(Légende lorraine)
C’était un simple agnelet, tout blanc, tout mignon, tout frisé, que l’on appelait Blanchet et qui tétait encore sa mère : « Ne t’éloigne pas du troupeau, tu serais mangé par le loup ! » Et, docile, il marchait sur les talons de la bergère, qui s’arrêtait parfois de filer pour caresser sa toison. Il la suivait partout, et quand elle s’écartait un peu

pour prier, il l’écoutait converser avec les Saintes et l’Archange, qui la pressaient de partir pour délivrer le royaume d’un loup très méchant qu’on appelait l’Anglais.
Et quand elle s’en revenait pensive, Blanchet, trottinant à côté d’elle, bêlait tout doux, tout doux, comme sa maman-brebis quand elle voulait le retenir ; et il semblait dire : « Ne t’éloigne pas du troupeau, tu serais mangée par le loup ! » Et Jeanne soupirait, hésitante… Fallait-il écouter Monsieur saint Michel ou l’agnelet ?
Une première fois, le sire de Baudricourt, consulté, la renvoya à ses moutons, qui furent bien contents, l’agnelet surtout ! Mais une seconde fois il dit : « Va, Jeanne ! Fais ce que doit ! » Et un triste jour, Blanchet la vit toute prête à

partir, casque en tête, épée au côté. Elle disait adieu en pleurant à son père, à sa mère, à ses frères, à son troupeau…
Et comme le pauvre agnelet bêlait lamentablement,
elle le baisa entre les cornes naissantes en ajoutant pour le consoler : « J’espère bien revenir avant qu’elles ne soient poussées ! »

Or, Blanchet voulait la suivre, et sans écouter le chien ni la maman-brebis, il se mit à trottiner derrière le grand cheval de bataille. Mais il n’avait pas les jambes assez longues et tomba d’épuisement avant de quitter Domremy.
Le frère de Jeanne, chargé de la remplacer, le retrouva dans un fossé et le rapporta au bercail… Et sa maman-brebis le gronda un peu, pas trop, parce qu’elle voyait bien qu’il avait un gros chagrin. Et malgré son bon lait, ses soins, ses caresses, le pauvre agnelet dépérissait, et ses cornes retardataires ne se montraient pas encore. Chaque jour il s’écartait pour aller à la clairière,

où saint Michel, sainte Catherine, sainte Marguerite étaient apparus à la bergère, et il bêlait tout doux, tout doux, comme pour supplier : « Rendez-la-moi ! »


Mais les plaintes du pauvre agnelet ne pouvaient couvrir la grande clameur de joie qui, d’Orléans délivrée au sacre de Reims, célébrait la gloire de la Pucelle. Puis Jeanne avait prié humblement le roi de la laisser retourner vers son village, ses parents, son troupeau… et Blanchet, dont les cornes devaient pousser… Mais la France avait encore besoin d’elle ; Charles VII n’avait pas consenti au retour de la bergère.
Il l’avait gardée… pas assez bien cependant pour qu’elle ne tombât aux mains d’un capitaine bourguignon qui la vendit aux Anglais. Alors il y eut de grands gémissements dans le royaume des lis et le village de Domremy…
La maman de Jeanne se lamentait, et Blanchet, bêlant tout doux, tout doux, frottait contre elle son front où les cornes étaient toujours en retard, comme pour la rassurer… N’avait-elle pas dit en partant : « Je reviendrai avant qu’elles ne soient poussées ! »
Les méchants Anglais, qui avaient des dents de loup, ne lâchaient pas leur proie… Et un jour on apprit que la bergère inspirée avait été brûlée vive !
Alors, pendant que la petite maison de Domremy était pleine de cris et de sanglots, Blanchet, dont les cornes n’avaient pas voulu pousser depuis le baiser de Jeanne, retourna dans la clairière, où Monsieur saint Michel, sainte Marguerite, sainte Catherine, avaient commandé à sa chère maîtresse de s’en aller au devoir, à la guerre, au péril, à la peine, à l’honneur… au bûcher ! Et son bêlement plaintif s’éleva longtemps vers le ciel, puis il se tut…
Et l’on ne revit jamais le gentil agnelet… Le loup cruel, comme l’Anglais, l’avait-il aussi dévoré, ou, compatissante à son chagrin, Madame sainte Geneviève, une bergère aussi, avait-elle obtenu de l’éternelle Bonté qu’il pût entrer au paradis sur les pas de la vierge guerrière ?
H.-A. DOURLIAC.





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