Le retour des Rois Mages

Auteur : Achard, Eugène | Ouvrage : Autres textes .

L’enchantement était ter­mi­né ; comme s’il eût vou­lu faire com­prendre à ses ado­ra­teurs loin­tains que le moment était venu de retour­ner dans leur pays, le divin Enfant fer­ma les yeux, le nimbe de lumière qui auréo­lait sa tête s’adoucit et, avec un sou­rire, la Vierge mère posa un doigt sur ses lèvres. À ce signal, les anges qui chan­taient encore le can­tique triom­phal, se turent subi­te­ment ; il se fit un grand silence et les trois Mages, se levant, quit­tèrent l’étable, graves et recueillis.

Adoration des mages, récit pour le cathé de l'Epiphanie

À la porte, ils retrou­vèrent les ber­gers qui se racon­taient de l’un à l’autre, les mer­veilles accom­plies. Ils arri­vèrent au cam­pe­ment où leurs cha­meaux accrou­pis pêle-mêle, par­mi les ser­vi­teurs, se livraient à l’insouciance du repos. Ins­tinc­ti­ve­ment, ils levèrent leurs yeux vers le ciel : l’étoile était là, plus brillante que jamais. Cepen­dant un chan­ge­ment s’était opé­ré : tan­dis qu’au pre­mier jour, ses rayons des­cen­daient droits sur l’étable, ils s’inclinaient main­te­nant vers l’Orient. Les Mages com­prirent sa muette invi­ta­tion et bien­tôt la longue file des cha­meaux capa­ra­çon­nés d’étoffes aux voyantes cou­leurs, fut prête à prendre le che­min du retour.

Au pas caden­cé des mon­tures, elle défi­la par les rues étroites de Beth­léem. Les Mages revirent le cara­van­sé­rail où ils s’étaient arrê­tés, le pre­mier jour, en quête de ren­sei­gne­ments ; ils pas­sèrent la syna­gogue devant laquelle, indif­fé­rents aux choses qui venaient de chan­ger la face du monde, des rab­bins dis­cu­taient gra­ve­ment ; ils fran­chirent la porte que gar­dait une cohorte de sol­dats romains et bien­tôt ils retrou­vèrent la cam­pagne sillon­née de trou­peaux.

* * *

Et voi­là qu’au moment de s’engager sur la route qui mène à Jéru­sa­lem, l’étoile, par ses rayons obliques, indi­qua net­te­ment la direc­tion du désert, invi­tant les Mages à retour­ner par un autre che­min.

Sans doute avaient-ils pro­mis au roi Hérode de venir lui apprendre où se trou­vait ce roi des Juifs qu’il vou­lait ado­rer à son tour : mais puisque l’étoile les gui­dait vers une autre route, c’est que Dieu le vou­lait ain­si. Ils sui­virent l’étoile.

Pen­dant les trois jours qu’ils avaient pas­sés au pied de la crèche, ils avaient tout oublié. Per­dus dans l’adoration de l’Enfant divin qui leur sou­riait, ils avaient lais­sé, pour un ins­tant, les pen­sées qui d’habitude han­taient leur esprit : le nombre de pal­miers qui for­maient leurs domaines, l’emplacement des puits où s’abreuvaient leurs trou­peaux, le recen­se­ment des tri­bus qui leur obéis­saient, les limites de leurs royaumes, les que­relles qui les sépa­raient de leurs voi­sins, tout avait dis­pa­ru dans le divin enchan­te­ment.

Et voi­là que sou­dain, ils se res­sou­ve­naient de toutes ces choses ; ils enten­daient de nou­veau reten­tir, à leurs oreilles, les paroles cau­te­leuses du vieil Hérode :

– Allez, infor­mez-vous de cet Enfant, et quand vous l’aurez trou­vé, faites-le-moi savoir afin que j’aille, moi aus­si, l’adorer.

histoire pour les enfants sages : Les rois mages devant le roi HérodeEt ils se ren­daient compte, main­te­nant, du regard à demi voi­lé qui accom­pa­gnait ces paroles. Les yeux du vieux renard annon­çaient une âme téné­breuse et prête à tous les crimes. Du fond de son palais, sans doute guet­tait-il leur retour ; et quand il appren­drait leur fuite, peut-être enver­rait-il, contre eux, ses armées. Mais que leur impor­tait ? À ce moment, ils seraient loin ; devant eux s’ouvrait le désert, vaste plaine où le vent de la nuit efface la trace lais­sée durant le jour par le pied des cha­meaux.

* * *

Et la cara­vane, en longue file, conti­nua son voyage jusqu’au cou­cher du soleil.

À la halte du soir, le chef de la cara­vane fit enle­ver les riches ten­tures qui ornaient les cha­meaux et les rem­pla­ça par des housses dont le gris pâle se confon­dait avec la teinte du sable. Les ser­vi­teurs revê­tirent eux aus­si des tuniques sombres.

La trans­for­ma­tion ter­mi­née, il s’avança vers le roi Gas­par et, s’inclinant, il lui pré­sen­ta une tunique de toile gros­sière.

– Le désert s’ouvre devant nous, dit-il ; il est infes­té de bri­gands et de pillards ; s’ils aper­çoivent des gens magni­fi­que­ment vêtus, ils s’imagineront que la cara­vane trans­porte une riche car­gai­son et ne man­que­ront pas de l’attaquer.

Mel­chior et Bal­tha­sar les rejoi­gnaient en ce moment. Ils enten­dirent la remarque du chef cara­va­nier.

– Est-il donc néces­saire de nous cacher ? Deman­da Bal­tha­sar. Certes nous por­tons un immense tré­sor, mais il n’est pas de ceux qui attirent les voleurs.

– La paix est venue sur le monde, pro­cla­ma Mel­chior, les anges l’ont chan­tée là-bas : Paix sur la terre aux hommes de bonne volon­té ! Nous sommes les mes­sa­gers de la bonne nou­velle et c’est notre devoir de l’annoncer même aux pillards du désert.

– Avan­çons sans crainte et sans sub­ter­fuges, conclut Gas­par ; Dieu avait-il caché aux yeux des méchants l’étoile qui nous a conduits ?

Et les rois Mages gar­dèrent les insignes de leur rang. Au matin, ils dirent adieu aux der­nières col­lines et le pied des cha­meaux fou­la le sable brû­lant. Ils mar­chèrent tout le jour.

Mais quand, le soir, ils s’arrêtèrent pour cam­per, le chef de la cara­vane revint vers eux. Son front était sou­cieux.

– Le che­min que nous sui­vons, dit-il, est loin des grandes pistes ; cepen­dant j’ai rele­vé des traces nom­breuses. Nous sommes sûrs de ren­con­trer des tri­bus pillardes qui ne res­pectent ni les biens des voya­geurs ni même leur vie.

– Avan­çons quand même puisque l’étoile nous a indi­qué ce che­min, dit Gas­par.

– Les traces que j’ai remar­quées ne sont pas seule­ment celles des hommes, pour­sui­vit le chef cara­va­nier, j’ai démê­lé par­mi elles, les pistes des cha­cals affa­més et celles, plus redou­tables encore, du lion soli­taire.

– Qu’importe, dit Mel­chior, n’avons-nous pas ado­ré Celui qui com­mande à toute la nature ? Il sau­ra fer­mer la gueule du lion et de l’hyène, ou leur faire décou­vrir une autre proie.

Mais le chef de cara­vane insis­ta.

– Je crains que nous ne puis­sions trou­ver des puits pour abreu­ver nos cha­meaux ; cette par­tie du désert me semble plus sté­rile que toutes les autres.

– Mais Lui, n’est-il pas la fon­taine d’eau vive qui jaillit dans le désert ? Pro­non­ça Bal­tha­sar.

Et la cara­vane, après le repos de la nuit, reprit sa marche mono­tone.

* * *

Caravane des rois mages venue d'Orient sur leur chameau

Mais voi­là que vers la fin du troi­sième jour, le chef de cara­vane cou­rut de nou­veau vers ses maîtres.

– Je l’avais dit, pro­non­ça-t-il, et main­te­nant nous voi­ci en face des pillards. Ils sont là-bas qui nous guettent au pas­sage du défi­lé, entre la double ligne de rochers qui res­serre le che­min. Ils sont cin­quante au moins ! Et armés !

La cara­vane s’arrêta. Les Mages dérou­lèrent leur tur­ban et la cou­ronne d’or, incrus­tée de pier­re­ries qu’ils por­taient sur leur tête, étin­ce­la aux rayons du soleil cou­chant. Ayant pris bra­ve­ment la tête, ils s’avancèrent seuls au-devant des pillards.

Leur bande arri­vait comme une trombe. Par­ve­nue à une cer­taine dis­tance, elle s’immobilisa sou­dain, se déve­lop­pant, comme un mur de défi.

– Halte ! Cria le Chef, maî­tri­sant avec peine sa mon­ture, un superbe che­val arabe, au poil lui­sant, aux naseaux de feu.

Mais le cor­tège des Mages conti­nua d’avancer au-devant des agres­seurs.

– Halte ! Cria une seconde fois le chef, tirant du four­reau une dague étin­ce­lante.

Les Mages avan­çaient tou­jours.

Et voi­là que sou­dain un cri d’effroi s’éleva de la troupe ; au-des­sus des trois cou­ronnes, plus brillantes que jamais, l’étoile lan­çait des rayons étin­ce­lants dont le reflet dépas­sait celui du soleil cou­chant.

Les pillards, sai­sis d’effroi, sau­tèrent à bas de leurs mon­tures et, se pros­ter­nant dans le sable, ils redirent la salu­ta­tion du désert :

– Salaam aleyk !  1

– Nous vous retour­ne­rions le sou­hait, pro­cla­ma Gas­par, si vous étiez des hommes de bonne volon­té.

Et la bande des pillards, tou­jours sai­sis de crainte, se ran­gea pour lais­ser pas­ser la cara­vane de la paix.

 * * *

Trois jours encore, on avan­ça dans le désert sans eau, mais chaque soir, un puits se trou­vait là pour abreu­ver les cha­meaux.

Au qua­trième, des formes indé­cises parurent à l’horizon ; pour­tant le chef cara­va­nier conti­nua de che­mi­ner tran­quille­ment au pas de son cha­meau ; ayant vu le miracle, il ne crai­gnait plus.

Les formes se pré­cisent bien­tôt : il s’agit d’une cara­vane nom­breuse et bien ordon­née. Des cava­liers se détachent et s’avancent au-devant des voya­geurs pour connaître leurs inten­tions.

À la vue des Mages, ils s’inclinent pro­fon­dé­ment et tan­dis que l’un d’eux court infor­mer ses maîtres, les autres se forment en escorte pour gui­der les nobles voya­geurs.

En appro­chant, les Mages recon­nurent la grande cara­vane qui, chaque année, tra­verse le désert, pour por­ter vers la mer, les tré­sors des pays de l’intérieur : tapis cha­toyants de la Perse, perles pré­cieuses de l’Inde, armes étin­ce­lantes cise­lées à Bag­dad, encens de la Chal­dée ou par­fums de Saba, poudre d’or du pays d’Ophir, épices, aus­si pré­cieuses que l’or, des îles loin­taines.

* * *

À l’approche des nobles visi­teurs, un long tapis fut dérou­lé sur le sol : des ser­vi­teurs aidèrent les trois princes à des­cendre de leur mon­ture, tan­dis que le chef des mar­chands, ayant revê­tu une tunique de soie pré­cieuse, s’avança au-devant d’eux.

– Salaam aleyk ! Dit-il en s’inclinant et tout en gui­dant ses hôtes vers la tente prin­ci­pale.

– Aley­kom es salaam ! Répon­dirent ensemble les trois rois.

– Nous avons che­mi­né par vos royaumes, conti­nua le chef, et nous y avons trou­vé la paix et la pros­pé­ri­té. Vos peuples heu­reux vous bénissent. Nulle part avons-nous été mieux reçus et che­mi­né avec plus de sécu­ri­té. Et main­te­nant, nous allons vers la grande mer de l’Occident. Mais ce nous est une joie de vous ren­con­trer et de vous offrir quelques pré­sents qui vous remer­cie­ront pour la gra­cieuse per­mis­sion de tra­ver­ser vos royaumes.

– Nos peuples vivent dans la paix, répon­dit Bal­tha­sar ; aus­si long­temps que vous serez des hommes de paix, vous pour­rez tra­ver­ser nos royaumes sans avoir à payer d’autre tri­but que le péage des che­mins.

– Cette gra­cieuse per­mis­sion aug­mente notre gra­ti­tude et nous aime­rions la tra­duire dans un pré­sent qui vous rap­pel­le­ra notre ren­contre au milieu du désert. Voi­ci la tente où nous avons ras­sem­blé les meilleures de nos mar­chan­dises. Vous pour­rez choi­sir celle qui vous plai­ra et l’emporter comme gage de notre mutuelle ami­tié.

– Vous avez acquit­té le péage ? Vous ne nous devez rien de plus.

– Mais notre gra­ti­tude demeure et nous serons heu­reux de vous voir choi­sir un pré­sent comme marque réci­proque de bon vou­loir.

John Singer-Sargent - camp de bédouins dans le désert pour illustrer l'épiphaniePour être agréables à leur hôte, les trois Mages entrèrent dans la tente. Ils y virent accu­mu­lées, les mar­chan­dises les plus rares ; ils défi­lèrent le long de la riche ran­gée de tapis que les meilleurs ouvriers de la Perse avaient tis­sés.

– Voi­ci main­te­nant, dit le chef, en les gui­dant vers une autre par­tie de la tente, des bijoux et des armes cise­lés à Bag­dad.

Et les Mages défi­lèrent par­mi les dagues aux lames d’acier, aux poi­gnées d’or enri­chies de pier­re­ries ; ils virent les plats d’or et d’argent incrus­tés d’émaux ruti­lants.

– Admi­rez ici les perles que nous avons été cher­cher jusqu’au pays de Cey­lan ; nulle part en trou­ve­rez-vous de plus lim­pides, avec un orient plus beau.

Cha­cune de ces perles, en effet, sem­blait sol­li­ci­ter le regard par son éclat et la per­fec­tion de ses formes : cha­cune d’elles était digne de la cou­ronne d’un roi.

– Voi­ci les soie­ries les plus fines du pays de Cathay, nulle part en trou­ve­rez-vous d’aussi douces au tou­cher, d’aussi cha­toyantes pour la vue.

Et le mar­chand déve­lop­pa les plis vapo­reux d’étoffes si légères qu’on les eût dites tis­sées par la main d’une fée.

– Ces coffres, ajou­ta le mar­chand, n’ont pas été ouverts car ils contiennent les épices les plus odo­rantes, les par­fums les plus sub­tils. Mais toutes ces choses attendent votre choix. Quel que soit l’objet qui arrê­te­ra vos regards, il est à vous et ce nous serait une peine que de vous voir repar­tir sans empor­ter un pré­sent qui sera le signe maté­riel de notre ami­tié.

* * *

Et c’est ain­si qu’au milieu du désert aride et nu, les Mages se pro­me­naient par­mi des richesses qui auraient fait la for­tune de plu­sieurs royaumes.

À la fin, ils se consul­tèrent à voix basse ; puis Gas­par, se tour­nant vers le mar­chand, lui dit :

– Simon Ben Alem, tu as là des richesses mer­veilleuses ; jamais les cara­vanes n’en avaient por­té autant et de si belles. Nous n’aurions qu’à tendre la main, pour tenir, de ton ami­tié, des bijoux, des armes ou des étoffes qu’un prince paie­rait d’un haut prix. Et pour­tant, nous n’en ferons rien, car notre cœur est déta­ché des choses de la terre, main­te­nant que notre œil a contem­plé le plus grand tré­sor du monde.

– Le plus grand tré­sor du monde ?

– Oui, Simon Ben Alem, un tré­sor auquel nul autre n’est com­pa­rable.

– Dans le palais d’Hérode, sans doute. Le vieux roi se connaît en bijoux, en étoffes fines, en perles rares ; ne l’a-t-on pas sur­nom­mé Hérode le Magni­fique ! Mais je dois pas­ser par Jéru­sa­lem, je ver­rai ce tré­sor.

– Ce tré­sor ne se trouve pas dans le palais d’Hérode et c’est pour­quoi il en est jaloux et vou­drait s’en empa­rer.

– Je com­prends, dit Simon Ben Alem, c’est dans le temple de Jéru­sa­lem que vous avez contem­plé cet objet mer­veilleux. Certes, le nou­veau temple est loin d’égaler la magni­fi­cence de celui que construi­sit le roi Salo­mon, pour­tant, je connais les tapis pré­cieux qui entourent le Saint des saints et je don­ne­rais beau­coup pour avoir les pareils ; les lampes d’or fine­ment cise­lées qui brillent devant l’arche sont de pures mer­veilles, et c’est en vain que j’ai char­gé les ouvriers les plus habiles d’en cise­ler de sem­blables pour Hérode qui vou­drait en orner son palais ; celles du temple, il ne les aura pas car elles appar­tiennent à Jého­vah.

– Tu te trompes, Simon Ben Alem, ce n’est ni dans le palais d’Hérode, ni dans le temple, ni à Jéru­sa­lem que nous avons contem­plé la mer­veille dont nos yeux gardent encore la vision.

– Ce n’est pas à Jéru­sa­lem ?

histoire et légende de Noël - La Nativite de Gerrit Van Honthorst– C’est à Beth­léem, dans une étable…

– À Beth­léem ?… Dans une étable ?…

– C’est un enfant nou­veau-né, cou­ché dans une crèche.

– Un enfant ?… Cou­ché dans une crèche ?…

Simon Ben Alem demeu­rait inter­dit. Un moment, il fixa le regard de ses hôtes, mais il y vit une telle irra­dia­tion, qu’il sen­tit pas­ser quelque chose de divin ; il lui sem­bla que l’ombre de Jého­vah pla­nait dans la tente et éclip­sait d’un coup toutes ses richesses. Après un moment de silence, il s’inclina de nou­veau et annon­ça :

– Dans la tente voi­sine, nous avons pré­pa­ré des rafraî­chis­se­ments : peut-être vou­drez-vous nous faire l’honneur d’y goû­ter.

Les Mages entrèrent dans la tente et, pour être agréables à leur hôte, ils acce­ptèrent les rafraî­chis­se­ments gra­cieu­se­ment offerts.

S’étant ain­si repo­sés, ils se pré­pa­rèrent au départ.

– Accep­tez au moins ces tapis pour cou­vrir le dos de vos cha­meaux, insis­ta Simon Ben Alem ; ain­si com­pren­drai-je que vous ne mépri­sez pas votre ser­vi­teur et qu’il sera le bien­ve­nu sur vos terres.

– Nous pren­drons cha­cun l’un de ces tapis, consen­tit Gas­par, et tu seras tou­jours le bien­ve­nu dans nos royaumes. Mais tu le sais, le désert n’a pas de maître, seul le vent y com­mande au sable ; aver­tis tes guides d’avancer avec pru­dence, car plu­sieurs bandes de pillards rôdent sur cette piste.

Simon Ben Alem sou­rit :

– Nous sommes accou­tu­més à ce genre de ren­contres et nous sommes armés en consé­quence. Nous étions pré­pa­rés à toutes les éven­tua­li­tés, sauf à la nou­velle qu’il existe un tré­sor plus pré­cieux que la mul­ti­tude de ceux que nous avons ras­sem­blés ici.

– Oui, Simon, il existe.

– Et mes yeux pour­ront le contem­pler ?

– Oui, à Beth­léem, dans une étable, tu trou­ve­ras un enfant enve­lop­pé de langes et cou­ché dans une crèche.

L’étonnement repa­rut dans les grands yeux de Simon Ben Alem ; il allait encore inter­ro­ger, mais avec un sou­rire mys­té­rieux, Mel­chior se conten­ta de lui dire :

– Tu iras et tu ver­ras.

Et les Mages rejoi­gnirent leur tente.

* * *

Au matin du jour qui sui­vit, les deux cara­vanes s’ébranlèrent en même temps ; cha­cune dans la direc­tion oppo­sée : bien­tôt elles dis­pa­rurent aux regards l’une de l’autre.

Tan­dis que Simon Ben Alem condui­sait ses riches mar­chan­dises vers la mer, Les Mages che­mi­naient vers leur pays, par­mi les dunes de sable à peine recou­vertes de plantes maigres et rares.

Enfin ils attei­gnirent les plaines fer­tiles que baignent le Tigre et l’Euphrate ; le cri de joie des cha­meaux annon­ça la fin du désert. C’était le lieu d’où ils étaient par­tis, deux mois aupa­ra­vant.

Alors l’étoile qui les avait conduits dis­pa­rut à leurs yeux.

* * *

Mais qu’importait aux trois augustes pèle­rins ; ils étaient près de celui qui leur avait appris le sens même de l’étoile et les avait envoyés vers l’Enfant-Dieu. Ne pour­rait-il pas les gui­der encore et leur apprendre ce qu’il leur res­tait à faire ?

Tapisserie - Les rois mages font une halte dans un oasisAu pied du mont Ara­rat, dans un bos­quet de pal­miers et de dat­tiers, près d’une source, demeu­rait l’ermite véné­ré de tous, Rahoun al Sher­radhin, le Mage des Mages, dont le regard pro­fond lisait dans les astres aus­si sûre­ment que dans un livre ouvert. Rahoun al Sher­radhin, le pieux, qui aurait pu être riche et roi, mais qui don­nant aux pauvres les cadeaux qu’on lui offrait, tis­sait lui-même ses habits et vivait des fruits que ses arbres lui four­nis­saient.

Les trois rois avaient été salués par des princes, d’innombrables cour­ti­sans étaient incli­nés devant eux : à leur tour, ils s’inclinèrent devant Rahoun al Sher­radhin.

– Salaam aleik !

– Aley­kom es salaam ! Répon­dit l’ermite.

– Rahoun al Sher­radhin, nous avons sui­vi l’étoile, com­men­ça Gas­par : elle nous a conduits vers l’enfant que tu nous avais annon­cé ! Nous l’avons ado­ré et je lui ai offert de l’or, car il est Roi.

– Je lui ai offert de l’encens, car il est Dieu, ajou­ta Bal­tha­sar.

– J’ai dépo­sé de la myrrhe auprès de son ber­ceau, dit Mel­chior, car c’est un Dieu des­cen­du par­mi nous, il vivra au milieu des hommes.

– J’ai sui­vi l’étoile, dit alors Rahoun al Sher­radhin, j’ai vu sa courbe immense vous conduire jusqu’à l’étable ; j’ai ado­ré en esprit, pen­dant que vous ado­riez en véri­té.

– Un jour pour­tant, l’étoile nous a man­qué, remar­qua Mel­chior. Nous étions près de Jéru­sa­lem et nous sommes entrés dans la ville pour nous infor­mer. Le roi Hérode a réuni ses doc­teurs et c’est de leur bouche que nous avons appris le nom de la ville où devait naître le nou­veau Roi des Juifs.

– Hérode nous a deman­dé de l’avertir aus­si­tôt que nous aurions trou­vé l’enfant, car il vou­lait, lui aus­si, l’adorer, ajou­ta Bal­tha­sar.

– Mais au moment du départ, expli­qua Mel­chior, l’étoile nous a gui­dés vers le désert, loin de Jéru­sa­lem, et nous sommes venus par un autre che­min.

L’ermite rele­va la tête, son regard pro­fond sem­blait lire des choses loin­taines.

– Hérode a su que Beth­léem était le lieu de nais­sance du nou­veau roi, dit-il ; il a envoyé ses sol­dats qui ont mas­sa­cré tous les enfants de ce lieu et des envi­rons.

– Mais alors, s’écria Bal­tha­sar avec des larmes dans la voix, mais alors, il est mort… lui qui était Dieu !

– Non, répon­dit len­te­ment l’oracle, les yeux tou­jours tour­nés vers l’infini, non, il avait déjà quit­té Beth­léem ; pen­dant que vous tra­ver­siez le désert, il a pas­sé tout près de vous, fuyant vers l’Égypte.

La fuite en Egypte - psautier des heures, 1330-1340– Tout près de nous, sou­pi­ra Gas­par, et nous n’avons pas connu sa pré­sence.

– Elle vous a pro­té­gés pour­tant ; rap­pe­lez-vous l’étoile qui a brillé sur vos têtes et éloi­gné les pillards.

– C’était Lui, s’écrièrent à la fois les trois Mages, et c’est pour­quoi nous avons sen­ti nos cœurs s’embraser.

– Ah ! Comme j’aurais vou­lu jeter à ses pieds, le chef de ces bri­gands dont l’âme, mal­gré tout, gar­dait une cer­taine noblesse, dit Gas­par avec un sou­pir de regret.

– Son cœur était trop dur encore pour être conver­ti, pro­cla­ma Sher­radhin, il a ren­con­tré les pros­crits, il s’est incli­né devant eux et les a conduits jusqu’aux portes de l’Égypte ; un jour vien­dra où il recon­naî­tra son Sau­veur 2.

– L’Enfant est par­ti en Égypte, remar­qua Mel­chior ; notre ami, le mar­chand Simon Ben Alem, le cher­che­ra vai­ne­ment lorsqu’il se ren­dra à Beth­léem.

– Simon Ben Alem est trop occu­pé des choses de ce monde, pro­non­ça Rahoun al Sher­radhin, il est arri­vé à Jop­pé 3 et ne songe qu’à écou­ler ses mar­chan­dises pour aller en ache­ter d’autres et aug­men­ter ses richesses. Il fau­dra que la main de Dieu s’appesantisse sur lui pour qu’il ouvre enfin les yeux et recon­naisse Celui qu’aujourd’hui il a dédai­gné. Un jour, deve­nu dis­ciple fervent, il vien­dra vous ensei­gner le mys­tère d’un Dieu cru­ci­fié 4.

– Cru­ci­fié ! S’écria Bal­tha­sar ; doit-Il donc mou­rir ?

– Cru­ci­fié et mort pour les péchés du monde : mais res­sus­ci­té pour Régner jusqu’à la fin des temps.

– Ces choses éton­nantes, quand s’accompliront-elles ? deman­da Mel­chior.

Rahoun al Sher­radhin se recueillit un ins­tant, ses yeux de nou­veau plon­gèrent dans l’avenir et d’une voix ins­pi­rée, il annon­ça :

Image de Noël - Rois mage - Gloria in excelsis Deo– Vous avez contem­plé l’étoile de sa nais­sance, elle vous a conduits jusqu’à son ber­ceau. Mais quand il vous sem­ble­ra que la terre sera prise de convul­sions, quand le soleil se voi­le­ra la face et que les rochers se fen­dront, alors sachez que votre salut est proche, car le Christ sera mort et Il sera res­sus­ci­té.

À ces paroles, les Mages jetèrent leurs cou­ronnes à leurs pieds, et le front incli­né dans la pous­sière, ils ado­rèrent le Dieu qui s’était mani­fes­té à eux petit Enfant.

* * *

Et il leur sem­bla entendre comme un écho loin­tain du can­tique de Beth­léem :

Gloire à Dieu dans le ciel, et paix sur la terre, aux hommes de bonne volon­té !

Alors, repre­nant la route de leurs royaumes, ils gagnèrent les pays de Saba, de Tar­sis et des îles loin­taines où ils atten­draient la venue de celui qui leur appor­te­rait la grande nou­velle d’un Dieu mort pour rache­ter le monde et res­sus­ci­té pour régner à jamais.

Eugène Achard.

 

Notes :

  1. La paix soit avec vous.
  2. Dis­mas, le bon lar­ron, était chef d’une bande de pillards du désert.

    D’après la légende, il aurait ren­con­tré la sainte Famille alors qu’elle fuyait en Égypte. Sub­ju­gué par le reflet divin qui éma­nait de la per­sonne du Sau­veur, non seule­ment il ne fit aucun mal aux fugi­tifs, mais avec sa bande, il les escor­ta jusqu’aux confins du désert.

    Il n’en conti­nua pas moins, par la suite, à se livrer au meurtre et au pillage. Pris et condam­né à mort, il fut cru­ci­fié en même temps que Jésus. C’est sur la croix, qu’éclairé d’un rayon inté­rieur de la grâce, il tour­na la tête vers le Rédemp­teur et pro­non­ça la parole qui lui valut le par­don : « Sei­gneur, sou­ve­nez-vous de moi quand vous serez dans votre royaume ».

    À cause de sa conver­sion, plu­sieurs le regardent comme un saint et son nom est ins­crit au mar­ty­ro­loge.

  3. Jop­pé (aujourd’hui Jaf­fa, sur la Médi­ter­ra­née), était le grand port de mer de la Pales­tine.
  4. Simon Ben Alem est plus connu, dans l’Évangile, sous le nom de Simon le Lépreux.

    Il habi­tait Bétha­nie et avait été gué­ri de la lèpre par le Sau­veur. Depuis il lui por­tait une fer­vente ami­tié et aimait à le rece­voir à sa table. C’est lors du der­nier fes­tin qu’il don­na en l’honneur de Jésus, que Marie-Made­leine, éga­le­ment invi­tée au fes­tin, avec Lazare son frère et Marthe sa sœur, vint répandre un par­fum pré­cieux sur les pieds du divin Maître, pro­di­ga­li­té qui pro­vo­qua les com­men­taires indi­gnés de Judas, tré­so­rier du Sacré-Col­lège.

    Après la Pen­te­côte, Simon le Lépreux sui­vit l’apôtre saint Jude en Méso­po­ta­mie. Selon la tra­di­tion, il y ren­con­tra les Mages et les bap­ti­sa.

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