La vengeance d’un étudiant chrétien

Ouvrage : Les joies du pardon

Sous Louis-Phi­lippe, écrit Armand de Pont­mar­tin, l’es­prit d’ir­ré­li­gion régnait dans les col­lèges de Paris. Il y avait pour­tant des excep­tions… la plus ori­gi­nale et la plus tou­chante m’é­tait appa­rue sous les traits de Paul Save­nay, natif de Guérande. 

Doué, ou plu­tôt armé d’une pié­té angé­lique et robuste tout ensemble, il bra­vait le res­pect humain, défiait la raille­rie, et il aurait mis au besoin tout l’en­tê­te­ment de sa race pour affron­ter la per­sé­cu­tion et le mar­tyre. Cette pié­té se révé­lait jusque sur son visage, qui pre­nait une expres­sion céleste au moment de la prière. 

Ain­si, lorsque, sur un signe de notre pro­fes­seur indo­lent, je réci­tais, au début et à la fin de la classe, le Veni Sancte Spi­ri­tus et le Sub tuum prae­si­dium, c’é­tait pour presque tous les élèves, le signal d’un concert cha­ri­va­rique d’é­ter­nue­ments, de quintes de toux, de pupitres dis­lo­qués, et de dic­tion­naires tom­bant à grand bruit. Paul Save­nay s’i­so­lait de ce tapage, et l’on pou­vait suivre sur sa figure le sou­rire de la sainte Vierge dont il implo­rait la pro­tec­tion, et le contact de l’Es­prit-Saint qui l’ef­fleu­rait de ses ailes.

Cette pié­té fer­vente l’a­vait fait prendre en grippe par le plus mau­vais sujet de la classe, fan­fa­ron d’im­pié­té et de liber­ti­nage, liseur et col­por­teur des livres de Par­ny et de Vol­taire, et pour­tant Bre­ton comme Paul ; mais enten­dons-nous, ce Bre­ton-là, nom­mé Jacques Faël, était un Bre­ton de contre­bande. On disait que son père, Nan­tais d’o­ri­gine, avait pris part à quelques-unes des plus san­glantes scènes de la Révo­lu­tion, s’é­tait enri­chi en ache­tant des terres de Ven­déens, puis rui­né dans des spé­cu­la­tions équi­voques. Tout irri­tait Jacques contre Paul Save­nay ; un héri­tage de haine, le retour des Bour­bons, l’a­ni­mo­si­té ins­tinc­tive du vice contre la ver­tu, du mal contre le bien, de l’a­théisme contre la foi, du diable contre le bon Dieu ; mais ce qui l’exas­pé­rait le plus, c’é­tait la dou­ceur de Paul, sa patience inal­té­rable que, natu­rel­le­ment, Jacques taxait de lâche­té et d’hypocrisie.

— Tu es donc un lâche ? lui disait-il en lui mon­trant le poing.

— Je ne le crois pas, répon­dait Paul avec un accent de rési­gna­tion qui aurait désar­mé un tigre.

Son per­sé­cu­teur ne lui lais­sait pas un moment de trêve, et le har­ce­lait de la façon qui devait le plus cruel­le­ment bles­ser cette âme tendre, chaste, exquise et pieuse. Non content de le trai­ter de cagot, de Basile, de tar­tufe et de cafard, Jacques joi­gnait le blas­phème à l’in­sulte, le sacri­lège à l’ou­trage. Il glis­sait de mau­vais livres dans le pupitre de Paul et lui jouait les plus vilains tours. Nous sûmes plus tard que ses bru­ta­li­tés s’é­taient par­fois enve­ni­mées jus­qu’aux voies de fait : bour­rades, bri­mades, coups de poing, coups de règle : un jour même, un coup de canif qui fit cou­ler le sang. La plu­part des élèves fei­gnaient de ne pas s’a­per­ce­voir de ces abo­mi­nables vio­lences. Quelques-uns avaient l’in­fa­mie d’ap­plau­dir avec des rica­ne­ments stu­pides. Jacques n’a­vait pas, en somme, l’air bien féroce ; mais était grand, bien décou­plé, taillé en ath­lète. On le redou­tait et il avait sa petite cour de com­plai­sants et de flatteurs. 

Lors­qu’in­di­gné de sa méchan­ce­té et atti­ré vers Paul Save­nay par d’ir­ré­sis­tibles sym­pa­thies, je ris­quais, moi ché­tif, quelques reproches : « Tais-toi ou je t’as­somme ! me disait cet enra­gé ; tais-toi, mau­vaise graine d’é­mi­gré ! » J’au­rais cer­tai­ne­ment eu ma part de ses injures et de ses coups, si je n’a­vais trou­vé un admi­rable défen­seur en la per­sonne de Gas­ton de Raincy.

Le mar­tyre de Paul Save­nay dura deux ans et pen­dant ces deux ans, pas une plainte. S’il ver­sait en secret quelques larmes, il ne pleu­rait pas sur ses souf­frances, mais sur les éga­re­ments de cette pauvre âme, révol­tée contre Dieu. Un matin, me ren­con­trant à la porte de Saint-Sul­pice, et me croyant meilleur que je n’é­tais, il me dit : « Armand, allons prier pour lui ! » Je lui répon­dis : « Paul, tu es un saint… le saint de Gué­rande, et c’est sous ce nom que je veux désor­mais te connaître et t’admirer ! »

Bien­tôt, je per­dis de vue le per­sé­cu­teur et sa vic­time. Jacques Faël, convain­cu de col­por­tage du Com­père Mathieu et des Chan­sons de Béran­ger, fut prié par le pro­vi­seur de ne pas reve­nir après les vacances. Paul Save­nay, qui se des­ti­nait à la pro­fes­sion de méde­cin, quit­ta le col­lège un an avant moi. »

Armand de Pont­mar­tin, à cet endroit, inter­rompt son récit pour expli­quer com­ment il retrou­va quelques années plus tard ce ver­tueux jeune homme chez Fré­dé­ric Oza­nam. Ce der­nier venait de fon­der, avec quelques amis, les Confé­rences de saint Vincent de Paul et il expo­sait aux jeunes mes­sieurs réunis chez lui les moyens qui lui sem­blaient les plus propres à assu­rer le suc­cès de l’entreprise.

« Tout à coup, conti­nue le nar­ra­teur, Oza­nam regarde à sa montre et dit aux jeunes gens qui l’en­tou­raient : « Mes amis, je suis un bavard. Agir vaut mieux que par­ler, dans une crise comme celle-ci. L’en­ne­mi est tou­jours là ; le cho­lé­ra vient à peine d’en­trer dans sa phase décrois­sante… Nous n’a­vons pas une minute à perdre ! »

Conférences de saint Vincent de Paul - visite aux malades

Il dis­tri­bua à ses ouvriers de la pre­mière heure la liste des malades qu’ils devaient visi­ter. Puis, s’a­dres­sant à Paul Savenay :

— Et vous, Paul, lui dit-il, votre pre­mière visite est tou­jours, n’est-ce pas, pour l’hô­tel Racine ?

— Oui, mon ami, répon­dit Save­nay ; oui, encore aujourd’­hui, ajou­ta-t-il avec une émo­tion singulière.

En ce moment, Oza­nam le prit à part et lui dit tout bas quelques mots en me regar­dant. Il me sem­bla que Paul Save­nay oppo­sait une cer­taine résis­tance. Oza­nam insis­tait en répé­tant à demi-voix : « Pour­quoi pas ? Pour­quoi pas ?… »

Paul parut enfin se déci­der, et se tour­nant vers moi : « Veux-tu, me dit-il, que nous sor­tions ensemble ? »

Nous sor­tîmes : Oza­nam habi­tait alors la rue de Sèvres, et nous nous diri­gions du côté de la rue Jacob. En des­cen­dant la rue des Saints-Pères, nous croi­sâmes une modeste voi­ture de louage, qui gra­vis­sait assez len­te­ment cette mon­tée fort raide. Paul salua et me dit : « Sais-tu qui est dans cette voi­ture ? Mgr de Qué­len, arche­vêque de Paris. Comme hier, comme demain, il vient de l’hô­tel-Dieu, et il va à l’hos­pice de la Cha­ri­té ; c’est ain­si qu’il se venge. Par­mi ceux qu’il visite, qu’il secourt et qu’il console, on comp­te­rait par cen­taines les émeu­tiers de février 1831, les pillards de l’ar­che­vê­ché et de Saint-Ger­main-l’Auxer­rois, ceux qui l’au­raient égor­gé, s’il était tom­bé entre leurs mains ! »

Nous arri­vâmes au bout de la rue Jacob ; Paul s’ar­rê­ta devant l’hô­tel Racine, moins poé­tique et moins élé­gant que son nom. Là, il parut hési­ter encore, puis pre­nant son par­ti : « Entrons, » me dit-il. On sait ce que sont ces hôtels d’é­tu­diants. Nous mon­tâmes quatre étages. Par­ve­nus au qua­trième, nous vîmes une clef sur la porte, n° 78, Paul entra sans frap­per, et me fit signe de le suivre. Un émou­vant spec­tacle m’attendait.

Sur un lit fort propre, ten­du de rideaux de toile verte, je recon­nus à l’ins­tant Jacques Faël, le per­sé­cu­teur, le bour­reau de Paul Save­nay. Il était évi­dem­ment en conva­les­cence ; mais sa pâleur, ses yeux cer­nés, son visage amai­gri, prou­vaient qu’il venait de subir l’hor­rible crise. Sa sœur, vêtue de noir, était debout à son che­vet, un rayon de soleil d’a­vril égayait la chambre.

Convalescent

En me voyant, Jacques pous­sa un cri de sur­prise ; puis, brus­que­ment, presque vio­lem­ment, impo­sant silence d’un geste à Paul, qui vou­lait parler :

« Non, vois-tu ? lui dit-il ; non, Paul, tu ne veux pas que j’é­touffe, n’est-ce pas ? Quand je devrais retom­ber malade, il faut, entends-tu bien ? il faut que notre cama­rade sache… ce qu’il a déjà devi­né ! Il a été le témoin de mes infa­mies, de tes souf­frances ; il faut qu’il apprenne ce qu’a été la revanche du chré­tien contre le mécréant, du saint contre le misé­rable. Tais-toi ! tais-toi !… Noé­mi, dis-lui de se taire et de me lais­ser la parole !… Il y a un mois, j’é­tais encore tel que tu m’as connu… Non, Armand, j’é­tais pire : impie, athée, méchant, liber­tin, man­geur de prêtres, cor­rom­pu jus­qu’aux moelles. Le 29 mars, jeu­di de la mi-carême, j’a­vais fait la noce avec quelques com­pa­gnons de débauches… je rentre à minuit… une heure après, je me tor­dais sur ce lit, en proie a des convul­sions effroyables… La tête en feu, le corps gla­cé, tous les symp­tômes du cho­lé­ra… et j’é­tais seul, seul au monde… Ma sœur Noé­mi, au fond de la Bre­tagne, chez une vieille tante…, mes parents morts…, point d’a­mis… le vice et l’im­pié­té n’en donnent pas… Oui, seul dans ce misé­rable hôtel, sûr que, si j’a­vais la force d’ap­pe­ler, l’hô­tesse épou­van­tée me ferait jeter sur un mate­las, et me crie­rait d’al­ler mou­rir dans la rue… Oh ! quelle nuit ! L’en­fer anti­ci­pé, moi qui ne croyais pas à l’en­fer !… Tais-toi, Paul, je t’en prie, laisse-moi par­ler !… À sept heures, au paroxysme de mes tor­tures et de mon déses­poir, ma porte s’ouvre, et je vois entrer Paul Save­nay… Paul, ma vic­time, mon mar­tyr !… Ah ! je crus d’a­bord à une appa­ri­tion ven­ge­resse… Mais non, il avait sur les lèvres un sou­rire céleste ; dans le regard, l’ex­pres­sion angé­lique du par­don… Il vint à moi, me prit la main, me dit quelques bonnes paroles ;… c’é­tait un miracle, n’est-ce pas ?…

— Non, c’é­tait tout simple, inter­rom­pit Paul Save­nay. Je suis interne à l’hos­pice de la Cha­ri­té, à deux pas d’i­ci… Le doc­teur Réca­mier, mon maître, m’a­vait char­gé de visi­ter tous les hôtels de la rue Jacob… L’hô­tel Racine était sur ma liste et le hasard…

— Le hasard !!! C’est donc toi main­te­nant qui nies la Pro­vi­dence ?… Pour­quoi ne pas dire la véri­té tout entière ?… Tu étais délé­gué de la socié­té de Saint-Vincent-de-Paul, ou plu­tôt du bon Dieu, pour me sau­ver, pour me gué­rir, pour me conso­ler, pour faire de moi un hon­nête homme et un chré­tien !… Une heure après, pour­sui­vit Jacques, en m’a­dres­sant de nou­veau la parole, j’a­vais tous les remèdes néces­saires, et, le soir, sur ma demande, il m’a­me­na un vicaire de Saint-Ger­main-des-Prés… Tu vois bien que c’é­tait le bon Dieu ! Pen­dant cinq jours, Paul ne m’a presque pas quit­té… ; pen­dant cinq nuits, il m’a veillé… Puis, lors­qu’il a recon­nu que le dan­ger était pas­sé, il a écrit à ma sœur Noé­mi, qui n’a pas per­du une minute… et, à pré­sent, je suis le mieux soi­gné des conva­les­cents, moi qui m’é­tais cru le plus aban­don­né des ago­ni­sants et des dam­nés… Oh ! com­ment recon­naître tant de bien­faits de la misé­ri­corde divine ? Com­ment expier mes fautes, mes impié­tés, mes crimes ?…

— Jacques, reprit dou­ce­ment Paul Save­nay, je t’ai déjà dit que, quand même tu n’au­rais eu, avant de mou­rir, qu’un moment, si ce moment avait été bien employé, Dieu t’au­rait par­don­né !… Et tu as une vie tout entière !

— Mais toi, Paul, mon sau­veur, toi qui m’as ren­du tant de bien pour tant de mal, com­ment répa­rer, com­ment payer ma dette ?… Com­ment méri­ter ton par­don, ton amitié ?… »

En sor­tant de l’hô­tel Racine, je dis à Paul : « Tu te figures peut-être n’a­voir gué­ri qu’un malade… Eh bien ! tu te trompes ; tu en as gué­ri un autre, et cet autre te serre la main[1]. »

Les joies du par­don,
petites his­toires contem­po­raines
pour la conso­la­tion des cœurs chrétien

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  1. [1] Armand de Pont­mar­tin, Cor­res­pon­dant (Extraits).

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