La tour de Grandcroix (suite)

La fête de Noël avait eu, pour Geneviève de Grandcroix, un triste lendemain. En écoutant le récit des amabilités et des prévenances dont sa petite-fille avait été entourée dans la famille de ses voisins, le vieux marquis de Grandcroix retrouva ses anciennes craintes.

Il redouta que cet incident ne l’entraînât à nouer lui-même des relations dont il ne voulait à aucun prix. Il regrettait déjà d’avoir accordé cette permission…

… et déclara à Geneviève qu’il entendait qu’on en restât là de part et d’autre.
La petite fille fondit en larmes et essaya une timide protestation ; mais son grand-père fut inflexible.

Orgueilleux et susceptible, il tenait à ne rien devoir à personne. Après un moment de méditation il se rendit à la ville et, malgré l’état d’extrême gêne dans lequel il vivait, fit envoyer à Mme Verdier…

… une superbe corbeille de fleurs avec sa carte, se promettant de réduire encore ses maigres repas, afin de compenser cette dépense trop forte pour lui.

Geneviève profita de son absence pour courir à la haie du jardin et faire signe à ses petits amis de venir lui parler. Ils s’empressèrent d’arriver, et la fillette, sans pouvoir retenir de nouvelles larmes, leur signifia la volonté de son grand-père,

ajoutant que malgré son chagrin, elle devait obéir et qu’à l’avenir, elle ne pourrait même plus venir bavarder avec eux par-dessus la haie. Les jeunes Verdier navrés, se récrièrent…

… et les plus petits allèrent même jusqu’à conseiller la désobéissance, mais leur aînée, la sage Lucienne, les réprimanda et encouragea au contraire sa petite amie à persévérer dans la voie de la soumission, ce qui était peut-être encore le meilleur moyen d’arriver à fléchir la volonté du marquis.

Elle consola et réconforta Geneviève de son mieux. Geneviève serra, par-dessus la haie, les mains de ses camarades et rentra bien triste dans sa sombre tour où le marquis ne tarda pas à la rejoindre.

Les journées qui suivirent furent particulièrement froides, d’un froid sec, heureusement, ce qui permit à Geneviève de se promener un peu, pour essayer de changer ses idées.

La température s’abaissa tellement que la rivière gela et que la couche de glace ne tarda pas à être suffisante pour que le patinage fût autorisé. Tout le monde s’en donna aussitôt à cœur joie.

Le 31 décembre, Lucienne et Roger Verdier obtinrent la permission d’aller patiner. Geneviève s’y rendit de son côté ; elle était très forte à cet exercice qu’elle avait beaucoup pratiqué au Canada.

Ce fut pour les trois enfants une grande joie de se rencontrer, car, sur ce terrain neutre, il n’y avait pas désobéissance de la part de Geneviève. L’adresse et la légèreté de la petite fille furent beaucoup admirées.

Un peu grisée par son succès et emportée par l’ardeur du sport, elle commit l’imprudence de s’avancer vers le milieu de la rivière en dehors des limites prescrites. Elle filait comme une flèche quand on la vit soudain lever les bras au ciel en jetant un grand cri, tandis qu’elle s’effondrait brusquement !

La glace s’était brisée sous ses pieds, creusant un trou béant dans lequel la malheureuse enfant venait de s’engouffrer. Elle se fût infailliblement noyée….

… si Lucienne et Roger ne s’étaient précipités à son secours, sans se soucier du danger.

Tous deux se jetèrent à plat ventre sur la glace et avec autant de courage que d’adresse réussirent à tirer Geneviève hors du trou. Elle était étourdie mais n’avait pas perdu connaissance.

Les deux braves enfants, la soutenant chacun sous un bras, la ramenèrent à son grand-père, puis ils s’enfuirent sans attendre de remerciements, pressés qu’ils étaient de rentrer chez eux pour se changer et se réchauffer.

Mais Geneviève se chargea de donner les explications au marquis de Grandcroix, tandis qu’il la soignait et la réchauffait en se lamentant.

Lucienne et Roger, de leur côté, contèrent l’aventure à leurs parents qui, après les avoir félicités de leur conduite, les engagèrent à aller, le lendemain, prendre des nouvelles de leur petite amie.

Les enfants furent trop heureux de suivre ce conseil et le 1er janvier, au matin, se rendirent à la tour. Geneviève, qui allait aussi bien que possible, se jeta impétueusement dans leurs bras.

Le marquis, encore bouleversé par l’émotion, ne savait comment les remercier. Et là encore, sa fierté de vieux gentilhomme souffrait de n’avoir rien à offrir aux deux charmants sauveteurs de sa petite-fille. Il excusa auprès d’eux. « J’ai été pris à l’improviste, dit-il. Vous ne perdrez pas pour attendre. Je tiens absolument à vous offrir un petit souvenir, ce sera mon cadeau de jour de l’an, dites-moi ce qui vous ferait plaisir ? »

« Ah ! monsieur, s’écria Lucienne, je vais vous le dire tout de suite : les étrennes qui nous seraient le plus agréables, ce serait la permission, pour Geneviève et nous, de nous voir et de jouer ensemble. »

« Accordé, répondit M. de Grandcroix, vaincu cette fois ; je donne l’autorisation permanente. » On juge de la joie générale !

Dans l’après-midi du même jour, le marquis accompagné de sa petite-fille vint faire une visite à ses voisins. Ceux-ci le reçurent avec tant de tact et de bonne grâce qu’il en fut profondément touché. Ils surent si bien s’y prendre…

… avec la connivence de leurs enfants, qu’il ne put refuser de partager leur diner de famille. Le repas fut des plus joyeux et Lucienne déclara qu’une année qui commençait si bien ne pouvait réserver à tous que d’agréables surprises.
(à suivre)



Soyez le premier à commenter