I. — Les Anges de Noël

Ouvrage : La semaine de Suzette | Auteur : Valdor | Illustration : Morin, Henry

La tour de Grandcroix

Dans une modeste mais char­mante habi­ta­tion, située en pleine cam­pagne nor­mande, demeu­rait la famille Ver­dier, com­po­sée du père, de la mère et de quatre enfants : Lucienne âgée de treize ans, déjà sérieuse et rai­son­nable, Roger, grand gar­çon de onze ans, Ninette, qui en avait huit, et enfin le petit Paul qui n’en comp­tait que six. Cette aimable et nom­breuse famille n’a­vait pour tout reve­nu que les appoin­te­ments de M. Ver­dier qui exerçait…

les fonc­tions de per­cep­teur. Aus­si la maman devait-elle réa­li­ser des pro­diges d’é­co­no­mie pour par­ve­nir à bou­cler le bud­get ; on y’ar­ri­vait cependant.

À côté de l’ha­bi­ta­tion de M. Ver­dier s’é­le­vait une tour déla­brée, der­nier ves­tige d’un château…

qui avait connu des siècles de splen­deur. Il était la pro­prié­té des comtes de Grand­croix, ancien­ne­ment hauts et puis­sants sei­gneurs, dont les géné­ra­tions suc­ces­sives avaient fait reten­tir les bois de leurs classes et che­vau­chées. Cette noble famille était peu à peu tom­bée en déca­dence et avait fini par se trou­ver tota­le­ment ruinée.

Pour comble de mal­heur, un incen­die avait presque entiè­re­ment détruit le châ­teau. Celui qui l’ha­bi­tait à ce moment, le mar­quis Alain de Grand­croix, der­nier des­cen­dant de la noble lignée…

s’é­tait alors embar­qué pour le Cana­da dans l’es­poir d’y faire for­tune, emme­nant avec lui sa femme et son petit gar­çon Gérard.

On n’a­vait plus enten­du par­ler de lui dans le pays, et pen­dant plus de soixante ans, les ruines étalent res­tées tris­te­ment abandonnées.

Cer­tain jour, à la sur­prise géné­rale, on vit se pré­sen­ter devant la tour, seul ves­tige habi­table du domaine de Grand­croix, un vieillard sui­vi d’une enfant d’une dizaine d’an­nées. C’é­taient Gérard de Grand­croix et sa petite-fille Gene­viève, seuls sur­vi­vants de la famille.

Le mar­quis Alain n’a­vait pas réus­si dans ses entre­prises ; son fils Gérard non plus. Le mal­heur l’a­vait pour­sui­vi pen­dant toute sa vie. Âgé, souf­frant et décou­ra­gé, il s’é­tait déci­dé à ren­trer en France et à reve­nir finir ses jours dans la vieille tour, seul bien qui lui restât.

Le mar­quis Alain, aigri par le mal­heur, était deve­nu misan­thrope. Il se confi­na avec Gene­viève dans une com­plète soli­tude, ne vou­lant faire, ni rece­voir aucune espèce de visite. C’é­tait une exis­tence des plus moroses pour la pauvre Gene­viève, qui ne connais­sait aucune dis­trac­tion, aucun com­pa­gnon de jeux.

Les enfants Ver­dier auraient bien vou­lu nouer connais­sance avec elle. Ils lui firent de gen­tilles avances, aux­quelles la petite soli­taire s’empressa de répondre. Par-des­sus la haie sépa­rant les deux pro­prié­tés, des sou­rires furent échan­gés, puis des bavardages.

La pauvre Gene­viève voyait déjà toute une char­mante pers­pec­tive de cama­ra­de­rie s’ou­vrir devant elle, quand son grand-père, s’é­tant aper­çu de ces communications…

… défen­dit for­mel­le­ment à Gene­viève de les conti­nuer. Celle-ci dut obéir, le cœur bien gros, et, en une der­nière entre­vue, fit part à ses gen­tils voi­sins de la dure inter­dic­tion. Les jeunes voi­sins en réfé­rèrent à leurs parents, qui leur dirent qu’il n’y avait qu’à s’in­cli­ner devant la volon­té du marquis.

Cela n’empêcha pas les ima­gi­na­tions de cher­cher un moyen détour­né pour éta­blir les rela­tions. Ce fut la fête de Noël qui four­nit le prétexte.

Ce jour-là, M. et Mme Ver­dier offraient, sans grand luxe, une petite fête à leurs enfants ; il devait y avoir un arbre de Noël. Les enfants, de leur côté, avaient appris, pour la jouer…

devant leurs parents, une petite say­nète : Les anges de Noël, en vue de laquelle Lucienne avait fabri­qué des cos­tumes de circonstance.

Avec l’as­sen­ti­ment de ses parents, elle réso­lut de ten­ter une démarche auprès du mar­quis, afin d’ob­te­nir qu’il lais­sât Gene­viève prendre part à cette fête de famille. Quand Lucienne, Ninette et leurs frères eurent revê­tu leurs cos­tumes d’anges, ils se ren­dirent à la tour en chan­tant des can­tiques de la Nati­vi­té. Le petit Paul mar­chait le pre­mier en agi­tant une clo­chette. Le bruit fit sor­tir sur leur porte Gene­viève et le marquis

Que dési­rez-vous deman­da le vieillard à la petite troupe qui venait de s’ar­rê­ter devant son seuil. « Mon­sieur, dit Lucienne d’une voix qui trem­blait un peu, ce sont les anges de Noël… 

qui viennent vous deman­der une grâce : celle de lais­ser votre petite fille venir pas­ser l’a­près-midi avec nous ; maman dit que Noël est la fête des enfants et que ce jour-là, on ne peut rien leur refu­ser de ce qu’ils demandent de raisonnable. »

Le mar­quis pas­sa sa main sur les yeux, plus ému qu’il ne vou­lait le lais­ser paraitre ; il regar­da le groupe char­mant for­mé par les « Anges », puis Gene­viève, qui atta­chait sur lui des yeux sup­pliants, et per­mit à celle-ci d’ac­cep­ter l’invitation.

Ce fut une explo­sion de joie. Les « Anges » se mirent à gam­ba­der, sans sou­ci de leurs ailes ; Lucienne sut trou­ver des mots char­mants pour remer­cier le grand-père…

et toute la bande entrai­na Gene­viève qui ne pou­vait croire à son bon­heur. La pauvre enfant pas­sa une fête de Noël comme elle n’en avait encore jamais connue dans les tris­tesses de l’exil, puis de l’isolement.

M. et Mme Ver­dier avaient invi­té des amis de leurs enfants. La say­nète fut jouée avec un plein succès.

Un superbe goû­ter eut lieu à la suite, et pour cou­ron­ner la fête, on tira l’arbre de Noël. Cha­cun reçut plu­sieurs lots ; c’é­taient des jouets modestes, dont beau­coup avaient été confec­tion­nés par les mains habiles de Mme Ver­dier : mais ce n’est pas avec les jouets les plus com­pli­qués que l’on s’a­muse le mieux.

Gene­viève en eut sa part, comme l’on pense, et fut recon­duite en triomphe jus­qu’à sa porte. Jamais ses rêves ne lui avaient pré­sen­té des délices pareilles aux réa­li­tés de cette journée.

(à suivre)

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