ASSISE au sommet d’un tas de grosses pierres, bien abritée du mistral par deux touffes de genêts géants, Miette, la petite bergère du mas des Alouettes, réfléchissait profondément. Autour d’elle, sur la lande, des moutons et quelques chèvres paissaient les maigres ajoncs, les pauvres bruyères… Tout paraissait calme et la fillette, rassurée par la bonne conduite de son troupeau, s’en donnait, à cœur joie, de rêvasser… Elle songeait, la pauvrette, à la fête toute proche, aux cadeaux, généralement reçus et échangés autour d’elle, par les guardians[1] et les servantes de la ferme…
Elle pensait que tout le monde aurait, dans deux jours, son œuf de Pâques… et elle n’ignorait pas que nul n’aurait l’idée de lui en offrir un… même minuscule…
Justement, la veille, en allant faire une commission pour sa maitresse, elle avait aperçu, à la devanture du grand confiseur de la place des Arènes, un œuf gigantesque de taille et de grosseur, tendu d’une riche étoffe damassée d’or, et enrubanné de galons scintillants.
À ce souvenir, les paupières de Miette papillotaient. Elle se croyait encore devant la boutique du marchand de bonbons. Hélas ! elle était en Camargue, au milieu de la lande désolée, où chantait le mistral, auprès de ses brebis et de son chien…
Un bruit de paroles étouffées la tira de sa torpeur.
Elle se souleva sur les cailloux et regarda autour d’elle.
Aucune ombre ne se profilait sur la plaine…
— J’aurai rêvé, balbutia la pastoure… Mais non, reprit-elle après un silence, on parle… j’entends des mots… oh !… oh !… Ah ça ? Est-ce que j’aurais la berlue, par hasard ?…
Elle tendit l’oreille…
Au-dessus d’elle, paraissant surgir du sol, des voix montaient. Deux hommes devaient être cachés là, à ses pieds, sous l’amas de roches où elle était installée…
— Oui, faisait l’un d’eux… rien à craindre… l’hôtel… rempli de merveilles… d’objets d’art… sans prix… Il est désert… Le marquis est à Marseille, pour les fêtes… Seul, un vieux garde veille sur les collections… Il est âgé… sourd… J’ai l’empreinte de la serrure du jardin… En passant par les communs… il ne nous entendra même pas… L’antiquaire est prévenu… Il nous attendra avec son auto, derrière les Arènes… À minuit. Arles dormira… On se couchera tôt ce soir… à cause du mistral !… Demain, mon vieux Johannès, nous serons riches !…
Ahurie, la bergère n’en croyait pas ses oreilles… Elle ne s’était pas trompée… Elle avait bien entendu !… On allait dévaliser, cette nuit, l’hôtel du marquis d’Arsonnac… Elle la connaissait bien, Miette, cette vieille maison Régence, au fronton sculpté de coquilles et aux balcons dorés… D’ailleurs… elle ne pouvait pas se tromper… il n’y avait qu’un marquis à Arles… Alors ?…
Elle rapprocha ses fins sourcils, plissa sa bouche en une moue sérieuse et demeura un long moment immobile.
Au-dessous d’elle, le silence s’était fait. Sans doute, les bandits, ayant fini de comploter, avaient fui…
Au loin, une horloge sonna six coups… Les notes grêles s’éparpillèrent dans le vent. Miette siffla son chien, rassembla son troupeau et rentra au logis.
— Je n’ai pas faim, maîtresse, dit-elle à la fermière après avoir rentré ses bêtes… Je voudrais me reposer !
— Comme tu voudras, petiote… prends toujours un croûton de pain et quelques châtaignes… Si l’appétit vient, tu pourras te restaurer !
Miette profita de l’invitation et gagna la bergerie où elle dormait auprès de ses moutons.
Alors, elle s’assura que nul ne l’épiait, ôta ses sabots, chaussa ses espadrilles neuves, poussa doucement la porte et se glissa au-dehors.
Il faisait une belle nuit de Provence, claire et semée d’étoiles… Miette, habituée à circuler seule, n’avait pas peur.
Alertement, elle se dirigeait vers la ville, dont elle apercevait au loin les murailles découpées… Tout en marchant, elle élaborait son plan.

— Je n’avertirai pas le garde, disait-elle… puisqu’il est dur d’oreille. Il ne m’entendrait pas… Il est préférable d’aller trouver les gendarmes.
Courageusement, comme une grande personne, la gentille pastoure sonna à la porte de la gendarmerie.
Sans se laisser intimider par les grosses moustaches et la voix sévère du brigadier, elle raconta toute son histoire… Et, comme elle avait une belle physionomie franche et droite, et que ses renseignements étaient précis, on la crut.
La maréchaussée eut vite fait d’organiser une souricière. Johannès, son complice et le brocanteur furent pris la main dans le sac. Miette, toute heureuse, rentra à cheval à la ferme, en croupe, derrière le brigadier.
Deux jours plus tard, comme les cloches de la cité carillonnaient leur allégresse pascale, une superbe limousine s’arrêta devant le mas des Alouettes.
Un homme au visage énergique et fier en descendit.
— Je suis le marquis d’Arsonnac, dit-il à la fermière, je viens récompenser Miette… Grâce à elle, mes collections ont été préservées.
Émue et rougissante, la fillette fut mise en présence du grand seigneur.
— Que désires-tu pour ta récompense ? demanda M. d’Arsonnac après les compliments d’usage… Parle !… quels que soient tes souhaits, ils seront exaucés !
— Je voudrais l’œuf d’or… du confiseur des Arènes ! balbutia la petite.
Le visiteur sourit.
— Entendu ! dit-il, monte avec moi dans ma voiture… nous irons le chercher !
Une heure plus tard, Miette regagna le mas des Alouettes, serrant sur son cœur son colossal œuf de Pâques. Son premier soin fut de le déballer, afin d’offrir à la ronde un peu de son contenu. À l’intérieur, parmi des friandises, était une enveloppe contenant un carnet de caisse d’épargne, au nom de Miette, se montant déjà à une somme bien ronde, et la carte de visite du marquis avec ces mots : « Pour commencer la dot de la gentille Miette, en souvenir de Pâques et de ma collection… »
P.-R. SAINT-LAURENS.
- [1] NDÉ : l’orthographe ordinaire est « gardian »↩




Soyez le premier à commenter