III. — Fèves royales

Ouvrage : La semaine de Suzette | Auteur : Valdor | Illustration : Morin, Henry

La tour de Grandcroix (fin)

La reprise des rela­tions entre la famille Ver­dier et le manoir de Grand­croix fut, comme bien l’on pense, mise aus­si­tôt à pro­fit par Gene­viève et ses petits voi­sins. Dès le len­de­main, les enfants du per­cep­teur vinrent chez le marquis, …

… et une par­tie de cache-cache fut orga­ni­sée dans les ruines qui se prê­taient admi­ra­ble­ment à ce jeu. Lucienne, fure­tant de droite et de gauche, pour trou­ver une cachette, en décou­vrit une qui lui parut mer­veilleuse. C’é­tait un petit réduit ména­gé entre de vieux pans de murs à demi écrou­lés et dont l’en­trée était cachée par un rideau de lierre.

Ayant sou­le­vé le feuillage, la fillette se glis­sa dans le réduit et se blot­tit au fond, mais la paroi contre laquelle elle s’ap­puyait céda tout à coup sous son poids et un ébou­le­ment se pro­dui­sit, Lucienne faillit tom­ber à la renverse.

Quand elle eut repris son équi­libre et que le nuage de pous­sière se fut dis­si­pé, elle aper­çut, à l’en­droit où la paroi s’é­tait effon­drée, une cavi­té assez profonde…

… une sorte de pla­card, dans lequel était posé un coffre bar­dé de fer et muni de fortes ser­rures, le tout recou­vert d’une épaisse couche de rouille. Lucienne se ren­dit compte qu’elle avait fait une impor­tante découverte.

Elle cou­rut tout de suite auprès du mar­quis pour lui annon­cer sa trou­vaille. Celui-ci s’empressa de la suivre et res­sen­tit, à la vue de la cas­sette, une vio­lente émotion.

Aidé de Roger Ver­dier, il trans­por­ta le petit coffre chez lui et, après bien des efforts, par­vint à faire sau­ter la serrure.

Un par­che­min était sur le des­sus ; et quand le mar­quis l’eut enle­vé, ce fut tout un éblouis­se­ment : de l’ar­gen­te­rie mas­sive, des rou­leaux de pièces d’or, et des bijoux somptueux.

Le mar­quis, suf­fo­qué, déplia le par­che­min et apprit que ce tré­sor avait été caché par un de ses ancêtres, au moment de la Révo­lu­tion. Il en deve­nait donc le légi­time pro­prié­taire, c’est-à-dire mil­lion­naire du jour au lendemain.

Les jambes bri­sées par l’é­mo­tion, le mar­quis atti­ra à lui sa petite-fille. « Gene­viève, ma ché­rie, dit-il, nous sommes riches main­te­nant ; je suis ras­su­ré sur ton sort, je puis mou­rir tranquille. »

« Ah grand-père, il ne faut pas par­ler de cela, reprit aus­si­tôt l’en­fant en embras­sant le vieillard avec émo­tion : main­te­nant que nous allons être si heureux !

Lucienne Ver­dier fit signe à ses frères et sœur, et tous quatre se reti­rèrent silen­cieu­se­ment. Ren­trés chez eux, ils firent part à leurs parents de l’é­ton­nante nou­velle. M. et Mme Ver­dier se réjouirent sin­cè­re­ment pour leur voi­sin et pour Gene­viève du bon­heur qui leur arrivait

Peu après, d’ailleurs, le mar­quis se pré­sen­ta chez eux, pous­sé par le désir de par­ler à tous de cette grande joie. En ter­mi­nant sa visite, il invi­ta toute la famille à dîner chez lui pour la fête de l’É­pi­pha­nie : « C’est bien à mon tour de vous rece­voir, dit-il, vous ne pou­vez croire quelle joie ce sera pour moi de pou­voir enfin le faire comme je l’en­tends. » M. et Mme Ver­dier acceptèrent

Les quelques jours pré­cé­dant la fête furent employés par le mar­quis à faire ses pré­pa­ra­tifs. Il convo­qua chez lui des entre­pre­neurs de presque tous les corps de métier.

Une nuée d’ou­vriers et de four­nis­seurs s’a­bat­tit sur la vieille tour, qui fut rapi­de­ment trans­for­mée exté­rieu­re­ment et intérieurement.

Le 6 jan­vier étant arri­vé, le mar­quis put rece­voir ses hôtes dans une salle somp­tueu­se­ment parée. Il leur offrit un véri­table fes­tin, à la fin duquel on appor­ta un splen­dide gâteau des Rois.

M. de Grand­croix le décou­pa et ser­vit lui-même ses hôtes. Cha­cun se mit à explo­rer sa part et bien­tôt des excla­ma­tions s’é­le­vèrent tout autour de la table : « J’ai la fève !… Moi aus­si… Moi aussi… »

Tout le monde l’a­vait en effet, car, contrai­re­ment à l’u­sage, chaque mor­ceau de gâteau en conte­nait une. Et quelles fèves ! Cha­cune d’elles était repré­sen­tée par un magni­fique diamant.

Le mar­quis se leva alors et éle­vant son verre : « Je bois, dit-il, à nos trois reines et à nos trois rois ; qu’ils soient bien per­sua­dés que ce petit pré­sent, que je me per­mets de leur faire, n’est qu’un très faible témoi­gnage de l’im­mense recon­nais­sance que je leur dois. »

M. et Mme Ver­dier pro­tes­tèrent. Ils ne vou­laient pas accep­ter, pour eux et leurs enfants, ces cadeaux prin­ciers. Le mar­quis fut près de se fâcher.

Mais Sa Majes­té Lucienne et Sa Majes­té Ninette décla­rèrent qu’on dis­cu­te­rait plus tard, que, pour le moment, il fal­lait seule­ment s’a­mu­ser. On trou­va que les reines avaient raison.

Gene­viève alla cher­cher les dia­dèmes qu’elle avait pré­pa­rés et cou­ron­na tout le monde. Après le cham­pagne, on accor­da aux enfants la per­mis­sion d’al­ler s’amuser.

Les parents reprirent alors la dis­cus­sion qui se ter­mi­na à la satis­fac­tion géné­rale, grâce à une com­bi­nai­son que le mar­quis fit accep­ter à ses amis. Les deux familles n’en feraient plus qu’une.

M. Ver­dier aurait la direc­tion des affaires du mar­quis, trop âgé main­te­nant pour s’en occu­per lui-même, et Mme Ver­dier serait char­gée du soin de l’in­té­rieur. Les enfants, mis au cou­rant, se déchaî­nèrent en trans­ports de joie. « J’au­rai ain­si cinq petits-enfants, dit le marquis.

« Nous aurons une fille de plus, répon­dirent M. et Mme Ver­dier. — Et moi, j’au­rai une maman » s’é­cria Gene­viève en cou­rant se jeter dans les bras de la jeune femme.

Ce pro­jet se réa­li­sa en tous points. Bien­tôt le châ­teau, rele­vé de ses ruines, se dres­sait plus majes­tueux que jamais pour rece­voir ses hôtes et, de longues années durant, abri­ta la pai­sible vieillesse du mar­quis de Grand­croix, entou­ré par beau­coup de jeunes affections.

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