Pourquoi avons-nous coutume de nous représenter les saints quand ils sont parvenus au faîte de leur sainteté ? Ainsi, nous nous faisons d’eux une image conventionnelle, oh ! très belle, très vénérable, mais bien peu vivante. Les saints on croirait qu’ils le furent dès leur berceau, qu’ils y trouvèrent une auréole toute faite et s’en nimbèrent tranquillement comme d’une couronne d’honneur.
Or, on n’est point d’emblée un saint. D’ailleurs, ce serait, d’après M. Henry Bordeaux, « inhumain et peu intéressant. Il faut qu’on voie le chemin par où l’on monte et qu’on puisse mesurer l’importance de l’ascension ».
Cherchons donc ce chemin par où l’on monte, par où nous pourrions monter, nous aussi, sans trop trébucher. Quand les cloches de la Toussaint nous convient à regarder en haut, nous apercevons « cette foule innombrable de tout âge, de toute nation », dont parle l’apôtre saint Jean. Et voilà que nous distinguons, parmi les bienheureux, des gens dont la condition ressemble singulièrement à la nôtre. Il y a des prêtres, des religieuses, des rois, mais aussi des marchands, des maîtres d’école, des jardiniers, des laboureurs, des bergères, des magistrats, des médecins, des agents du fisc, un ancien bourreau, paraît-il, et des geôliers, des soldats, des artisans, des pêcheurs, des domestiques, des mères de famille, des enfants. Sans oublier les mendiants !
Je crois que, dans un tel cortège, chacun de nous peut saluer son confrère. Quel encouragement ! Ainsi nul état n’est incompatible avec la sanctification ? Les gestes professionnels se changent en gestes bénis ? Voilà, très joliment, la sainteté mise à la portée de tous.
Mais il y a… le caractère ! Comment devenir un saint quand on est colère, paresseux, jouisseur, orgueilleux ? En imitant nos chers grands frères du ciel. Certains furent « tout cela » et même cédèrent, pendant la première partie de leur vie, à l’appel de quelques-uns des sept péchés capitaux. Et puis, un beau jour… tout changea… Oh ! qu’ils nous enseignent bien vite la méthode, eux qui ont « réussi » leur destinée surnaturelle ! Mais attention : « un saint, font remarquer les frères Tharaud, ne se crée pas tout d’une pièce, facilement et sans effort. Un saint n’est pas du tout une âme confortablement installée dans la paix. Un saint mérite sa sainteté. Il est le résultat d’une lutte héroïque pour se dépasser lui-même. Par quelle suite d’épreuves la sainteté se forme-t-elle dans une âme ? Comment s’opère la promotion divine ? Comment se fait l’apprentissage ? »

Retenons ce dernier mot. Allons près des « apprentis » en sainteté. Mais ils sont si nombreux ! Pour trouver des amis encore plus intimes, restons donc chez nous. La France n’est-elle pas « la terre des saints » ? Que de belles histoires ! Il était une fois…
Il était une fois… une petite Gauloise aux tresses blondes. Elle s’appelait Geneviève. Temps tragique : les Barbares avancent vers Lutèce, notre Paris. Rien ne pourra donc arrêter Attila et ses hordes ? Mais si : Geneviève. Ah ! elle s’est préparée à la promotion divine, la petite fille du batelier. Dès sept ans, elle s’est consacrée à Dieu comme l’a demandé l’évêque saint Germain, et puis elle a continué sa vie toute simple, mais en faisant extraordinairement bien les gestes ordinaires, en étant miséricordieuse, en baignant tout de prière. Un joli apprentissage, n’est-ce pas ?
Mille ans plus tard… Qui va bouter les Anglais hors de France ? Une paysanne de dix-huit ans, gaie, sensée, charmante. Elle a gardé les troupeaux, cette Jeanne, et fait le ménage, filé sa quenouille ; elle a joué avec les autres fillettes. Mais, plus que les autres, elle était bonne et pieuse, attentive à écouter parler Dieu. Et quand Dieu a donné son ordre terrible : « Pars », Jeanne était prête. Elle partit…

Et voici une autre patriote : Colette. Celle-ci, née trente ans avant notre Jeanne, morte quinze ans après, est héroïne de la même période terrible. Mais elle ne guerroie pas. Nous dirions maintenant qu’elle « fait de la politique ». Oh ! de la bonne. Nous la voyons devenir médiatrice entre les deux grandes familles des Bourbons et des Bourguignons dont les querelles ajoutent, aux horreurs de la guerre de Cent ans, celles de la guerre civile. Que de fois elle calme Jean-sans-Peur qui l’appelle respectueusement « notre chère et très aimée sœur Colette » ! Conseillère aussi du duc de Savoie, du roi de Naples, elle va voir à Nice le pape Benoît XIII qui s’agenouille devant la jeune sainte. Elle envoie des messages aux conciles chargés de mettre fin au schisme en rétablissant un seul Pape ; et une émouvante tradition veut que Jeanne d’Arc ait passé quelques jours au couvent des Clarisses de Moulins dont Colette était abbesse. Quels conseils dut donner Colette vieillissante à la radieuse jeune fille ! On a dit : « Colette a précédé et permis Jeanne d’Arc. » Mais comment cette fille du peuple s’initia-t-elle à un tel rôle ? À la manière de Geneviève et de Jeanne, mais avec deux notes particulières. L’éducation reçue par Colette contribua singulièrement à lui donner ce goût de la médiation qui la distingue son père, pauvre charpentier, avait, paraît-il, la passion de la paix et passait son temps à réconcilier les gens en querelle. Colette répéta cela en grand, tant est forte l’influence d’un père sur une âme jeune. Et puis elle accentua la vie d’oraison ; pendant quatre ans, ne fut-elle pas « recluse », c’est-à-dire murée dans une logette attenant à l’église ? Ne frémissons pas trop ; il n’y a plus de recluses. Mais remarquons que les grands agissants furent tous de grands priants. Si parfois nous remettions en « logette » nos petites âmes trop légères, le monde n’irait-il pas mieux, ô Colette ?
