Catégorie : <span>Michel, Jacques</span>

Ouvrage : Bayard | Auteur : Michel, Jacques

APRÈS avoir vic­to­rieu­se­ment lut­té devant Lagny et cap­tu­ré Fran­quet d’Ar­ras, qu’elle dut remettre au bailli de Sen­lis, Jeanne d’Arc, par petites étapes, se ren­dait à Cré­cy avant de rejoindre le comte de Ven­dôme qui l’at­ten­dait à Sois­sons. Elle était entou­rée de ses fidèles, Pierre son frère, Dunois, Poton de Xain­trailles et les autres.

Ce soir-là, sa petite troupe, fati­guée par une route pleine d’embûches, arri­va dans un bourg où tout déjà dor­mait dans le silence inquiet des nuits de guerre. Le couvre-feu, sans doute, était depuis long­temps son­né. Jeanne et Ses com­pa­gnons, que les escar­mouches du che­min avaient fati­gués, déci­dèrent de ne pas pour­suivre plus avant et de frap­per à la pre­mière porte pour y deman­der logis. 

Un gros homme, emmi­tou­flé jus­qu’aux oreilles, vint ouvrir :

— Que veut-on ? deman­da-t-il d’une voix bourrue.

Xain­trailles pour par­le­men­ter, avait mis pied à terre, tan­dis que les autres, dont les che­vaux piaf­faient de las­si­tude, sur­veillaient la rue. Il expli­qua fort cour­toi­se­ment ses désirs :

— Il nous suf­fi­rait d’une chambre pour le plus fati­gué des nôtres, confia-t-il ; quant aux autres, ils se conten­te­raient d’une grange bien gar­nie de paille ou de foin.

— Je n’ai ni chambre ni grange, répon­dit l’homme. Et je vous conseille de pas­ser votre chemin !

Raf­fer­mis­sant le ton de sa voix, Xain­trailles insista :

— Nous sommes tous che­va­liers de France, et c’est au nom de notre roi que nous vous deman­dons l’hos­pi­ta­li­té pour cette nuit.

— Anglais, Arma­gnacs, Bour­gui­gnons, vous êtes tous de la même graine ! cria le vil­la­geois qui, déci­dé­ment, ne se sou­ciait pas de loger chez lui des gens d’armes.

Une ombre se glissa

Il faut dire qu’à cette époque les armées étaient en par­tie com­po­sées de sou­dards nomades, pilleurs de pro­fes­sion, qui par­cou­raient le pays en pro­fi­tant du désar­roi pour ran­çon­ner les pay­sans. Et cette engeance n’a­vait pas de patrie tan­tôt Arma­gnacs, tan­tôt Bour­gui­gnons, selon que l’oc­ca­sion se pré­sen­tait de com­battre avec l’un ou l’autre parti.

Ceci dit, on com­prend sans doute la méfiance du brave vil­la­geois qui, ouvrant sa porte en pleine nuit, se trou­vait ain­si devant un groupe de sol­dats inconnus… 

Che­va­liers de France ? Bah ! Cela n’é­tait pas prouvé !

Pierre, impa­tient, était à son tour des­cen­du de che­val et joi­gnait sa voix à celle de Xaintrailles.

— Qu’au moins, dit-il, vous rece­viez Jeanne la Pucelle, elle est avec nous. Son écuyer veille­ra devant la porte…

— Jeanne ? La Pucelle d’Or­léans ? fit avec éton­ne­ment le gros bour­geois à qui ce nom sem­blait cau­ser plus de peur qu’il ne seyait.