La tour de Grandcroix

Dans une modeste mais charmante habitation, située en pleine campagne normande, demeurait la famille Verdier, composée du père, de la mère et de quatre enfants : Lucienne âgée de treize ans, déjà sérieuse et raisonnable, Roger, grand garçon de onze ans, Ninette, qui en avait huit, et enfin le petit Paul qui n’en comptait que six. Cette aimable et nombreuse famille n’avait pour tout revenu que les appointements de M. Verdier qui exerçait…

les fonctions de percepteur. Aussi la maman devait-elle réaliser des prodiges d’économie pour parvenir à boucler le budget ; on y’arrivait cependant.

À côté de l’habitation de M. Verdier s’élevait une tour délabrée, dernier vestige d’un château…

qui avait connu des siècles de splendeur. Il était la propriété des comtes de Grandcroix, anciennement hauts et puissants seigneurs, dont les générations successives avaient fait retentir les bois de leurs classes et chevauchées. Cette noble famille était peu à peu tombée en décadence et avait fini par se trouver totalement ruinée.

Pour comble de malheur, un incendie avait presque entièrement détruit le château. Celui qui l’habitait à ce moment, le marquis Alain de Grandcroix, dernier descendant de la noble lignée…

s’était alors embarqué pour le Canada dans l’espoir d’y faire fortune, emmenant avec lui sa femme et son petit garçon Gérard.

On n’avait plus entendu parler de lui dans le pays, et pendant plus de soixante ans, les ruines étalent restées tristement abandonnées.

Certain jour, à la surprise générale, on vit se présenter devant la tour, seul vestige habitable du domaine de Grandcroix, un vieillard suivi d’une enfant d’une dizaine d’années. C’étaient Gérard de Grandcroix et sa petite-fille Geneviève, seuls survivants de la famille.

Le marquis Alain n’avait pas réussi dans ses entreprises ; son fils Gérard non plus. Le malheur l’avait poursuivi pendant toute sa vie. Âgé, souffrant et découragé, il s’était décidé à rentrer en France et à revenir finir ses jours dans la vieille tour, seul bien qui lui restât.

Le marquis Alain, aigri par le malheur, était devenu misanthrope. Il se confina avec Geneviève dans une complète solitude, ne voulant faire, ni recevoir aucune espèce de visite. C’était une existence des plus moroses pour la pauvre Geneviève, qui ne connaissait aucune distraction, aucun compagnon de jeux.

Les enfants Verdier auraient bien voulu nouer connaissance avec elle. Ils lui firent de gentilles avances, auxquelles la petite solitaire s’empressa de répondre. Par-dessus la haie séparant les deux propriétés, des sourires furent échangés, puis des bavardages.

La pauvre Geneviève voyait déjà toute une charmante perspective de camaraderie s’ouvrir devant elle, quand son grand-père, s’étant aperçu de ces communications…

… défendit formellement à Geneviève de les continuer. Celle-ci dut obéir, le cœur bien gros, et, en une dernière entrevue, fit part à ses gentils voisins de la dure interdiction. Les jeunes voisins en référèrent à leurs parents, qui leur dirent qu’il n’y avait qu’à s’incliner devant la volonté du marquis.

Cela n’empêcha pas les imaginations de chercher un moyen détourné pour établir les relations. Ce fut la fête de Noël qui fournit le prétexte.

Ce jour-là, M. et Mme Verdier offraient, sans grand luxe, une petite fête à leurs enfants ; il devait y avoir un arbre de Noël. Les enfants, de leur côté, avaient appris, pour la jouer…

devant leurs parents, une petite saynète : Les anges de Noël, en vue de laquelle Lucienne avait fabriqué des costumes de circonstance.

Avec l’assentiment de ses parents, elle résolut de tenter une démarche auprès du marquis, afin d’obtenir qu’il laissât Geneviève prendre part à cette fête de famille. Quand Lucienne, Ninette et leurs frères eurent revêtu leurs costumes d’anges, ils se rendirent à la tour en chantant des cantiques de la Nativité. Le petit Paul marchait le premier en agitant une clochette. Le bruit fit sortir sur leur porte Geneviève et le marquis

Que désirez-vous demanda le vieillard à la petite troupe qui venait de s’arrêter devant son seuil. « Monsieur, dit Lucienne d’une voix qui tremblait un peu, ce sont les anges de Noël…

qui viennent vous demander une grâce : celle de laisser votre petite fille venir passer l’après-midi avec nous ; maman dit que Noël est la fête des enfants et que ce jour-là, on ne peut rien leur refuser de ce qu’ils demandent de raisonnable. »

Le marquis passa sa main sur les yeux, plus ému qu’il ne voulait le laisser paraitre ; il regarda le groupe charmant formé par les « Anges », puis Geneviève, qui attachait sur lui des yeux suppliants, et permit à celle-ci d’accepter l’invitation.

Ce fut une explosion de joie. Les « Anges » se mirent à gambader, sans souci de leurs ailes ; Lucienne sut trouver des mots charmants pour remercier le grand-père…

et toute la bande entraina Geneviève qui ne pouvait croire à son bonheur. La pauvre enfant passa une fête de Noël comme elle n’en avait encore jamais connue dans les tristesses de l’exil, puis de l’isolement.

M. et Mme Verdier avaient invité des amis de leurs enfants. La saynète fut jouée avec un plein succès.

Un superbe goûter eut lieu à la suite, et pour couronner la fête, on tira l’arbre de Noël. Chacun reçut plusieurs lots ; c’étaient des jouets modestes, dont beaucoup avaient été confectionnés par les mains habiles de Mme Verdier : mais ce n’est pas avec les jouets les plus compliqués que l’on s’amuse le mieux.

Geneviève en eut sa part, comme l’on pense, et fut reconduite en triomphe jusqu’à sa porte. Jamais ses rêves ne lui avaient présenté des délices pareilles aux réalités de cette journée.
(à suivre)



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