La tour de Grandcroix (fin)

La reprise des relations entre la famille Verdier et le manoir de Grandcroix fut, comme bien l’on pense, mise aussitôt à profit par Geneviève et ses petits voisins. Dès le lendemain, les enfants du percepteur vinrent chez le marquis, …

… et une partie de cache-cache fut organisée dans les ruines qui se prêtaient admirablement à ce jeu. Lucienne, furetant de droite et de gauche, pour trouver une cachette, en découvrit une qui lui parut merveilleuse. C’était un petit réduit ménagé entre de vieux pans de murs à demi écroulés et dont l’entrée était cachée par un rideau de lierre.

Ayant soulevé le feuillage, la fillette se glissa dans le réduit et se blottit au fond, mais la paroi contre laquelle elle s’appuyait céda tout à coup sous son poids et un éboulement se produisit, Lucienne faillit tomber à la renverse.

Quand elle eut repris son équilibre et que le nuage de poussière se fut dissipé, elle aperçut, à l’endroit où la paroi s’était effondrée, une cavité assez profonde…

… une sorte de placard, dans lequel était posé un coffre bardé de fer et muni de fortes serrures, le tout recouvert d’une épaisse couche de rouille. Lucienne se rendit compte qu’elle avait fait une importante découverte.

Elle courut tout de suite auprès du marquis pour lui annoncer sa trouvaille. Celui-ci s’empressa de la suivre et ressentit, à la vue de la cassette, une violente émotion.

Aidé de Roger Verdier, il transporta le petit coffre chez lui et, après bien des efforts, parvint à faire sauter la serrure.

Un parchemin était sur le dessus ; et quand le marquis l’eut enlevé, ce fut tout un éblouissement : de l’argenterie massive, des rouleaux de pièces d’or, et des bijoux somptueux.

Le marquis, suffoqué, déplia le parchemin et apprit que ce trésor avait été caché par un de ses ancêtres, au moment de la Révolution. Il en devenait donc le légitime propriétaire, c’est-à-dire millionnaire du jour au lendemain.

Les jambes brisées par l’émotion, le marquis attira à lui sa petite-fille. « Geneviève, ma chérie, dit-il, nous sommes riches maintenant ; je suis rassuré sur ton sort, je puis mourir tranquille. »

« Ah grand-père, il ne faut pas parler de cela, reprit aussitôt l’enfant en embrassant le vieillard avec émotion : maintenant que nous allons être si heureux !

Lucienne Verdier fit signe à ses frères et sœur, et tous quatre se retirèrent silencieusement. Rentrés chez eux, ils firent part à leurs parents de l’étonnante nouvelle. M. et Mme Verdier se réjouirent sincèrement pour leur voisin et pour Geneviève du bonheur qui leur arrivait

Peu après, d’ailleurs, le marquis se présenta chez eux, poussé par le désir de parler à tous de cette grande joie. En terminant sa visite, il invita toute la famille à dîner chez lui pour la fête de l’Épiphanie : « C’est bien à mon tour de vous recevoir, dit-il, vous ne pouvez croire quelle joie ce sera pour moi de pouvoir enfin le faire comme je l’entends. » M. et Mme Verdier acceptèrent

Les quelques jours précédant la fête furent employés par le marquis à faire ses préparatifs. Il convoqua chez lui des entrepreneurs de presque tous les corps de métier.

Une nuée d’ouvriers et de fournisseurs s’abattit sur la vieille tour, qui fut rapidement transformée extérieurement et intérieurement.

Le 6 janvier étant arrivé, le marquis put recevoir ses hôtes dans une salle somptueusement parée. Il leur offrit un véritable festin, à la fin duquel on apporta un splendide gâteau des Rois.

M. de Grandcroix le découpa et servit lui-même ses hôtes. Chacun se mit à explorer sa part et bientôt des exclamations s’élevèrent tout autour de la table : « J’ai la fève !… Moi aussi… Moi aussi… »

Tout le monde l’avait en effet, car, contrairement à l’usage, chaque morceau de gâteau en contenait une. Et quelles fèves ! Chacune d’elles était représentée par un magnifique diamant.

Le marquis se leva alors et élevant son verre : « Je bois, dit-il, à nos trois reines et à nos trois rois ; qu’ils soient bien persuadés que ce petit présent, que je me permets de leur faire, n’est qu’un très faible témoignage de l’immense reconnaissance que je leur dois. »

M. et Mme Verdier protestèrent. Ils ne voulaient pas accepter, pour eux et leurs enfants, ces cadeaux princiers. Le marquis fut près de se fâcher.

Mais Sa Majesté Lucienne et Sa Majesté Ninette déclarèrent qu’on discuterait plus tard, que, pour le moment, il fallait seulement s’amuser. On trouva que les reines avaient raison.

Geneviève alla chercher les diadèmes qu’elle avait préparés et couronna tout le monde. Après le champagne, on accorda aux enfants la permission d’aller s’amuser.

Les parents reprirent alors la discussion qui se termina à la satisfaction générale, grâce à une combinaison que le marquis fit accepter à ses amis. Les deux familles n’en feraient plus qu’une.

M. Verdier aurait la direction des affaires du marquis, trop âgé maintenant pour s’en occuper lui-même, et Mme Verdier serait chargée du soin de l’intérieur. Les enfants, mis au courant, se déchaînèrent en transports de joie. « J’aurai ainsi cinq petits-enfants, dit le marquis.

« Nous aurons une fille de plus, répondirent M. et Mme Verdier. — Et moi, j’aurai une maman » s’écria Geneviève en courant se jeter dans les bras de la jeune femme.

Ce projet se réalisa en tous points. Bientôt le château, relevé de ses ruines, se dressait plus majestueux que jamais pour recevoir ses hôtes et, de longues années durant, abrita la paisible vieillesse du marquis de Grandcroix, entouré par beaucoup de jeunes affections.



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