Les petits martyrs japonais

Auteur : Goldie, Agnès | Ouvrage : Petites Vies Illustrées pour enfants .

Temps de lec­ture : 8 minutes

Cette his­toire com­mence qua­rante-sept ans après l’arrivée de saint Fran­çois-Xavier au Japon. L’apôtre des Indes n’y a pas­sé que deux ans et cela lui a suf­fi pour fon­der une Église flo­ris­sante. Vers 1595, on y compte 300.000 chré­tiens ; ce n’est pas pour plaire à l’Empereur, très fana­tique de ses idoles. Ordre est don­né aux mis­sion­naires de quit­ter le pays.

Voyez ce que dit l’Évangile du ber­ger qui s’enfuit devant le loup, et du Bon Pas­teur qui donne sa vie pour ses bre­bis. Bref ! Tous les mis­sion­naires res­tent à leur poste. Qu’arrive-t-il ? — Neuf d’entre eux sont arrê­tés ; des Fran­cis­cains, des Jésuites, dont un prêtre japo­nais.

Quinze chré­tiens sont arrê­tés aus­si. Par­mi eux, trois enfants de chœur : Louis, 11 ans, Antoine, 14, Tho­mas, 15. Les pri­son­niers sont ame­nés sur la grande place de Miya­do ; d’un coup de cou­teau, on leur coupe le bout de l’oreille ; le sang coule sur leurs joues, sur leur cou et sur leurs vête­ments : les voi­ci mar­qués comme vous avez pu voir les ani­maux des­ti­nés à l’abattoir.

La foule s’apitoie devant les trois enfants, et aus­si les bour­reaux : « Voyons Vous n’allez pas vous faire tuer ! Renon­cez à votre Dieu Nous vous relâ­che­rons aus­si­tôt »

Les trois gar­çons, pour toute réponse, chantent à tue-tête le Notre Père.

Bra­vo !

Main­te­nant, voi­là tous les déte­nus sur des cha­riots. On les pro­mène à tra­vers la ville, puis dans toutes les cités du sud, comme pour dire aux chré­tiens : « Voyez ce qui vous attend ! »

Les enfants chantent tou­jours !

« Toi du moins, dit le bour­reau à Louis, le plus jeune, va-t-en ! Tu es trop petit ! Nous ne vou­lons pas de toi ; » mais Louis reste.

Bien sûr, il pour­rait par­tir sans renier son Dieu, puisque, cette fois, la liber­té lui est offerte sans condi­tion, mais il se doute que les païens diront ensuite bien haut qu’il a renié sa foi. Et puis, quel scan­dale pour les chré­tiens qui pour­raient s’y trom­per ! Lui, un rené­gat ?… Trois fois non !!! Il pré­fère res­ter avec ses cama­rades.

Main­te­nant, c’est au trio que l’on pro­pose la liber­té. La nuit, leurs liens sont des­ser­rés ; la porte de leur pri­son reste ouverte, Dehors, c’est la vie sauve, le pain… et les trois gar­çons ne bougent pas. Ils mour­ront plu­tôt que de lais­ser croire aux païens et aux chré­tiens qu’ils ont tra­hi le Christ ! Quels cœurs vaillants n’est-ce pas !

La pro­me­nade à tra­vers le sud conti­nue. Il fait froid, il pleut… rien à man­ger… Défense aux chré­tiens mas­sés sur le par­cours, d’offrir aux condam­nés quoi que ce soit. Imi­tant Véro­nique au che­min de la croix, quelques intré­pides brisent le cor­don des sol­dats et donnent aux mal­heu­reux des vête­ments, des vivres. Deux sont pris. Désor­mais, ils seront vingt-six au lieu de vingt-quatre, sur les char­rettes.

Coloriage petits martyrs japonais embrassant la croix
Il court d’un trait vers elle, tombe à genoux et l’embrasse

Après un mois de voyage, les can­di­dats au mar­tyre atteignent Naga­za­ki. Ils gra­vissent les pentes d’une col­line située hors des murs de la ville : « Vous allez être cru­ci­fiés, dit-on aux enfants. Soyez rai­son­nables ! Faites sem­blant de renon­cer au Christ ! » Nos petits chan­teurs répondent en chan­tant.

Par­mi les vingt-six croix cou­chées sur la col­line, Louis a recon­nu la sienne ; la plus petite. Il court d’un trait vers elle, tombe à genoux, l’embrasse. Déjà les prêtres se sont éten­dus sur leurs croix… les bour­reaux les y attachent avec des cordes. Les trois enfants sont cor­dés à leur tour et les croix se dressent une à une.

Les enfants de chœur qui si sou­vent ont ser­vi la messe de ces prêtres, s’offrent avec eux pour le grand sacri­fice. Les prêtres prient, les enfants chantent … — Vrais petits chan­teurs à la croix de bois… — On dit que chan­ter, c’est prier deux fois. — Ils chantent main­te­nant le Je vous salue Marie : Pour bien mou­rir, un enfant a besoin de sa mère : Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous ; — pour nous tous : — Pour nos bour­reaux. — Pour nos Pères et nos frères mar­tyrs. — Pour tous les chré­tiens qui sont là. — Pour tous ceux du Japon, de la Chine et du monde… — Priez pour nous trois, vos enfants, afin que nous ayons la grâce de « tenir » jusqu’au bout… »

La foule prie et chante avec eux. Le gou­ver­neur Pazam­bu­ra, très admi­ra­teur des chré­tiens, sur­tout du prêtre japo­nais, mais qui, à l’exemple de Pilate, n’a pas eu le cou­rage de sau­ver les vic­times, pleure à chaudes larmes. Pour abré­ger du moins leur sup­plice, il ordonne de les ache­ver. Quatre sol­dats s’approchent de chaque mar­tyr et, de leur épée en forme de lance, les frappent aux côtés, de sorte que les lances se rejoignent dans le cœur. C’est alors l’entrée triom­phale dans la mai­son de Dieu.

« Heu­reuses mamans qui ont des fils mar­tyrs » disent les Japo­naises. Ajou­tons : « Heu­reux petits chan­teurs à la croix de bois qui, depuis cinq cents ans, chantent magni­fi­que­ment dans le ciel, les louanges de Dieu !

Dix-sept ans plus tard, cinq autres enfants meurent pour la foi ; des petits de trois à sept ans, non moins vaillants que leurs aînés. Pères Fran­cis­cains, Domi­ni­cains, Jésuites, sont arrê­tés et par­qués avec leurs caté­chistes, sur une sinistre roche. Leur pri­son est une cage de bam­bou qui ne les pré­serve ni du soleil, ni de la pluie, ni du froid. Ils meurent de faim. Deux ans se passent dans cette hor­rible cage.

Sur ce, des enne­mis des chré­tiens dénoncent d’autres per­sonnes qui, avant l’arrestation des mis­sion­naires, leur ont ren­du ser­vice de quelque façon. Enfants com­pris, cela fait trente deux per­sonnes à ajou­ter à celles déjà pri­son­nières ! Ignace, 7 ans, avait comme le pres­sen­ti­ment qu’il serait mar­tyr : « Maman, a-t-il dit sou­vent, je mour­rai mar­tyr comme papa.

— Offre-toi à la volon­té de Dieu, » lui répon­dait sa cou­ra­geuse mère.

Une seconde fois, des condam­nés gra­vissent « la sainte col­line » comme l’ont nom­mée les chré­tiens depuis le pre­mier drame.

Une foule de près de trente mille catho­liques est accou­rue de tout le Japon.

Pas de croix, mais des colonnes dres­sées. À quelques mètres en avant de chaque poteau, un bûcher : Ils seront rôtis à petit feu.

Quand les mis­sion­naires sont atta­chés, les cinq petits s’avancent dans l’herbe haute, pleine de fleurs et de papillons. À genoux, les mains jointes, ils demandent aux Pères leur béné­dic­tion. C’est le Père Spi­no­la qui a bap­ti­sé Ignace, aus­si aime-t-il tout par­ti­cu­liè­re­ment ce petit enfant. De sa colonne, il ne peut l’apercevoir der­rière les fagots, et le réclame : Où est notre petit Ignace ?

— Le voi­ci ! dit sa mère, en le sou­le­vant.

— Cher petit, dans quelques ins­tants, nous nous retrou­ve­rons au ciel.

« Allons ! Allons ! crie le capi­taine. Tous les condam­nés qui ne sont pas aux colonnes, à genoux ! »

Les chré­tiens se placent en ligne, les bour­reaux font sau­ter les têtes. Au tour des ben­ja­mins ! Un… deux… trois… quatre…

Ignace embrasse ten­dre­ment sa mère : « Cou­rage ! ché­ri. Ton papa te regarde et t’attend ! » Et l’enfant voit rou­ler dans l’herbe la tête de l’héroïque femme. Lui-même écarte le col de son petit cos­tume, rouge du sang de sa mère. Tous ont mis leurs habits de fêle où dominent le blanc et le jaune… les cou­leurs du pape !

Au tour des ben­ja­mins un… deux… trois… quatre…

Les cou­leurs de l’Église une, sainte, catho­lique, apos­to­lique et romaine. Ignace joint ses mains sur sa poi­trine… il tend le cou… De sa colonne, le Père Spi­no­la entonne d’une voix forte :

Lau­date Domi­num omnes Gentes :
Louez le Sei­gneur, toutes les nations

Pen­dant trois nuits, de grandes lumières célestes passent au-des­sus de la col­line ; du large, les pêcheurs voient les mar­tyrs s’acheminer vers le ciel, res­plen­dis­sants de gloire. Les cinq petits, brillants comme des étoiles, font par­tie du cor­tège.

Quinze jours passent… troi­sième drame : D’autres mis­sion­naires, d’autres chré­tiens sont arrê­tés ; par­mi eux, encore deux enfants : Fran­çois Fagnea, 12 ans ; Pierre Xeki, 7 ans. Comme l’étaient Louis, Antoine et Tho­mas, ils sont enfants de chœur, et cœurs vaillants, non en titre, mais en fait. Pen­dant la messe, ils se sont offerts avec l’hostie et le calice ; ils ont deman­dé à être mar­tyrs comme leurs pères, tous deux morts pour la foi. Sans doute étaient-ils caté­chistes, car leurs fils sont d’un zèle magni­fique pour ensei­gner le caté­chisme à leurs jeunes cama­rades.

L’apostolat des enfants ne date pas d’aujourd’hui : Ne pou­vant suf­fire à toutes les tâches, saint Fran­çois-Xavier se fai­sait aider par les petits. Il com­men­çait par leur apprendre à fond caté­chisme, Évan­gile, chants du Pater et de l’Ave, can­tiques expo­sant toute la doc­trine chré­tienne et catho­lique. Alors, sur la tunique blanche des petits Indous, Fran­çois-Xavier fixait une petite croix rouge ; puis il bénis­sait les enfants et les envoyait par groupes vers les vil­lages, comme Jésus en Gali­lée envoyait ses dis­ciples.

Les jeunes apôtres s’arrêtaient sur la place du vil­lage, jouaient du fifre, frap­paient à cœur joie sur le gong et les tam­bou­rins, —c’est très amu­sant n’est-ce pas, de faire du bruit ? — Les popu­la­tions accou­raient voir ce qui se pas­sait. Alors les enfants chan­taient le Pater et l’Ave ; après quoi, ils expli­quaient que Dieu est créa­teur du Père, qu’il a tant aimé les hommes que, pour nous sau­ver, il nous a don­né son Fils, le Dieu fait homme, né de la Vierge Marie, mort sur la croix, res­sus­ci­té, mon­té au ciel où il nous attend dans la gloire.

Saint-Fran­çois-Xavier envoyait aus­si les enfants visi­ter les malades, les ins­truire, leur por­ter sa croix et son cha­pe­let qui, plus d’une fois les gué­ris­sait. Et ces petits bap­ti­sés bap­ti­saient à leur tour les petits enfants qui allaient mou­rir, et, en cas de néces­si­té, ils bap­ti­saient aus­si les grandes per­sonnes.

Ce que l’Apôtre des Indes deman­dait aux petits Indous, il le deman­da aus­si, plus que pro­ba­ble­ment, aux petits Japo­nais ; Fran­çois et Pierre étaient bien dans la ligne… Les voi­là enchaî­nés, pro­me­nés, avec au dos un écri­teau rouge por­tant ces mots : « Ils vont être déca­pi­tés pour avoir ensei­gné le Christ. »

Catéchistes japonais martyrisés
« Bon cou­rage, Pier­rot ! À tout à l’heure en Para­dis »

Ils suivent les sol­dats en chan­tant comme chan­taient avant eux les trois enfants dans la four­naise, et, plus près d’eux, les trois petits chan­teurs à la croix de bois.

« Halte ! »

Dans l’herbe, un billot.

« C’est là ? demande Fran­çois.

— Oui ; c’est là.

— Là que nos pères sont morts. Nous allons les rejoindre. »

Fran­çois embrasse Pierre : « Bon cou­rage, Pier­rot ! À tout à l’heure, en Para­dis ! »

À genoux dans l’herbe, le brave petit Fran­çois pose sa tête sur la bille de bois… puis c’est au tour de Pierre. L’autel de nos églises contient des osse­ments des mar­tyrs ; l’autel du petit Japo­nais, lui est tout rouge du sang de Fran­çois.

Fran­çois et Pierre sont allés tout droit à la Mai­son de Dieu.

L’Église fête tous ces vaillants gar­çons :

Louis, Antoine et Tho­mas, le 5 février ;
Ignace et les quatre tout-petits, le 11 sep­tembre ;
Pierre et Fran­çois, le 24 sep­tembre.

Espé­rons que la petite Anne Young, cette petite mar­tyre chi­noise dont je vous ai déjà racon­té l’histoire, sera elle aus­si don­née comme modèle de vaillance à toute la Sainte Église… à toutes les âmes vaillantes..

Cette grâce de force, il faut la deman­der. Dans une famille nom­breuse, les enfants disent chaque jour après la prière : Sainte Jeanne d’Arc, don­nez-nous du cou­rage ! » Deman­dons aux petits mar­tyrs japo­nais de nous obte­nir leur vaillance. Croyez-vous que ces enfants de trois à quinze ans auraient été aus­si vaillants s’ils n’avaient eu la grâce de Dieu ? Pour l’avoir, ils l’ont deman­dée, ils ont prié : vous savez com­ment ils chan­taient le Pater et l’Ave ; ces Pater, ces Ave, mêlés au sang des mar­tyrs, ont comme arro­sé cette belle terre du Japon. Les conver­sions s’y mul­ti­plient.

Agnès Gol­die

 

Coloriage des saints martyrs du Japon

 


Imprimatur
Verdun, le 10 juin 1951                     Max. Huard, vic. gén.

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