APRÈS avoir victorieusement lutté devant Lagny et capturé Franquet d’Arras, qu’elle dut remettre au bailli de Senlis, Jeanne d’Arc, par petites étapes, se rendait à Crécy avant de rejoindre le comte de Vendôme qui l’attendait à Soissons. Elle était entourée de ses fidèles, Pierre son frère, Dunois, Poton de Xaintrailles et les autres.
Ce soir-là, sa petite troupe, fatiguée par une route pleine d’embûches, arriva dans un bourg où tout déjà dormait dans le silence inquiet des nuits de guerre. Le couvre-feu, sans doute, était depuis longtemps sonné. Jeanne et Ses compagnons, que les escarmouches du chemin avaient fatigués, décidèrent de ne pas poursuivre plus avant et de frapper à la première porte pour y demander logis.
Un gros homme, emmitouflé jusqu’aux oreilles, vint ouvrir :
— Que veut-on ? demanda-t-il d’une voix bourrue.
Xaintrailles pour parlementer, avait mis pied à terre, tandis que les autres, dont les chevaux piaffaient de lassitude, surveillaient la rue. Il expliqua fort courtoisement ses désirs :
— Il nous suffirait d’une chambre pour le plus fatigué des nôtres, confia-t-il ; quant aux autres, ils se contenteraient d’une grange bien garnie de paille ou de foin.
— Je n’ai ni chambre ni grange, répondit l’homme. Et je vous conseille de passer votre chemin !
Raffermissant le ton de sa voix, Xaintrailles insista :
— Nous sommes tous chevaliers de France, et c’est au nom de notre roi que nous vous demandons l’hospitalité pour cette nuit.
— Anglais, Armagnacs, Bourguignons, vous êtes tous de la même graine ! cria le villageois qui, décidément, ne se souciait pas de loger chez lui des gens d’armes.

Il faut dire qu’à cette époque les armées étaient en partie composées de soudards nomades, pilleurs de profession, qui parcouraient le pays en profitant du désarroi pour rançonner les paysans. Et cette engeance n’avait pas de patrie tantôt Armagnacs, tantôt Bourguignons, selon que l’occasion se présentait de combattre avec l’un ou l’autre parti.
Ceci dit, on comprend sans doute la méfiance du brave villageois qui, ouvrant sa porte en pleine nuit, se trouvait ainsi devant un groupe de soldats inconnus…
Chevaliers de France ? Bah ! Cela n’était pas prouvé !
Pierre, impatient, était à son tour descendu de cheval et joignait sa voix à celle de Xaintrailles.
— Qu’au moins, dit-il, vous receviez Jeanne la Pucelle, elle est avec nous. Son écuyer veillera devant la porte…
— Jeanne ? La Pucelle d’Orléans ? fit avec étonnement le gros bourgeois à qui ce nom semblait causer plus de peur qu’il ne seyait.
— Oui, elle, continua Xaintrailles. Elle vient de défaire les Anglais devant Lagny et se rend maintenant à Crécy pour s’y reposer, car d’autres batailles l’appelleront encore…
— Et bientôt ! ponctua Pierre.
L’homme hésitait. Dans son visage apeuré, ses yeux roulaient, allant des deux chevaliers au groupe indistinct qu’il devinait dans l’ombre. Puis, se décidant soudain, il s’effaça, leva sa lanterne au-dessus de sa tête et, d’une voix plus affable, il dit que la Pucelle pouvait entrer et loger en sa maison, et avec elle son écuyer, mais pas un homme de plus.
Xaintrailles acquiesça et dit au frère de Jeanne :
— C’est bien. Conduis les autres. Je demeurerai ici pour veiller sur notre Pucelle.
Quelques instants après, la petite troupe s’étant éloignée, en quête toujours d’un logis, Jeanne d’Arc se préparait à prendre une nuit de bon repos dans la soupente modeste que le bourgeois récalcitrant met-met tait à sa disposition. Xaintrailles, dont la vigilance était toujours en éveil, s’était installé dans le vestibule après avoir conduit lui-même les chevaux à l’étable où ils trouvèrent gite et fourrage abondant.
Tout rentrait dans le calme, lorsqu’une ombre se glissa hors de la maison où Jeanne logeait. Une ombre dans laquelle un observateur (s’il y en avait eu) aurait pu reconnaître la silhouette épaisse du logeur.
Longeant les murs à pas furtifs, il parvint à l’autre extrémité du bourg et heurta longuement le marteau d’une porte cochère. Elle s’ouvrit en grinçant. Dans l’entre-bâillement, une tête passa :
— Qu’est-ce donc ?
— Préviens Monseigneur de Luxembourg, vite ! C’est important.
— À cette heure ? Monseigneur dort !
— Éveille-le ! Je te dis que c’est très important !…
— Mais encore ?
— Va, te dis-je, et prends garde !
L’homme eut un geste menaçant qui décida le valet beaucoup plus aisément que tous les discours. Le battant de la porte s’ouvrit davantage, et le bourgeois entra.
Il s’ensuivit un remue-ménage dont les paisibles habitants du bourg se seraient inquiétés s’ils n’avaient pris l’habitude depuis que durait cette guerre, d’avoir leur sommeil troublé par des galopades de chevaux et des cliquetis d’armes.
Bientôt, une troupe imposante fut rassemblée à l’entrée du bourg, près de la maison où Jean de Luxembourg avait fixé ses quartiers :
— C’est bon, j’y vais, fit alors le logeur de Jeanne d’Are. Suivez-moi à courte distance. Quand le moment sera propice, je placerai ma lanterne sous la lucarne de l’étage…
Un mouvement se produisit parmi les cavaliers et les soldats qui vinrent se placer sur la route.
— Eh, que diable ! ne faites pas tant de tapage gémit l’homme. Je vous dis que vous allez éveiller ceux qui ont charge de la défendre… Chut !… Suivez et attendez le signal…
Jeanne était trahie par son hôte.
Dans la maison hospitalière où tout semblait dormir, Xaintrailles, tombant de fatigue, s’était assoupi, allongé sur le tapis du vestibule, avec pour oreiller son casque de fer. Malgré sa volonté de demeurer sur ses gardes, le fidèle compagnon de l’héroïne était vaincu par le sommeil, et il n’entendit ni l’homme qui rentrait, ni, au loin, le cliquetis de la troupe en marche.
A pas feutrés, le traître monta l’étroit escalier qui conduisait aux combles. Il fut désagréablement surpris en voyant filtrer, sous la porte de la chambre où Jeanne reposait, un rai de lumière…
— Quoi ! murmura-t-il entre ses dents, cette femme ne dort donc pas encore ? Et cette constatation le fit hésiter un moment.
Curieux détours de la lâcheté. Alors qu’il eût, sans grand remords et, en tout cas, sans tergiverser, livré la Pucelle endormie, il hésitait, il n’osait pas livrer la jeune héroïne qui veillait, là, sous son toit, à deux pas de lui.
Redoublant de précautions, il se glissa jusqu’à la porte et risqua un œil à la serrure.
Jeanne avait quitté son armure. Elle semblait ainsi plus jeune et plus fragile. La guerrière avait disparu et la paysanne apparaissait. La petite paysanne simple qui gardait les troupeaux de Domremy, la petite fille, grandie, forcie sans doute, mais dont le visage pur, les yeux candides, n’avaient pas changé. Elle était toute simple, toute seule, agenouillée au milieu de la pièce étroite, devant son épée qui, debout contre le mur, éclairée par la chandelle coulante, figurait la croix du Rédempteur…
Cette vision troubla notre homme. Sa main tremblante pesa sur le loquet et, sans bruit, la porte s’entr’ouvrit légèrement.
Et la voix de Jeanne d’Are, la voix si douce qui priait, monta jusqu’aux oreilles soudainement empourprées de l’hôte indigne :

— Seigneur, disait la Pucelle, Seigneur, vous savez bien que j’aurais voulu laisser vivre Franquet. En bonne justice, bonne guerre, il avait pourtant mérité la mort. Mais je n’étais pas libre d’en disposer selon ma volonté… Pour le reste, mon Dieu, vous lisez dans mon cœur et vous savez tout le remords que je sens de ce que je n’ai pu vous servir et vous prier autant que je n’ai l’eusse voulu. Vous m’avez pardonné, sans doute, mais j’ai si peu mérité votre pardon…
Allons, allons, assez parlé de moi, Seigneur ! C’est pour le royaume, c’est pour la France désolée que je vous prie, mon Dieu. Le gentil roi Charles, que vous m’avez fait conduire à Reims pour qu’il fût sacré, le roi de France ne régnera-t-il jamais que sur un champ de bataille ? Oh non ! J’ai confiance en vous, Seigneur, le temps est proche où la paix refleurira au royaume des lis… Mais si, pour le prix de cette victoire, pour gage de cette paix, il vous faut un sacrifice, mon Dieu, prenez-moi, prenez mon sang, prenez ma vie… Comme il me serait doux de mourir pour acheter de mon sang la rançon de notre beau royaume !
Immobile dans l’ombre, le bourgeois écoutait.
Ses yeux extasiés ne pouvaient plus quitter l’image rayonnante qu’il avait devant lui. Plus redoutable, oh ! cent fois, lui paraissait ainsi la Pucelle, dépouillée, humiliée, toute simple au pied de la croix… Le pauvre homme tremblait de tous ses membres, et des larmes brûlantes coulaient de ses yeux.
Jeanne continuait sa prière.
— Je sens la fatigue m’abattre, Seigneur, bénissez le repos que je vais prendre pour vous mieux servir demain. Et bénissez ceux qui sont sous ce toit hospitalier, bénissez celui qui nous a ouvert cette maison, la sienne, pour l’amour de vous…
Un bruit l’interrompit. Son hôte était entré. Il se tenait devant elle, la tête basse, la mine défaite…
— Pourquoi ? demanda-t-elle simplement.
L’homme se frappait la poitrine. Il fléchissait le genou. Son visage ruisselait de larmes.

La Pucelle, d’un geste, le releva.
— Jeanne, Jeanne, balbutia le malheureux, je vous ai trahie. Une troupe nombreuse de Bourguignons est là qui attend que je vous livre… La honte m’accable, pardonnez-moi.
La Pucelle avait tressailli :
— L’ennemi est à notre porte ? Éveille Xaintrailles, nous nous battrons s’il le faut…
— Ils sont nombreux ! Plus nombreux que votre troupe entière si elle était regroupée !
— Eh bien, dit Jeanne soudainement inspirée, je m’en remets à toi, quoi qu’il arrive.
Sans répondre, l’homme descendit, et Jeanne put entendre bientôt le bruit de la troupe ennemie qui s’éloignait et disparaissait dans la nuit, enfin rendue au calme et à la paix.
Jean de Luxembourg était parti pour Clairoix.
Jacques Michel
Revue Bayard N°71, 9 mai 1937



Soyez le premier à commenter