II. — Les Meilleures Étrennes.

Ouvrage : La semaine de Suzette | Auteur : Valdor | Illustration : Morin, Henry

La tour de Grandcroix (suite)

La fête de Noël avait eu, pour Gene­viève de Grand­croix, un triste len­de­main. En écou­tant le récit des ama­bi­li­tés et des pré­ve­nances dont sa petite-fille avait été entou­rée dans la famille de ses voi­sins, le vieux mar­quis de Grand­croix retrou­va ses anciennes craintes.

Il redou­ta que cet inci­dent ne l’en­traî­nât à nouer lui-même des rela­tions dont il ne vou­lait à aucun prix. Il regret­tait déjà d’a­voir accor­dé cette permission…

… et décla­ra à Gene­viève qu’il enten­dait qu’on en res­tât là de part et d’autre.

La petite fille fon­dit en larmes et essaya une timide pro­tes­ta­tion ; mais son grand-père fut inflexible.

Orgueilleux et sus­cep­tible, il tenait à ne rien devoir à per­sonne. Après un moment de médi­ta­tion il se ren­dit à la ville et, mal­gré l’é­tat d’ex­trême gêne dans lequel il vivait, fit envoyer à Mme Verdier…

… une superbe cor­beille de fleurs avec sa carte, se pro­met­tant de réduire encore ses maigres repas, afin de com­pen­ser cette dépense trop forte pour lui.

Gene­viève pro­fi­ta de son absence pour cou­rir à la haie du jar­din et faire signe à ses petits amis de venir lui par­ler. Ils s’empressèrent d’ar­ri­ver, et la fillette, sans pou­voir rete­nir de nou­velles larmes, leur signi­fia la volon­té de son grand-père,

ajou­tant que mal­gré son cha­grin, elle devait obéir et qu’à l’a­ve­nir, elle ne pour­rait même plus venir bavar­der avec eux par-des­sus la haie. Les jeunes Ver­dier navrés, se récrièrent…

… et les plus petits allèrent même jus­qu’à conseiller la déso­béis­sance, mais leur aînée, la sage Lucienne, les répri­man­da et encou­ra­gea au contraire sa petite amie à per­sé­vé­rer dans la voie de la sou­mis­sion, ce qui était peut-être encore le meilleur moyen d’ar­ri­ver à flé­chir la volon­té du marquis.

Elle conso­la et récon­for­ta Gene­viève de son mieux. Gene­viève ser­ra, par-des­sus la haie, les mains de ses cama­rades et ren­tra bien triste dans sa sombre tour où le mar­quis ne tar­da pas à la rejoindre.

Les jour­nées qui sui­virent furent par­ti­cu­liè­re­ment froides, d’un froid sec, heu­reu­se­ment, ce qui per­mit à Gene­viève de se pro­me­ner un peu, pour essayer de chan­ger ses idées.

La tem­pé­ra­ture s’a­bais­sa tel­le­ment que la rivière gela et que la couche de glace ne tar­da pas à être suf­fi­sante pour que le pati­nage fût auto­ri­sé. Tout le monde s’en don­na aus­si­tôt à cœur joie.

Le 31 décembre, Lucienne et Roger Ver­dier obtinrent la per­mis­sion d’al­ler pati­ner. Gene­viève s’y ren­dit de son côté ; elle était très forte à cet exer­cice qu’elle avait beau­coup pra­ti­qué au Canada.

Ce fut pour les trois enfants une grande joie de se ren­con­trer, car, sur ce ter­rain neutre, il n’y avait pas déso­béis­sance de la part de Gene­viève. L’a­dresse et la légè­re­té de la petite fille furent beau­coup admirées.

Un peu gri­sée par son suc­cès et empor­tée par l’ar­deur du sport, elle com­mit l’im­pru­dence de s’a­van­cer vers le milieu de la rivière en dehors des limites pres­crites. Elle filait comme une flèche quand on la vit sou­dain lever les bras au ciel en jetant un grand cri, tan­dis qu’elle s’ef­fon­drait brusquement ! 

La glace s’é­tait bri­sée sous ses pieds, creu­sant un trou béant dans lequel la mal­heu­reuse enfant venait de s’en­gouf­frer. Elle se fût infailli­ble­ment noyée….

… si Lucienne et Roger ne s’é­taient pré­ci­pi­tés à son secours, sans se sou­cier du danger.

Tous deux se jetèrent à plat ventre sur la glace et avec autant de cou­rage que d’a­dresse réus­sirent à tirer Gene­viève hors du trou. Elle était étour­die mais n’a­vait pas per­du connaissance.

Les deux braves enfants, la sou­te­nant cha­cun sous un bras, la rame­nèrent à son grand-père, puis ils s’en­fuirent sans attendre de remer­cie­ments, pres­sés qu’ils étaient de ren­trer chez eux pour se chan­ger et se réchauffer.

Mais Gene­viève se char­gea de don­ner les expli­ca­tions au mar­quis de Grand­croix, tan­dis qu’il la soi­gnait et la réchauf­fait en se lamentant.

Lucienne et Roger, de leur côté, contèrent l’a­ven­ture à leurs parents qui, après les avoir féli­ci­tés de leur conduite, les enga­gèrent à aller, le len­de­main, prendre des nou­velles de leur petite amie.

Les enfants furent trop heu­reux de suivre ce conseil et le 1er jan­vier, au matin, se ren­dirent à la tour. Gene­viève, qui allait aus­si bien que pos­sible, se jeta impé­tueu­se­ment dans leurs bras.

Le mar­quis, encore bou­le­ver­sé par l’é­mo­tion, ne savait com­ment les remer­cier. Et là encore, sa fier­té de vieux gen­til­homme souf­frait de n’a­voir rien à offrir aux deux char­mants sau­ve­teurs de sa petite-fille. Il excu­sa auprès d’eux. « J’ai été pris à l’im­pro­viste, dit-il. Vous ne per­drez pas pour attendre. Je tiens abso­lu­ment à vous offrir un petit sou­ve­nir, ce sera mon cadeau de jour de l’an, dites-moi ce qui vous ferait plaisir ? »

« Ah ! mon­sieur, s’é­cria Lucienne, je vais vous le dire tout de suite : les étrennes qui nous seraient le plus agréables, ce serait la per­mis­sion, pour Gene­viève et nous, de nous voir et de jouer ensemble. »

« Accor­dé, répon­dit M. de Grand­croix, vain­cu cette fois ; je donne l’au­to­ri­sa­tion per­ma­nente. » On juge de la joie générale !

Dans l’a­près-midi du même jour, le mar­quis accom­pa­gné de sa petite-fille vint faire une visite à ses voi­sins. Ceux-ci le reçurent avec tant de tact et de bonne grâce qu’il en fut pro­fon­dé­ment tou­ché. Ils sur­ent si bien s’y prendre…

… avec la conni­vence de leurs enfants, qu’il ne put refu­ser de par­ta­ger leur diner de famille. Le repas fut des plus joyeux et Lucienne décla­ra qu’une année qui com­men­çait si bien ne pou­vait réser­ver à tous que d’a­gréables surprises.

(à suivre)

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