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Ouvrage : Le Sanctuaire

Conte d’Épiphanie

Per­met­tez-moi de vous pré­sen­ter Pouf. C’est un petit homme de 5 ans, bien plan­té sur de robustes mol­lets. Fri­mousse éveillée, che­veux en boucles, grands yeux d’a­zur. Je ne sau­rais vous dire” en quelle cir­cons­tance il se rebap­ti­sa lui-même, car, de mémoire d’homme, on ne connut jamais de saint Pouf au calendrier.

Or, notre Pouf mani­feste de très bonne heure la pas­sion des voyages. À sa grande joie, il reçut l’an pas­sé, pour ses étrennes, une superbe Citroën, modèle réduit, à l’aide de laquelle il fait du 4 à l’heure en pédales, sur l’a­ve­nue pari­sienne qu’­ha­bitent ses parents. Un seul acci­dent jus­qu’i­ci. Résul­tat : une énorme bosse au front ; mais qu’est-ce cela en com­pa­rai­son de plai­sirs inex­pri­mables Aujourd’­hui une panne l’ar­rê­ta ; oh ! une petite panne de rien du tout, très vite répa­rée par le jeune chauf­feur et sa gou­ver­nante Anna qu’il déteste, parce qu’elle raconte toutes ses pec­ca­dilles à maman : M. Pouf par-ci, M. Pouf par là… ça n’en finit plus.

Ren­tré de pro­me­nade, il regarde son livre d’i­mages pré­fé­ré, celui qui le mène dans tous les pays du monde. Sou­dain son index s’ar­rête sur un nègre :

— Oh ! fait-il, comme il res­semble à l’un des rois mages, celui-là. Ils sont venus de très loin, les mages ?

Anna, cap­ti­vée par une lec­ture atta­chante, ne répond pas.

— Ils sont venus par le train ou en auto ? 

Anna s’é­nerve.

— Tai­sez-vous, Pouf.

Pouf ne se tait pas, et déclare qu’il racon­te­rait tout de suite à maman qu’An­na est méchante, si maman ne dînait pas en ville.

Les dîners en ville, en voi­là encore une inven­tion ! Pen­dant que les parents y dévorent de bonnes choses, les enfants res­tent à la mai­son. Est-ce juste, cela ? Pouf se sent d’es­prit fron­deur ce soir. Il faut qu’An­na réponde ou alors… Il darde sur sa bonne des pru­nelles volon­taires et pour la troi­sième fois, demande :

— Enfin, je veux savoir d’où ils sont venus, les mages ?

Anna, ayant ter­mi­né son roman qui finit bien, daigne répondre :

— De très, très loin.

— Plus loin que la gare Saint-Lazare ?

Anna éclate de rire, sans savoir que son jeune maître a conser­vé de cette course un sou­ve­nir de fatigue inénarrable.

Mais Pouf n’aime pas qu’on se moque de lui. Il tré­pigne, la colère le guette.

Ren­tré de pro­me­nade, Pouf regarde son livre d’i­mages préféré.

— Les mages sont venus d’O­rient à pied, dit-elle, gui­dés par une étoile. Il leur fal­lut de longs jours pour arri­ver à la cha­pelle où vous les admi­rez depuis plus d’un mois. Leur avez-vous dit adieu, au moins ? Demain, ils seront repartis.