Si j’étais millionnaire !

Auteur : Hunermann, Père Guillaume | Ouvrage : Les Tables de Moïse .

Les commandements de Dieu racontés aux enfants du catéchisme : tu ne voleras pas« Aujourd’hui vous allez faire une rédac­tion », dit le maître en classe de Sixième. « Pre­nez vos cahiers et écri­vez : Ce que je ferais si j’étais mil­lion­naire. »

Oh ! pour une fois, c’était un sujet for­mi­dable, et les enfants se mirent au tra­vail avec enthou­siasme. Les plumes grin­çaient avec zèle sur le papier, et çà et là, un gar­çon ou une fillette rêvait, le bout du porte-plume entre les dents, avant de conti­nuer. Comme c’était inté­res­sant de décrire ce qu’on entre­pren­drait si, par hasard, on gagnait un mil­lion à la lote­rie.

À la fin du cours, le pro­fes­seur ramas­sa les cahiers. Ren­tré chez lui, il allu­ma sa pipe et com­men­ça à lire. Ceci, c’était la rédac­tion de Roger, un joyeux petit gar­çon à la bouche et aux yeux rieurs, et qui pre­nait la vie du bon côté.

« Si j’avais un mil­lion », écri­vait le gar­çon, « je m’achèterais un magni­fique cha­let sur les bords du lac des Quatre-Can­tons et une auto grande comme un camion de démé­na­ge­ment. Il me fau­drait éga­le­ment un yacht de luxe avec un moteur. Je sillon­ne­rais alors le lac du matin au soir, comme une flèche, et les gens nageant dans l’eau, seraient épou­van­tés quand je m’amuserais à les frô­ler. Par mau­vais temps, je pren­drais place dans ma voi­ture du ton­nerre et je par­cour­rais à cent à l’heure, tous les can­tons, et tous les gens me regar­de­raient et diraient : c’est Roger, le mil­lion­naire. Voi­là qui serait chic ! Comme j’aimerais être mil­lion­naire ! »

amour immodéré des biens terrestresLe pro­fes­seur fer­ma le cahier avec un sou­rire, sai­sit le sui­vant qui appar­te­nait au gros Jean­not.

« Si j’étais mil­lion­naire, j’épouserais la cui­si­nière de l’hôtel de la Rose, parce qu’elle cui­sine comme pas une. Il fau­drait qu’elle me serve chaque jour mes mets pré­fé­rés, du veau froid, en entrée, un grand plat de nouilles au gruyère, de l’oie rôtie et des fraises à la crème fouet­tée. Si je rece­vais cela tous les jours, je serais content. Je n’aurais pas d’autre désir. Ah ! si, il me fau­drait encore, bien enten­du, une glace aux fruits chaque jour. »

« Quel affreux gour­mand », mur­mu­ra le pro­fes­seur, en sou­riant. Puis, il prit le devoir de Rosette, qui avait ten­dance à être coquette.

« Si j’avais un mil­lion », y lisait-on, « je m’achèterais les plus beaux vête­ments, comme on en voit au ciné­ma. Je chan­ge­rais de robe trois fois par jour, avec l’aide d’une femme de chambre, tou­jours comme dans les films. Et puis, je ferais moi-même du ciné­ma, natu­rel­le­ment, parce que, quand on a beau­coup d’argent, on arrive à ce que l’on veut. Je joue­rais les plus beaux rôles, et les gens diraient : c’est la mil­lion­naire, voyez comme elle joue mer­veilleu­se­ment bien. »

Catéchèse : les commandements de Dieu« Eh bien ! » mur­mu­ra le maître, en hochant la tête « Que de rêves dans cette petite tête ». Puis venait la rédac­tion du petit Fré­dé­ric, le fils du fores­tier.

« Si je gagnais un mil­lion, je serais fores­tier comme mon père, car il n’y a rien de plus beau que d’être fores­tier, même si on est mil­lion­naire. Mais j’achèterais alors toute la forêt, ain­si elle m’appartiendrait avec tout le gibier, et j’irais à la chasse tout seul, parce que je ne veux pas que les chas­seurs du dimanche blessent le gibier. »

« Voi­là qui n’est pas mal du tout, ce petit Fré­dé­ric fera son che­min », se dit le maître en lui-même. Il eut encore bien des cahiers en mains, et les châ­teaux en Espagne que les enfants se construi­saient s’échafaudaient tou­jours plus haut. Enfin, il ne res­ta plus que le cahier de Rosine, une petite fille pauvre, dont la maman était malade. Le père était mort par acci­dent quelques années aupa­ra­vant.

« Si j’avais un mil­lion », écri­vait l’enfant, « j’achèterais une petite mai­son avec un toit rouge et des volets verts. Et c’est là que je vou­drais vivre avec ma mère, et il y aurait beau­coup de fleurs aux fenêtres. J’appellerais aus­si le méde­cin le plus répu­té auprès de ma mère, afin qu’il la gué­risse. Je ne dési­re­rais rien de plus pour moi, parce que quand je serai grande et si maman est en bonne san­té, nous gagne­rons assez d’argent pour ne pas souf­frir de la faim. Le reste de l’argent, je l’emploierais pour les pauvres, afin qu’eux aus­si n’aient plus faim et qu’ils puissent éga­le­ment se soi­gner et gué­rir s’ils sont malades. Ain­si, je pour­rais faire beau­coup de bien, car, il me semble que celui qui pos­sède un mil­lion doit aus­si faire le bien et secou­rir les pauvres là où il peut. Voi­là ce que j’aimerais réa­li­ser, si j’étais mil­lion­naire. »

Le len­de­main, le pro­fes­seur ren­dit les cahiers.

« Vous avez tous employé le mil­lion à des fins dif­fé­rentes », dit-il, tan­dis que les enfants dres­saient l’oreille. « Cer­tains d’entre vous ont écrit des choses réel­le­ment insen­sées, et il faut se réjouir sin­cè­re­ment qu’ils n’aient point gagné le mil­lion à la lote­rie. Roger, avec son yacht, devien­drait pro­ba­ble­ment fou de vitesse et ne ferait rien de bien de toute sa vie. Il est plus sage pour lui d’apprendre un métier hono­rable, pour deve­nir un maître adroit et il sera ain­si plus utile à ses sem­blables que s’il était un mil­lion­naire qui avale des kilo­mètres. »

Roger regar­da son pro­fes­seur d’un œil un peu scep­tique. Tout cela ne lui sem­blait pas tel­le­ment vrai.

« Jean­not, lui, n’aspire qu’à la bonne chère. S’il fai­sait de tels fes­tins chaque jour, il aurait vite une mala­die d’estomac qui lui pro­vo­que­rait d’horribles dou­leurs et il fini­rait bien­tôt à l’hôpital ou même au cime­tière. Pour celui-là aus­si, il vaut mieux qu’il ne gagne pas le mil­lion. »

Les enfants jetèrent un regard mali­cieux à Jean­not qui, à son tour, ne parais­sait pas très convain­cu par les paroles du maître.

« Rosette aime­rait de beaux vête­ments, deve­nir une élé­gante et embras­ser la car­rière de star de ciné­ma. C’est bien la chose la plus idiote, à mon avis. Tout man­ne­quin de mode ne devient pas for­cé­ment une bonne actrice, et il vaut mieux, sans nul doute, qu’elle apprenne à cui­si­ner, à rac­com­mo­der et à repri­ser des bas. Et elle sera plus heu­reuse. »

Rosette bais­sa la tête, son joli visage tout empour­pré.

La générosité envers les pauvres expliqués aux enfants« Ce qu’a écrit Fré­dé­ric, me plaît beau­coup. Il veut deve­nir fores­tier, mal­gré le mil­lion, et prouve son bon cœur vis-à-vis des ani­maux de la forêt. Je lui sou­hai­te­rais volon­tiers le mil­lion. Cepen­dant, c’est Rosine qui en ferait le meilleur usage. Elle secour­rait sa mère malade, et se pro­cu­re­rait pour elle-même une aisance modeste, don­nant le reste aux pauvres. Et elle a bien rai­son, parce que celui qui est riche, doit faire beau­coup de bien. Et les autres n’y ont même pas pen­sé. Nous res­tons, même avec un mil­lion de for­tune, les régis­seurs de Dieu sur la terre. C’est pour­quoi nous n’avons pas le droit de pen­ser uni­que­ment à nous-mêmes, mais au contraire, nous devons aider notre pro­chain dans toute la mesure du pos­sible. Parce que nous devrons rendre compte à Dieu de nos biens ter­restres comme du reste. C’est pour­quoi je sou­hai­te­rais le mil­lion à Rosine. Elle en a fait le meilleur usage dans sa rédac­tion.

Les enfants ren­trèrent pen­sifs à la mai­son. Le maître avait rai­son, sans aucun doute ; c’est Rosine qui seule avait pen­sé qu’avec une telle somme d’argent on devait pen­ser éga­le­ment à rendre heu­reux ses sem­blables. Roger, cepen­dant, dit à son ami, le fils du fores­tier :

« Dis, Fre­dy, tu sais, je m’achèterais quand même une auto et un yacht. Je ne serais pas for­cé de faire des ran­don­nées chaque jour, et il me res­te­rait encore assez d’argent pour les pauvres. »

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