sible que le fils de tant de larmes périsse.

Fuite d’Augustin.

La pro­phé­tie se réa­li­se­ra un jour ; mais Monique ne se lasse point de mettre tout en œuvre pour en hâter l’ac­com­plis­se­ment. Augus­tin conçoit le des­sein de quit­ter Car­thage, où il ensei­gnait la rhé­to­rique, pour se rendre à Rome, y mon­trer son génie et y trou­ver des élèves plus dociles. 

Mais sa mère était à Car­thage auprès de lui. Com­ment lui annon­cer cette déci­sion Il pré­texte une pro­me­nade sur le rivage et s’embarque secrètement. 

Quand Monique s’a­per­çut qu’elle avait été jouée, le vais­seau qui empor­tait son fils dis­pa­rais­sait à l’horizon !

Cepen­dant Augus­tin était tom­bé gra­ve­ment malade à Rome ; il gué­rit grâce aux prières que fai­sait pour lui sa mère res­tée seule en terre africaine. 

Dès qu’elle le put, Monique n’hé­si­ta pas à s’embarquer pour aller le rejoindre. Une tem­pête s’é­le­va et la mer sem­bla vou­loir prendre le par­ti du démon. Mais tan­dis que les mate­lots pâlis­saient de ter­reur, intré­pide au milieu des flots cour­rou­cés, Monique les ras­su­ra et prit à l’a­vi­ron la place de l’un d’eux ; le navire ne pou­vait périr, car le salut de son fils y était enga­gé. Que l’on aille après cela van­ter l’in­tré­pi­di­té de César ras­su­rant le nau­to­nier ! Ce qu’il fit et dit par ambi­tion et par vani­té est loin d’é­ga­ler le geste d’une simple femme voguant au secours de son fils expo­sé à perdre son âme.

La conversion d’Augustin.

Elle arrive à Rome. Son fils vient de par­tir pour Milan ; elle se pré­ci­pite à sa pour­suite et le rejoint. C’est ici que Dieu va enfin exau­cer tant de prières, n’ayant, semble-t-il, dif­fé­ré si long­temps que pour accor­der davan­tage. Des jours plus heu­reux se lèvent main­te­nant pour elle, des jours de résur­rec­tion et de gloire. Au contact de saint Ambroise, évêque de Milan, Augus­tin sent ses luttes inté­rieures s’a­pai­ser. Les dis­cours du saint doc­teur font tom­ber ses doutes ; il ouvre peu à peu les yeux à la foi ; le ciel vient à son secours par une inter­ven­tion qui tient du miracle : une voix mys­té­rieuse lui répète « Tolle, lege ! Prends et lis ! » Il ouvre les épîtres de saint Paul, il lit, et il tombe, comme l’A­pôtre, vain­cu par l’a­mour de Jésus-Christ. Quelque temps après, il reçoit le bap­tême des mains de l’é­vêque de Milan. 

Il en sort tout trans­fi­gu­ré, prêt à deve­nir saint Augus­tin.

Une des grâces de son bap­tême, fut sa voca­tion reli­gieuse. Un saint reli­gieux de Milan, Sim­pli­cien, prêtre savant, l’i­ni­tia à ce genre de vie, qu’il com­men­ça dès ce moment à pra­ti­quer. Il réso­lut de retour­ner en Afrique, afin de consa­crer son petit patri­moine par­tie à des aumônes, par­tie à la fon­da­tion d’un couvent qui devait être la source féconde du mona­chisme africain. 

Il part avec ses amis et sa mère, et ils se ren­dirent à Ostie, où ils devaient s’embarquer. Mais Monique avait accom­pli son œuvre : son fils était conver­ti. Et elle pou­vait dire à Dieu avec le Psal­miste : « Selon la mul­ti­tude des dou­leurs de mon cœur, vos conso­la­tions ont rem­pli de joie mon âme. » (Ps. 93.)

La mort à Ostie. 

Une scène admi­rable, que la pein­ture a popu­la­ri­sée, nous montre la mère et le fils assis l’un près de l’autre, au bord de la mer. Les yeux et le cœur en haut, Monique passe en revue toute la créa­tion : la terre, la mer, les astres ; mais tout cela paraît pas­sa­ger ; elle monte plus haut, dans la région de l’é­ter­nel amour. C’est là qu’elle trouve le bon­heur, dans la pos­ses­sion de Dieu ; elle y reste ravie en extase. Ce n’est qu’en sou­pi­rant qu’elle des­cend vers le triste séjour de la terre. 

Après ce ravis­se­ment, déso­lée de se retrou­ver dans cette val­lée de larmes, elle disait à Augustin : 

— Pour­quoi suis-je encore ici-bas, mon fils, main­te­nant que mes espé­rances se sont réa­li­sées ? Il y avait une seule chose pour laquelle je dési­rais vivre, c’é­tait de vous voir chré­tien et catho­lique. Or, je vous vois mépri­ser le bon­heur de ce monde pour vous consa­crer à Dieu.

Monique, en effet, n’a­vait plus qu’à par­tir pour le ciel. 

Une autre fois, pro­fi­tant avec déli­ca­tesse d’un moment où Augus­tin n’é­tait pas là, elle par­la avec une grande ardeur du mépris de la vie et du bon­heur de mou­rir pour aller à Dieu. Et comme Alype, son ami, Navi­gius et les autres lui deman­dèrent si elle n’ap­pré­hen­dait pas de mou­rir loin de sa patrie, elle leur répon­dit : « Oh ! non, on n’est jamais loin de Dieu, et il n’y a pas lieu de craindre qu’au jour du juge­ment il ait peine à retrou­ver ma pous­sière pour me res­sus­ci­ter d’entre les morts. »

C’é­tait là une grâce suprême de Dieu ; car, jus­qu’à ce moment, nous assure saint Augus­tin, elle avait tou­jours vive­ment dési­ré être ense­ve­li en son loin­tain pays natal, à côté de Patrice, dans le tom­beau qu’elle s’é­tait fait construire.

Cinq jours après, elle est prise d’un violent accès de fièvre. Elle sent sa fin pro­chaine. Elle recom­mande à son fils de se sou­ve­nir d’elle à l’au­tel du Sei­gneur, puis elle se recueille, elle se pré­pare à la mort ; neuf jours s’é­coulent ain­si. Enfin, comme on lui refu­sait la com­mu­nion, vu l’ex­trême gra­vi­té de son état, un petit enfant entra, dit-on, dans sa chambre. Il s’ap­pro­cha de son lit, bai­sa la poi­trine de la mou­rante, dont l’âme s’en­vo­la aus­si­tôt vers le ciel. C’é­tait au com­men­ce­ment de novembre de l’an 387. Monique avait vécu cin­quante-cinq ans. Augus­tin en avait trente-trois.

Je lui fer­mai les yeux, raconte son illustre fils, et dans le fond de mon cœur affluait une dou­leur immense, prête à débor­der en ruis­seaux de larmes ; et mes yeux, sur l’im­pé­rieux com­man­de­ment de l’âme, rava­laient leur cou­rant jus­qu’à demeu­rer secs, et cette lutte me déchi­rait… Mais sa mort n’é­tait ni mal­heu­reuse ni entière. Nous en avions pour garants sa ver­tu, sa foi sin­cère et les rai­sons les plus cer­taines… Evo­dius prit le psau­tier et se mit à chan­ter ce psaume auquel nous répon­dions tous : « Je chan­te­rai, Sei­gneur, votre gloire, vos misé­ri­cordes et vos jugements. »

Après les funé­railles, Augus­tin se reti­ra à l’é­cart, et, en pré­sence de Dieu, il don­na un libre cours à ses larmes ; pleu­rant « cette mère, morte pour un temps à ses yeux, cette mère qui l’a­vait pleu­ré tant d’an­nées pour le faire vivre aux yeux de Dieu », et qui lui avait don­né deux fois la vie.

Son culte.

Mille ans devaient s’é­cou­ler avant que cette mère admi­rable, dont la vie était pour­tant bien connue par les Confes­sions de son fils, jouît d’un culte public et uni­ver­sel. Ses restes repo­saient à Ostie dans un sar­co­phage de marbre qu’elle devait à la pié­té d’Au­gus­tin, mais n’é­taient l’ob­jet d’au­cun culte spé­cial. Tou­te­fois, déjà en divers lieux, dès le XIIe et le XIIIe siècle, on l’ho­no­rait comme Sainte ; le 4 mai, veille de la fête de la Conver­sion de saint Augus­tin, des hymnes avaient été com­po­sées en son hon­neur et des artistes l’a­vaient par­fois repré­sen­tée dans leurs œuvres.

Ce n’é­tait là tou­te­fois que l’au­rore d’un culte uni­ver­sel. Il fal­lait que le Chef de l’E­glise inter­vînt pour éle­ver Monique sur les autels. Ce fut l’œuvre de Mar­tin V. En ver­tu d’une bulle de ce Pon­tife du 27 avril 1430, les restes de sainte Monique furent trans­fé­rés d’Os­tie à Rome. Durant la pro­ces­sion, une mère obtint la gué­ri­son de son fils malade en le fai­sant appro­cher des saintes reliques. Ce tré­sor repose encore aujourd’­hui à Rome dans l’é­glise de Saint-Augus­tin, sous la garde des Ermites de Saint-Augus­tin ; il y est véné­ré par les pèle­rins du monde entier.

A. R. B.

Sources consul­tées. — Saint Augus­tin, Confes­sions. — Mgr Bou­gaud, His­toire de sainte Monique (14e édi­tion, Paris, 1914). — (V. S. B. P., n° 20.)

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