Catégorie : <span>L'Ermite, Pierre</span>

Ouvrage : Lectures Catholiques | Auteur : L'Ermite, Pierre

(Une salle à man­ger de bour­geois sans goût ; aux murs, por­traits de Gari­bal­di, de Vic­tor Noir, de Louis Blanc, de Charles Rouge. Le mari, un mon­sieur sec, barbe en pointe, l’air mau­vais, com­mence à déjeu­ner devant sa femme ; celle-ci figure quel­conque, plu­tôt douce.) 

— Dis, Charles… ? 

— Quoi… ? Je vou­drais bien que ce soir tu sortes du bureau une heure avant, à cause de ton fils… 

— … De mon fils… ? 

— Tu ne devines pas… ? 

— Non. Mais… c’est Noël ! !

— Noël… ? Eh Bien, quoi… ? Noël… ? Voyons, j’at­tends l’explication… ? 

(La femme un peu vexée, ne répond pas, et mange, le nez sur la table. Lui en fait autant. Dans la salle, on ne per­çoit plus que le bruit de la cuillère bat­tant le fond de l’as­siette, et le glou­glou du potage qui déglu­tine entre deux haies de barbe. La bonne, une Bre­tonne, va, vient.) 

— Ah ça, Éli­sa, vas-tu me faire une tête pareille pen­dant tout le déjeuner… ? 

— Que veux-tu, je suis mère, moi !… je ne peux pas me faire à l’i­dée que demain tous les bébés seront heu­reux… qu’il y aura des extases au fond de leurs yeux bleus… qu’ils bat­tront des mains avec joie devant les che­mi­nées, parce que c’est leur jour… le jour des tout petits… et que, seul, notre enfant n’au­ra rien !… qu’il sera comme un paria au milieu du bon­heur géné­ral !… et tout cela pour ser­vir l’or­gueil de tes pas­sions poli­tiques… parce qu’il te plait d’a­voir des opi­nions qui ne sont pas celles de tout le monde, et que tu défends avec une bru­ta­li­té qui, d’ailleurs, prouve leur faiblesse !…

(Le mari pose sa cuillère, essuie sa barbe et regarde sa femme les yeux hors de la tête.) 

— Eh bien… je vais te répondre clai­re­ment ! … tu es mère moi, je suis père ! … on est ce qu’on peut !… Or, le père, c’est le maître !… c’est moi qui com­mande ici !… tu m’o­bliges à te le dire, tant pis pour toi !… J’a­joute ceci : Noël est une super­sti­tion, le reste d’une reli­gion qui ne tient plus debout !… (Il se tape sur les cuisses avec indi­gna­tion). Noël ! Noël !… Non, faut-il que tu sois à court d’ar­gu­ments pour me jeter ce motif à la figure !… et le comble, c’est que tu pre­nais à l’ins­tant un petit air vain­queur !… tu croyais me clouer le bec avec ton Noël !… Mais, ma petite, Noël… ça n’existe pas !… Qui fête Noël aujourd’­hui ?… Les calo­tins et les imbé­ciles !.. Je veux que mon fils ne se range ni d’un côté, ni de l’autre ; et Noël n’exis­te­ra jamais chez moi !… C’est com­pris ?… Tu me parles de jou­joux ?… je l’en gave­rai de jou­joux !… mais au jour de l’an ; sans quoi, j’au­rais l’air de col­la­bo­rer à la super­sti­tion, et de sou­li­gner, aux yeux de mon fils, la soi-disant fête… d’un soi-disant…

— … Tais-toi, mon pauvre ami, tu vas dire des stu­pi­di­tés !… Pour­tant une ques­tion : Quand tu étais tout jeune, tes parents te don­naient-ils par­fois un petit Noël… ?

— Oui…

— Et alors, de quel droit prives-tu ton fils d’un plai­sir qu’ont tous les enfants de son âge et que tu as eu toi-même… ?

(Lui, majes­tueux, en bran­dis­sant sa fourchette) 

— Au nom de l’é­vo­lu­tion de l’a­ve­nir et de la liber­té de la pensée ! !…

(La femme et la bonne haussent en même temps les épaules, et tout retombe dans un silence morne.)


(La chambre de bébé, la nuit ; petite veilleuse dont la lumière tremble dans un coin. L’en­fant ne dort pas ; on sent au remous de la cou­ver­ture que le petit corps s’a­gite, tourne, retourne, vire, ne tient pas en place. Tout à coup bébé s’assied.)

— Il me semble que j’ai enten­du un bruit… ? c’est peut-être les ailes de l’Ange qui frottent contre la suie de la che­mi­née…?? À pro­pos… Ils doivent se noir­cir, les Anges… quand ils des­cendent dans la che­mi­née… ? Pour­quoi ils ne montent pas l’es­ca­lier. Ah je sais !… c’est à cause des ser­rures… papa, il en a trois… de ser­rures… il leur en fau­drait des clés !… Encore un bruit… ? non, c’est le vent !… si j’al­lais voir… ?

Ouvrage : Autres textes | Auteur : L'Ermite, Pierre

Après avoir été, à Mont­martre, le curé du Mou­lin-Rouge, je suis deve­nu, à Saint-Fran­çois-de-Sales, le curé de l’Hos­pi­ta­li­té de Nuit.

C’est là, dans cette mai­son, née du cœur des catho­liques, que chaque soir, len­te­ment, tris­te­ment, pas à pas, arrivent les vain­cus de la vie, pour trou­ver un mate­las, du pain, et un peu d’oubli…

C’est pour­quoi, après les qua­torze retraites parois­siales, j’ai vou­lu que les « clo­chards » de chez moi aient, eux aus­si, leur retraite à eux, où ils enten­draient le lan­gage qu’ils com­prennent, et des paroles qui leur feraient du bien. 

Ce sera mon der­nier coup de canon. 

J’ai pré­ci­sé­ment, dans mon cler­gé, un brave prêtre savoi­sien qui a beau­coup voya­gé en Terre Sainte, et qui avec son cœur et une barbe magni­fique, est tout à fait l’homme de la situation. 

Le direc­teur de l’Hos­pi­ta­li­té semble un peu inquiet, car, avec les évé­ne­ments, il y a pas mal de « fortes têtes », ce soir-là, dans la maison. 

Mon vicaire le rassure. 

— Tout ira bien… Je vais leur prê­cher la Passion. 

— La Pas­sion… ? Vous n’y pen­sez pas !…

— Mais oui… la Passion… 

Et il pousse la porte. 

Vision unique d’humanité. 

Je vou­drais que tous les pro­vin­ciaux, qui rêvent des grandes villes, puissent voir ici un des envers du décor. 

Grande salle rec­tan­gu­laire. Relents d’ha­bits miteux, de sueur, de tabac — et quel tabac ! — de vinasse et d’alcool… 

Là, sur des bancs très bas, sont assis des cen­taines d’hommes de tout âge, de toute pro­fes­sion, de toute langue…. 

Ex omni natione quae sub cælo est…

Tignasses mal pei­gnées… barbes hir­sutes, vête­ments en lam­beaux… Tout cela plus ou moins habité… 

Le pre­mier que j’a­per­çois, c’est mon ancien gar­dien du chan­tier de Sainte-Odile… brave homme dont j’ai dû me sépa­rer, parce qu’il ne gar­dait rien du tout.

L’un montre ses semelles per­cées et il dit sen­ten­cieu­se­ment : « Je marche sur mes tiges !… » mais une bou­teille de « rouge » sort, à moi­tié, de sa poche.

Ouvrage : 90 Histoires pour les catéchistes I | Auteur : L'Ermite, Pierre

L’Espérance

Histoire d'un scout - Crèche - Pieta de VeniseAvant-hier, un jeune scout est venu à la crèche de Sainte-Odile, avec sa mère, au sor­tir de la classe.

L’é­glise est presque déserte… L’en­fant arrive le pre­mier, regarde, et, subi­te­ment, sur la pointe des pieds, retourne vers sa maman : « Vite… Viens voir ! » Et la maman aper­çoit ceci : un amour de petit chat, tout pelo­ton­né sur lui-même, dort dans la paille, sa tête appuyée sur celle de l’Enfant-Jésus !

Il dort d’un som­meil pro­fond, confiant, comme s’il avait trou­vé le havre suprême de la paix !

La scène est si char­mante que le scout et sa mère res­tent là, silen­cieux, dans une sorte de contem­pla­tion… Puis le vicaire arrive… et quelques autres per­sonnes. On leur fait signe de mar­cher dou­ce­ment… très dou­ce­ment… pour – c’est le cas de le dire – ne pas réveiller le chat qui dort !

Il n’est pas gras, le pauvre matou ! C’est pro­ba­ble­ment un de ces mal­heu­reux qu’on vient jeter sur le ter­rain vague de la zone et qui meurent sou­vent de faim, de froid et par­fois de coups… Celui-ci ne mour­ra pas ain­si, car déjà une dame offre de l’a­dop­ter. Il ne sera pas dit qu’une créa­ture du bon Dieu, réfu­giée auprès de l’En­fant-Jésus, dans le même dénue­ment que lui, n’au­ra pas trou­vé un bon cœur pour le secourir !

Mais voi­ci qu’une porte se referme brus­que­ment… Le petit chat se réveille en sur­saut. Il ouvre des yeux effrayés… Tout ce monde autour de lui ! Ne va-t-on pas le prendre, le jeter en l’air comme font sou­vent les voyous ? Le mar­ty­ri­ser… le tuer ? Il a vu peut-être sur la zone des brutes assom­mer ses frères à coups de pieds et à coups de pierres, pour s’amuser !

histoire d'animaux - chat dans une crèchePour­tant, peu à peu, il se ras­sure. Ses oreilles, pla­quées en arrière, dans un sen­ti­ment d’ef­froi, se redressent en avant… Une douce main de femme s’est éten­due vers lui, le caresse, le prend, réchauffe son petit corps bien maigre, tout tran­si de froid. Et une autre main s’ap­proche pour la même caresse. Le scout, bien­tôt, vient l’embrasser… Quant au bon abbé, il est déjà par­ti cher­cher un peu de lait.

Alors un tout petit ron­ron monte du pauvre corps… le pre­mier peut-être de sa vie de misères. Et, avec des yeux