L’ange visible

Par extra­or­di­nai­re, Jac­ques Tri­mard ne ren­trait pas ivre ce soir-​là. L’inquiétude de savoir sa fem­me mala­de, la peur de fai­re empi­rer la fiè­vre lui avaient impo­sé la sobrié­té au sor­tir de l’atelier.

Tris­te­ment il avait sui­vi son che­min à tra­vers les rues… plus tris­te­ment enco­re, il gra­vis­sait ses éta­ges en se disant :

– Que vais-​je trou­ver là-​haut ? Ma fem­me mou­ran­te… aban­don­née… la mai­son en désor­dre com­me je l’ai lais­sée ce matin… pas de dîner… Ah ! misè­re de misè­re !…

Et, blas­phé­mant, il pous­se la por­te.

Il s’arrête, jetant un cri, non d’effroi… mais d’étonnement…

Tout dans la cham­bret­te est ran­gé… le plan­cher balayé… le lit de la mala­de pro­pre et blanc… sur la table une nap­pe et une sou­piè­re fuman­te…

– Hein ?… fit l’homme.

– Tu es bien chez toi, entre donc, Jac­ques, répond la fem­me en sou­riant de ses lèvres pâlot­tes.

Tri­mard croit rêver.

– On n’est pour­tant plus au temps des fées ! s’écrie-t-il.

– Si donc… j’en ai vu une aujourd’hui… et bien­fai­san­te.

– Et quel­le est-​elle ? deman­de l’homme intri­gué.

– Une Petite-​Sœur.

* * *

Histoire d'une religieuse visitant une pauvre maladeJac­ques s’assied auprès du lit, et s’appuyant sur le beau drap blanc :

– Racon­te, fait-​il.

– Tan­tôt je me déses­pé­rais… la fiè­vre… la soli­tu­de… l’angoisse de l’avenir… quand on frap­pe. Je vois appa­raî­tre une reli­gieu­se. Elle vient à moi et m’explique que, mon­tée dans la mai­son pour visi­ter une famil­le, elle a su que j’étais mala­de… Alors, sans me deman­der la per­mis­sion, elle s’est mise à fai­re mon lit, à balayer la cham­bre… pen­dant ce temps, elle me pré­pa­rait une tisa­ne.

– Du sucre ?… du pétro­le ?… Où en a-​t-​elle pris ? Il n’en res­tait plus.

– Elle est des­cen­due en cher­cher, ain­si que des remè­des. Ah ! si tu savais ce qu’elle a été dou­ce, bon­ne, com­plai­san­te !… quel­les cares­ses !… quel­les paro­les affec­tueu­ses !… Non, jamais je n’oublierai…

– Et toi, que répondais-​tu ?

– Je la remer­ciais… j’étais heu­reu­se… C’était le soleil… la vie… je vais gué­rir… je suis gué­rie… et puis je lui ai par­lé de toi… je lui ai dit que tu allais ren­trer à 7 heu­res… un peu émé­ché, pro­ba­ble­ment…

– Pas ce soir, s’écrie-t-il vive­ment.

– Tant mieux ! Alors, elle m’a dit : « Je vais lui fai­re la sou­pe… » Elle est des­cen­due cher­cher quel­ques légu­mes… a fait le feu… mis le cou­vert… Si tu voyais ses fines mains blan­ches… j’ai l’idée que c’est une gran­de dame… Man­ge, mon Jac­ques, ça froi­di­rait.

Jac­ques se diri­ge vers la table, pro­fon­dé­ment ému :

– Il y a long­temps qu’elle est par­tie ?

– Vingt minu­tes à pei­ne.

– Reviendra-​t-​elle ?

– Demain et tous les jours, tant que je serai mala­de… mais à une condi­tion.

– Laquel­le

– Que tu ne boi­ves pas !

– Je le jure, s’écrie le bra­ve Jac­ques.

Et de gros­ses lar­mes lui cou­lent des yeux.

Il man­gea la sou­pe. Jamais repas ne lui avait paru meilleur.

– Dire que je « coua­cais » les bon­nes Sœurs, s’exclama-t-il tout à coup, sai­si de remords… ce qu’on est bête tout de même !

Et ce soir-​là, Jac­ques Tri­mard s’endormit heu­reux. Un mes­sa­ger du ciel avait visi­té sa man­sar­de et y avait lais­sé l’espérance.

* * *

… Il y a qua­ran­te jours que Jac­ques n’a pas bu… et qu’il salue les cor­net­tes dans la rue… qua­ran­te jours que la Petite-​Sœur soi­gne la mala­de… qua­ran­te jours qu’elle dis­pa­raît quel­ques minu­tes avant que Jac­ques ne ren­tre, en lais­sant le dîner ser­vi.

La mala­de est main­te­nant conva­les­cen­te. Ce soir-​là, il l’a trou­vée levée.

– Jac­ques, dit-​elle, j’ai une com­mis­sion à te fai­re de la part de la Sœur. Elle m’a priée de t’annoncer que demain elle revien­dra pour la der­niè­re fois, par­ce que je suis gué­rie.

– Elle nous quit­te déjà ?

– Elle a d’autres mala­des : cha­cun son tour.

– C’est jus­te.

Jac­ques Tri­mard réflé­chit un ins­tant :

– Il faut que je la paye… nous lui devons de l’argent… elle va pré­sen­ter sa note… elle a four­ni les remè­des… et son temps…

– Il le faut, décla­ra la fem­me.

– Demain soir, je deman­de­rai une heu­re et je serai ici avant qu’elle ne par­te. Ne lui dis pas que j’arriverai.

… Le len­de­main soir, Jac­ques arri­vait une heu­re plus tôt. La Petite-​Sœur était là, souf­flant le feu, après avoir, une der­niè­re fois, fait le ména­ge. En enten­dant Jac­ques ren­trer, elle se redres­sa.

– Bon­soir, Mada­me, bal­bu­tia l’homme inti­mi­dé.

– Dites ma Sœur, ripos­ta la reli­gieu­se en sou­riant.

– Bon­jour, ma Sœur ! Que vous avez été bon­ne !…

– Ne par­lez pas de cela… c’est notre voca­tion… Nous som­mes les ser­van­tes des pau­vres : et les pau­vres, c’est Jésus-​Christ !

Coloriage d'une religieuse s'occupant d'une maladeJac­ques ne com­pre­nait pas beau­coup ce lan­ga­ge. Il reprit :

– Nous vous devons quel­que cho­se… Com­bien allez-​vous nous pren­dre ?

La reli­gieu­se ne s’attendait pas à cet­te deman­de.

– Abso­lu­ment rien ! s’écria-t-elle.

– Mais les remè­des ?

– Ils sont gra­tuits.

– Votre pei­ne ?

– Elle ne comp­te pas.

– Qui donc vous paye ?

– Le bon Dieu.

Tri­mard et sa fem­me étaient éton­nés… et embar­ras­sés… Jac­ques cher­chait en son cœur un moyen de sol­der sa det­te.

– Il faut pour­tant, ma Sœur, que je vous expri­me ma recon­nais­san­ce. Voulez-​vous per­met­tre que je vous don­ne une poi­gnée de main ?

– Très volon­tiers, dit la reli­gieu­se.

Elle mit sa fine main blan­che, d’où avaient cou­lé tant de bien­faits, dans la gros­se main cal­leu­se de l’ouvrier. Jac­ques ser­ra, bien fort, com­me pour fai­re pas­ser tou­te son âme dans ce ges­te ; et la Petite-​Sœur sou­riait en regar­dant ce grand gar­çon qui eût été si bon ailleurs que dans la gran­de vil­le, à une autre épo­que qu’au XXe siè­cle, et sous un gou­ver­ne­ment chré­tien…

* * *

La Sœur com­prit, du coup, les res­sour­ces qui étaient conte­nues dans le cœur loyal de cet hom­me.

– Jac­ques ; lui dit-​elle, il faut, avant que je ne vous quit­te, que vous m’ayez fait une pro­mes­se.

– Laquel­le ?

– Vous ne boi­rez plus, et vous ferez vos Pâques.

L’ouvrier réflé­chit un ins­tant :

– Ne plus boi­re, ça va … c’était la misè­re qui le vou­lait… fai­re les Pâques, ça dépen­dra…

– De quoi ?… Vous hési­tez ?

Jac­ques rou­git. Il bal­bu­tia :

– C’est si loin de moi tout cela main­te­nant !

La Sœur regar­da le bra­ve ouvrier :

– Vous avez fait votre pre­miè­re Com­mu­nion ?

– Bien sûr ! j’étais enfant de chœur !

– Vous rappelez-​vous ce que votre bon curé vous disait alors ?

– Oui, que je rece­vrais le bon Dieu !

La Sœur joi­gnit les mains :

– Écoutez-​moi… Par­ce que vous m’avez reçue chez vous, un rayon de soleil à lui dans votre mai­son, et la joie a rem­pli votre âme…

– Pour ça, oui, ma Sœur ! et jamais je ne vous dirai assez mer­ci !

Les lar­mes lui per­laient aux yeux. La Sœur conti­nua :

– Que serait-​ce, Jac­ques, si vous rece­viez chez vous, non plus une pau­vre ser­van­te du Christ, mais Dieu lui-​même !

La fem­me, émue, s’écria :

– Jac­ques, la Sœur a rai­son !

Le bra­ve ouvrier ne pou­vait répon­dre : il pleu­rait.

La Sœur reprit :

– Dieu chez vous, dans votre âme apai­sée par une bon­ne confes­sion, ne serait-​ce pas le bon­heur ?

Et com­me l’ouvrier s’essuyait les yeux d’un revers de sa man­che, elle ajou­ta :

– Après tout, ce ne serait que jus­ti­ce pour remer­cier le bon Dieu de ce qu’il a fait pour nous…

– Jamais per­son­ne ne m’a par­lé com­me vous, fit Tri­mard après un moment de silen­ce.

– Voi­ci les Pâques qui vien­nent… il y aura des ins­truc­tions… vous irez les enten­dre… et puis vous ferez le res­te…

Il se tai­sait.

– Vous me pro­met­tez ?

Jac­ques regar­dait sa fem­me.

– Pour ma part, c’est pro­mis, fit-​elle.

Jac­ques se tour­na vers la Sœur :

– Foi de Tri­mard, dit-​il, vous pou­vez y comp­ter.

… Alors, ayant ache­vé ses der­niers tours dans la cham­bret­te, la Peti­te Sœur par­tit pour ne plus reve­nir.

* * *

Résurrection du Christ

L’après-midi du jour de Pâques, Jac­ques et sa fem­me, en habit de fête, sor­ti­rent de chez eux.

Ils se ren­daient à la com­mu­nau­té des reli­gieu­ses pour annon­cer à la Petite-​Sœur que leur pro­mes­se était rem­plie.

Le soleil radieux n’illuminait pas tant leurs visa­ges que le bon­heur n’embrasait leurs cœurs de ses doux rayons.

Ils parais­saient trans­for­més : une nou­vel­le vie s’ouvrait devant eux…

Com­me il allait tirer la son­net­te pour péné­trer dans le cou­vent, Jac­ques dit à sa fem­me :

– Ce qu’elle va être conten­te et fiè­re, la Peti­te Sœur !

Puis, dans un élan de recon­nais­san­ce, il s’écria :

– Faut-​il que le bon Dieu soit bon pour avoir mis sur la ter­re des anges, dont la pré­sen­ce nous rend meilleurs… et si heu­reux !

Pier­re Mané.
Paru dans L’Ange gar­dien en 1922.

Sour­ce :Bibli­sem

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