Sainte Jeanne-Françoise Frémyot de Chantal

Ouvrage : La revue des saints | Auteur : Lacoste

Fondatrice de la Visitation (1872 – 1641)

Fête le 21 août

« J’ai trou­vé à Dijon, disait saint Fran­çois de Sales, ce que Salo­mon était en peine de trou­ver à Jéru­sa­lem : la femme forte, en Mme de Chan­tal. » Éloge admi­rable, confir­mé par l’É­glise et que cette Sainte a plei­ne­ment jus­ti­fié par une longue vie dont chaque pas fut un sacrifice.

Vertus naissantes.

Jeanne-Fran­çoise naquit à Dijon le 23 jan­vier 1572, de la noble famille des Fré­myot, qui occu­pait un rang consi­dé­rable au Par­le­ment de Bour­gogne. Elle n’a­vait que dix-huit mois quand sa mère mou­rut, lais­sant trois petits enfants. Dès ses pre­mières années, Jeanne mani­fes­ta une filiale ten­dresse envers la Sainte Vierge et un atta­che­ment extra­or­di­naire à la reli­gion catholique.

Un jour, à peine âgée de cinq ans, elle enten­dit un gen­til­homme pro­tes­tant, qui dis­cu­tait avec son père, nier la Pré­sence réelle. Aus­si­tôt, arrê­tant sur l’hé­ré­tique un regard ému :

— Mon­sei­gneur, lui-dit-elle, il faut croire que Jésus-Christ est au Saint Sacre­ment de l’au­tel, puis­qu’il l’a dit. Si vous ne croyez pas ce qu’il a dit, vous le faites menteur.

Le pro­tes­tant entre­prit de dis­cu­ter avec elle, mais elle l’ar­rê­ta court par la sagesse de ses réponses. Pour ter­mi­ner le débat, il lui don­na quelques bon­bons ; mais elle, sans y tou­cher, les prit dans son tablier et cou­rut les jeter au feu, en disant :

— Voyez-vous, Mon­sei­gneur, voi­là comme brû­le­ront dans le feu de l’en­fer tous les héré­tiques, parce qu’ils ne croient pas ce que Notre-Sei­gneur a dit.

M. Fré­myot, homme d’une rare ver­tu et d’un cou­rage héroïque célèbre pen­dant la Ligue, ne négli­gea rien pour déve­lop­per de si heu­reuses dis­po­si­tions. Il fit don­ner à ses enfants, par des maîtres choi­sis, une ins­truc­tion forte et brillante, tan­dis que lui-même, selon les bonnes tra­di­tions de cette époque, se réser­vait l’en­sei­gne­ment religieux.

Maîtresse de maison.

Jeanne fut bien­tôt recher­chée en mariage par les plus illustres sei­gneurs. Elle refu­sa de brillants par­tis, parce que sa foi et sa ver­tu eussent été expo­sées, disant qu’elle aime­rait mieux pour son séjour une per­pé­tuelle pri­son que le logis d’un huguenot.

Dieu récom­pen­sa cette fer­me­té et lui don­na un époux digne d’elle dans la per­sonne du baron de Chan­tal, sei­gneur de Bour­billy, qui joi­gnait à la bra­voure et à la foi d’un che­va­lier du Moyen Âge la dis­tinc­tion d’es­prit et de manières d’un gen­til­homme du XVIᵉ siècle. Le mariage eut lieu à Bour­billy, près de Semur, le 29 décembre 1592. Mais bien­tôt, Hen­ri IV man­da près de lui le baron de Chan­tal, « qu’il aimait et dont il fai­sait cas ».

Pen­dant l’ab­sence de son mari, Mme de Chan­tal se char­gea de la direc­tion de tous ses biens, et en peu de temps elle mit dans les affaires tout l’ordre que récla­mait une longue négli­gence. Son pre­mier soin fut de réta­blir la messe quo­ti­dienne au châ­teau et d’y faire assis­ter tous ses domes­tiques. Elle leur don­nait en toutes choses le bon exemple, et, avec le talent de se faire obéir, elle pos­sé­dait à un plus haut degré encore celui de se faire aimer.

Amour des pauvres.

Le ser­vice des pauvres et des malades était une de ses plus chères Occu­pa­tions. Elle por­tait elle-même des aumônes jusque dans les cabanes les plus enfu­mées, et soi­gnait les mala­dies les plus repous­santes avec une si exquise cha­ri­té que, selon la tou­chante expres­sion des pauvres de Bour­billy, « il Ꭹ avait plai­sir à être malade pour avoir les visites de la sainte baronne ».

Pen­dant la ter­rible famine de 1600, les pauvres accou­raient de six lieues à la ronde. Mme de Chan­tal n’en ren­voyait aucun. Plu­sieurs pro­fi­taient de leur grand nombre pour deman­der l’au­mône deux fois de suite. Elle n’eut jamais le cou­rage de les renvoyer :

— Mon Dieu, disait-elle, je men­die sans cesse à la porte de votre misé­ri­corde ; vou­drais-je, à la seconde ou troi­sième fois, être chas­sée ? Mille et mille fois vous souf­frez béni­gne­ment mon impor­tu­ni­té, n’en­du­re­rai-je pas celle de votre créature ?

Il ne res­ta bien­tôt plus qu’un ton­neau de farine. Quand il fal­lut y tou­cher, les plaintes des domes­tiques écla­tèrent. « Qu’on puise à pleines mains et qu’on donne sans comp­ter », dit Mme de Chan­tal. Ain­si fut fait, et, six mois après, ce mon­ceau de farine n’a­vait pas diminué.

Premières épreuves. — Séjour à Monthelon.

Depuis huit ans, « les deux époux offraient le modèle du plus saint mariage qu’on puisse conce­voir » et s’ai­maient « avec des ten­dresses extra­or­di­naires », quand, un jour de l’hi­ver de 1601, M. de Chan­tal fut griè­ve­ment bles­sé d’un coup d’ar­que­buse, au cours d’une par­tie de chasse. Après neuf jours d’a­go­nie, il mou­rut, à trente-cinq ans, avec la rési­gna­tion et le cou­rage d’un grand chré­tien. De six enfants, fruits de leur union bénie, quatre sur­vi­vaient, un fils et trois filles, dont la der­nière n’a­vait pas un mois. 

La dou­leur de Mme de Chan­tal fut si vio­lente qu’elle fit craindre pour sa vie ; au bout de trois mois, la mal­heu­reuse veuve était deve­nue comme un squelette.

Elle se consa­cra dès lors com­plè­te­ment au pur amour de Dieu, fit vœu de chas­te­té per­pé­tuelle. Elle rédui­sit son train de mai­son pour se dévouer à l’é­du­ca­tion de ses enfants et au sou­la­ge­ment des pauvres.

Vers la fin de 1602, le vieux baron de Chan­tal vou­lut avoir auprès de lui sa belle-fille et ses petits-enfants. Elle se ren­dit aus­si­tôt à Mon­the­lon, près d’Au­tun, où habi­tait son beau-père.

Elle y souf­frit atro­ce­ment, tant de la mau­vaise humeur de ce vieillard auto­ri­taire et maniaque que des manières impé­rieuses d’une femme de charge qui com­man­dait en maî­tresse au châ­teau. L’in­so­lence de cette ser­vante n’a­vait pas de bornes ; elle réus­sit à indis­po­ser l’es­prit du baron contre sa belle-fille, et Mme de Chan­tal fut trai­tée, pen­dant sept ans que dura ce « pur­ga­toire », comme une étran­gère qu’on admet par cha­ri­té au foyer domestique.

Son admis­sion dans le Tiers-Ordre de Saint-Fran­çois d’As­sise, le 6 avril 1603, l’ai­da à sup­por­ter avec cou­rage et humi­li­té une si longue épreuve.

Mme de Chantal et saint François de Sales.

Depuis long­temps Mme de Chan­tal deman­dait à Dieu de lui don­ner un direc­teur. Un jour, pen­dant la fer­veur de son orai­son, elle vit un prêtre en sou­tane noire, avec un rochet et un camail. En même temps, une voix lui disait : « Voi­là le guide bien-aimé de Dieu et des hommes entre les mains duquel tu dois repo­ser ta conscience. »

Dieu per­mit qu’elle s’a­dres­sât d’a­bord à un reli­gieux, d’ailleurs pieux et docte, mais qui, par une direc­tion inin­tel­li­gente, lui fit éprou­ver pen­dant plus de deux ans de cruelles peines inté­rieures. « Tout sert aux âmes qui aiment Dieu », et Mme de Chan­tal apprit du moins, à cette rude école, à se déta­cher d’elle-même pour ne vou­loir que la volon­té divine. Elle se pré­pa­rait ain­si à mieux pro­fi­ter de la direc­tion de saint Fran­çois de Sales.

La pre­mière ren­contre de ces deux saintes âmes eut lieu à Dijon en 1604. Saint Fran­çois de Sales, évêque depuis 1602, y était venu pour prê­cher le Carême et Mme de Chan­tal pour entendre cette pré­di­ca­tion. Tous deux se recon­nurent sans s’être jamais vus.

La pieuse veuve décou­vrit son âme au saint évêque et bien­tôt se mit tout à fait sous sa conduite dans une obéis­sance totale.

De là cette cor­res­pon­dance, une des plus belles qui n’aient jamais exis­té, et qui offre le spec­tacle ravis­sant d’une Sainte diri­gée par un Saint, et cette angé­lique ami­tié qui fait et fera à jamais l’ad­mi­ra­tion des hommes, et qui devait être si féconde pour l’Église.

Offrande à la Sainte Trinité. — Traits de charité héroïque

L’hu­mi­li­té, la dou­ceur, la mor­ti­fi­ca­tion, le déta­che­ment brillaient sur­tout dans les rap­ports de la Sainte avec les pauvres.

Le jour de la Tri­ni­té 1604, trois jeunes gens de fort bonne mine lui deman­dèrent l’au­mône pour l’a­mour de Dieu. Elle se trou­vait sans argent, mais afin de ne pas les écon­duire, elle don­na à l’un d’eux une bague en or qui avait appar­te­nu à son mari, et à laquelle elle tenait infi­ni­ment, le priant que ce fût pour tous les trois. Ils lui dirent, en la remer­ciant d’une manière très gra­cieuse, qu’ils étaient bons amis, et qu’en don­nant à l’un elle avait don­né à tous. À ce mot, elle fut sai­sie d’un si vif sen­ti­ment de la pré­sence de Dieu qu’elle se jeta à leurs pieds et les leur bai­sa ; quand elle se rele­va, ils avaient dis­pa­ru. Depuis lors, elle demeu­ra si atta­chée aux pauvres, qu’elle fit vœu de ne jamais refu­ser l’au­mône quand on la lui deman­de­rait pour l’a­mour de Dieu.

Pour elle, les pauvres c’é­tait Notre-Sei­gneur caché sous des haillons ; elle se fai­sait leur ser­vante et leur mère. Les exemples de cette cha­ri­té héroïque abondent.

Un jeune homme, tout cou­vert de lèpre, fut trou­vé cou­ché dans les haies près du châ­teau. La pieuse veuve le prit chez elle et soi­gna son âme et son corps avec une bon­té admi­rable. Quand il fut mort, elle lava son cadavre, et l’en­se­ve­lit de ses propres mains.

Elle recueillit et soi­gna de même une jeune femme dont le visage était dévo­ré par un affreux can­cer. Pen­dant un séjour qu’elle fit à Bour­billy en sep­tembre 1606, elle déploya un héroïsme plus grand encore, au cours d’une ter­rible épi­dé­mie qui rava­gea le pays. Elle y tom­ba malade et sa fin appro­chait, quand elle fut tout à coup gué­rie après avoir fait un vœu à la Sainte Vierge.

Vocation religieuse. — Obstacles.

Cepen­dant, il était plus facile à Mme de Chan­tal d’ou­blier le monde que de s’en faire oublier ; elle fut bien­tôt de nou­veau recher­chée en mariage. Aux pre­mières avances, elle répon­dit net­te­ment qu’on n’y pen­sât plus. En 1606, un gen­til­homme très riche, ami de M. Fré­myot, ayant deman­dé sa main, tous ses parents se liguèrent pour arra­cher son consen­te­ment. Les assauts furent si longs et si dou­lou­reux qu’elle s’en­fuit dans sa chambre, et s’ar­mant d’un poin­çon qu’elle fit rou­gir au feu, elle gra­va sur son cœur le nom de Jésus et, avec le sang qui cou­lait de cette plaie héroïque, elle écri­vit de nou­veau ses vœux et la pro­messe de se consa­crer au pur amour de Dieu.

C’est alors que ses dési­rs de vie reli­gieuse se pré­ci­sèrent et qu’elle son­gea à entrer au Car­mel ; mais Dieu la réser­vait pour l’é­ta­blis­se­ment de l’Ordre de la Visi­ta­tion. Le pro­jet en fut arrê­té avec saint Fran­çois de Sales, à Anne­cy, le lun­di de la Pen­te­côte de l’an 1607. Or, les obs­tacles étaient immenses : le père, le beau-père et les quatre enfants de la sainte veuve, les uns fort vieux, les autres fort jeunes, com­ment les aban­don­ner pour aller s’é­ta­blir hors du royaume ? « Je vois un chaos à tout ceci, disait le saint évêque, et je n’y vois goutte pour le débrouiller ; mais je m’as­sure que la divine Pro­vi­dence le fera, quand il sera temps, par des moyens incon­nus aux créatures. »

Saint Fran­çois de Sales étu­diant la fon­da­tion de l’Ordre de la Visitation.

Enfin, le 24 juin 1609, Mme de Chan­tal s’ou­vrit à son père de son des­sein. Les larmes du vieillard lui bri­sèrent le cœur. Elle ne fut pas plus heu­reuse près de son frère, l’ar­che­vêque de Bourges. 

Après une longue période de déchi­re­ments, elle mon­tra à l’un et à l’autre que, s’ils ne regar­daient que Dieu seul, ils trou­ve­raient des abîmes de rai­sons pour approu­ver son pro­jet. Rien ne pou­vait s’op­po­ser à sa retraite. Sa fille aînée, Marie-Aimée, était mariée au baron de Tho­rens, Ber­nard de Sales, jeune frère de l’é­vêque de Genève. Elle emme­nait avec elle ses deux autres filles pour ache­ver leur édu­ca­tion. Quant au jeune baron de Chan­tal, Celse-Bénigne, alors âgé de quinze ans, il avait été déci­dé que le pré­sident Fré­myot le pren­drait sous sa direc­tion. En outre, elle avait mis les biens de ses enfants dans un remar­quable état de prospérité.

M. Fré­myot, émer­veillé de tant de pru­dence et de sagesse, approu­va la réso­lu­tion de sa fille.

Le départ. — Une scène douloureuse.

Mme de Chan­tal alla d’a­bord prendre congé de son beau-père. Elle se jeta à ses genoux et lui deman­da par­don de ses fautes, le priant de lui don­ner sa béné­dic­tion. Le vieux baron tom­ba dans les bras de sa belle-fille, n’ayant plus la force de par­ler, car il l’ai­mait à sa manière et la regar­dait comme une Sainte.

Quand elle parut sur le per­ron, une mul­ti­tude de pauvres l’ac­cueillirent en pleu­rant et l’ac­com­pa­gnèrent long­temps sur la route d’Au­tun, lui fai­sant un paci­fique triomphe.

C’é­tait à Dijon que le sacri­fice devait être consommé.

Le jeune Celse-Bénigne se sus­pend au cou de sa mère, la sup­pliant avec larmes de ne pas le quit­ter. Mme de Chan­tal se dégage des bras de son fils et, le cœur bri­sé, se dirige vers la porte. Alors Celse-Bénigne court se jeter en tra­vers, et se cou­chant sur le seuil :

— Eh bien ! ma mère, dit-il, si je ne puis vous rete­nir, du moins vous pas­se­rez sur le corps de votre fils.

Mme de Chan­tal s’ar­rê­ta fré­mis­sante de douleur.

— Eh ! quoi, Madame, lui dit un ecclé­sias­tique qui assis­tait à cette scène, les pleurs d’un enfant vous pour­ront ébranler ?

— Nul­le­ment, reprit-elle ; mais, que vou­lez-vous ? Je suis mère. Et, les yeux au ciel, elle fran­chit le corps de son fils.

À ce moment le pré­sident Fré­myot parut ; elle se jeta à ses pieds et lui deman­da sa bénédiction :

— O mon Dieu ! s’é­cria-t-il, les yeux et les mains au ciel. Il ne m’ap­par­tient pas de blâ­mer ce que vous faites. J’y consens de grand cœur, et j’im­mole de mes propres mains cette fille unique qui m’est aus­si chère qu’I­saac l’é­tait à son père Abra­ham. Allez donc, ma chère fille, où Dieu vous appelle.

Par­tie de Dijon le 29 mars 1610, elle arri­va à Anne­cy le 4 avril, dimanche des Rameaux, et elle prit le voile avec trois com­pagnes, le 6 juin, dimanche de la Trinité.

La Visitation.

Cette Congré­ga­tion, dit saint Fran­çois de Sales, « a été éri­gée en sorte que nulle grande âpre­té ne puisse diver­tir les faibles et les infirmes de s’y ran­ger pour y vaquer à la per­fec­tion du divin
amour ».

Elle s’ouvre aux jeunes filles, veuves et dames, même déli­cates de san­té, malades ou âgées, et chez les­quelles les forces phy­siques ne semblent pas répondre aux géné­reuses aspi­ra­tions de l’âme. 

Mais si le nou­vel Ins­ti­tut ne pré­sente rien qui puisse affai­blir les corps par des mor­ti­fi­ca­tions et des péni­tences rigou­reuses, il n’ou­blie rien de ce qui peut cru­ci­fier l’esprit. 

Au début, par humi­li­té, la Visi­ta­tion ne fut qu’une Congré­ga­tion à vœux simples et non solen­nels, non cloî­trée, ajou­tant à la vie contem­pla­tive la visite des pauvres et des malades, d’où son vocable. 

Mais, en 1615, à l’ar­ri­vée d’un pre­mier essaim de Visi­tan­dines à Lyon, des dif­fi­cul­tés sur­girent qui ame­nèrent une mer­veilleuse trans­for­ma­tion. La Visi­ta­tion fut éri­gée en un Ordre uni­que­ment contem­pla­tif, avec vœux solen­nels et clô­ture, sans que son nom fût modifié. 

Dès lors, les mai­sons de l’Ordre se mul­ti­plièrent avec une éton­nante rapi­di­té et la Pro­vi­dence favo­ri­sa ce déve­lop­pe­ment avec une telle ten­dresse que les mer­veilles y abondent. Presque chaque jour saint Fran­çois de Sales visi­tait « ses chères abeilles », et dans de ravis­sants entre­tiens qui ont été pieu­se­ment recueillis, il expli­quait les règles et les Consti­tu­tions dans les moindres détails ; il conseillait et diri­geait les Sœurs. Lui-même trou­vait en la Mère de Chan­tal et en ses filles les modèles de son Trai­té de l’a­mour de Dieu, qui est en par­tie leur histoire. 

Pertes douloureuses.

La mère ne ces­sa jamais d’exis­ter dans la reli­gieuse : du fond du cloître, elle veillait sur ses enfants, gérait leurs biens, pré­pa­rait leur ave­nir, et elle s’oc­cu­pa de les bien marier. 

Le 16 août 1611, le pré­sident Fré­myot ter­mine sa longue et ver­tueuse vie. Mme de Chan­tal part immé­dia­te­ment pour Dijon. 

— O ma fille, lui avait dit saint Fran­çois de Sales, trai­tez les affaires de la terre, les yeux fichés au ciel. 

Après avoir tout réglé avec son habi­le­té ordi­naire et don­né à son fils un gou­ver­neur dont elle connais­sait la sagesse, et sans rien perdre de son recueille­ment, elle revint dans son monas­tère, mal­gré les ins­tances de ses parents pour la rete­nir dans le monde. 

Au mois de juillet 1613, la mort de son beau-père, dont les affaires étaient en très mau­vais état, la rap­pe­la à Mon­the­lon. La misé­rable ser­vante était là, trem­blante, s’at­ten­dant à être igno­mi­nieu­se­ment chas­sée. Mme de Chan­tal, ne se sou­ve­nant que des ser­vices que cette femme avait ren­dus, la récom­pen­sa libéralement. 

Puis ce fut, en 1617, la mort de son gendre, qui avait contrac­té une mala­die mor­telle au ser­vice du duc de Savoie. 

La jeune baronne de Tho­rens, qui se reti­rait habi­tuel­le­ment près de sa mère, en l’ab­sence de son mari, suc­com­ba bien­tôt à la vio­lence de sa dou­leur. La nais­sance avant terme d’un fils, qui ne vécut qu’un ins­tant, la rédui­sit en une nuit à l’extrémité. 

Quelques heures avant sa mort, elle dit à Mme de Chan­tal : « Ose­rais-je vous deman­der en toute humi­li­té la grâce de votre saint habit, et celle d’être enter­rée avec les reli­gieuses de cette mai­son ? » Saint Fran­çois de Sales lui accor­da cette faveur. Ensuite elle pro­non­ça solen­nel­le­ment ses vœux, reçut le voile noir et la croix d’argent, et, au même ins­tant, elle fut novice et pro­fesse. Et, pro­non­çant trois fois le nom de Jésus, elle expi­ra dans les bras de sa mère ; c’é­tait le 7 sep­tembre de cette même année 1617. 

Les efforts que fit la Mère de Chan­tal pour refou­ler son cha­grin l’é­pui­sèrent et elle tom­ba si dan­ge­reu­se­ment malade qu’il fal­lut l’ad­mi­nis­trer. Saint Fran­çois de Sales fit alors un vœu pour elle à saint Charles Bor­ro­mée, et lui appli­qua de ses reliques. Aus­si­tôt, la san­té lui fut rendue. 

Le 28 décembre 1622, la mort lui enle­va le saint évêque, qui était pour elle plus qu’un père et qu’une mère. Elle le pleu­ra long­temps, puis elle s’oc­cu­pa de le faire canoniser. 

Le baron de Chan­tal, son fils, marié depuis peu, et père d’une fille qui devint Mme de Sévi­gné, fut tué le 22 juillet 1627, à Saint-Mar­tin, en l’île de Ré, où il com­bat­tait vaillam­ment pour la foi. La Sainte reçut cette nou­velle comme un nou­veau coup de foudre. 

Elle per­dit aus­si, en peu de temps, sa belle-fille ; M. de Tou­lon­geon, son autre gendre ; l’ar­che­vêque de Bourges, son frère, et plu­sieurs des pre­mières Mères de sa Congrégation. 

Sa mort et son culte. 

Cepen­dant, elle tou­chait au terme de sa car­rière et à la réa­li­sa­tion de sa mis­sion. Elle avait cou­vert le sol fran­çais de quatre-vingt-six mai­sons de son Ordre ; elle avait suc­ces­si­ve­ment par­cou­ru la France, la Savoie, la Suisse, la Lor­raine, semant par­tout les miracles, et véné­rée comme une Sainte. 

Dieu joi­gnit à tant de cou­ronnes posées sur sa tête celle de l’ad­ver­si­té qui donne du prix à toutes les autres, et com­men­ça à la pré­pa­rer à la mort par une ago­nie de neuf années. Tor­tures de l’es­prit, tor­tures du corps, cri­tiques mal­veillantes de la part du monde, rien ne lui fut épar­gné. Aus­si son mot ordi­naire était « qu’il se fal­lait sacri­fier à la vie, comme autre­fois les mar­tyrs se sacri­fiaient à la mort. ». 

Elle mou­rut à Mou­lins, le 13 décembre 1641, après avoir répon­du aux prières des ago­ni­sants avec autant de calme que de fer­veur et en pro­non­çant trois fois le doux nom de Jésus. 

Son corps repose auprès de celui de saint Fran­çois de Sales, dans la cha­pelle de la Visi­ta­tion d’An­ne­cy. On sait la célèbre vision de saint Vincent de Paul : deux globes de feu sym­bo­liques allant s’a­bî­mer dans le sein de Dieu. 

Béa­ti­fiée le 21 novembre 1751 par Benoît XIV, sainte Jeanne de Chan­tal a été cano­ni­sée par Clé­ment XIII le 16 juillet 1767 ; sa fête est fixée au 21 août. 

En 1916 une plaque a été appo­sée sur sa mai­son natale. 

E. Lacoste.

Sources consul­tées. — Mgr BOUGAUD, His­toire de sainte Chan­tai et des ori­gines de la Visi­ta­tion (Paris, 138 édi­tion, 1899). — (V. S. B. P., n.. 185 et 186.)

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