
Vous connaissez sans doute le Mont Saint-Michel. Je vous souhaite d’y être allé par un beau jour d’été, quand le soleil joue dans les pierres de l’Abbaye, se plaît à en souligner les détails par de gros traits d’ombre, et quand ce même soleil transforme l’étendue des sables en moire changeante.
Vous connaissez, ou vous connaîtrez à de prochaines vacances « le Mont », avec ses rues montantes qui finissent en escaliers, ses dentelles de pierre, ses boutiques où l’on voudrait tout acheter, ainsi que la longue et magnifique promenade en autocar pour y parvenir. Un souvenir que l’on n’oublie pas.
Mais, ce que vous ignorez, c’est l’histoire de ce rocher, toutes les merveilleuses légendes qui l’entourent comme d’une nuée dorée. On les évoquait jadis, aux veillées, une tradition qui s’est transmise d’âge en âge et dont l’origine se perd à l’horizon de l’histoire. Le merveilleux a disparu de notre vie, et c’est grand dommage. Peut-être est-il un des aliments de l’âme, une source de poésie sûrement, que nous laissons tarir, faute d’y puiser.
Fort heureusement pour nous, un moine du XIIe siècle a recueilli ces récits légendaires. C’est ainsi qu’ils nous sont parvenus dans leur naïveté et leur pieuse fraîcheur. La légende s’y mêle aux faits, comme dans ces tapisseries du moyen âge, les fils d’or aux fils de laine. Connaissant la belle aventure du Mont Saint Michel, quand vous l’irez voir, la poésie des temps passés s’ajoutant à la joie de votre découverte, votre joie en sera plus grande.
LE MONT AU TEMPS DES GAULOIS.
La grandiose perspective de la baie du Mont-Saint-Michel était, au temps des Gaulois, une vallée marécageuse et boisée.
À quelle époque la mer a‑t-elle envahi cette vallée ? Les savants ne sont pas d’accord sur la date à laquelle s’est produite cette gigantesque inondation. Certains la fixent au 1er ou au IIe siècles de l’ère chrétienne, d’autres au IIIe siècle, d’autres encore, se montrant plus précis, donnent une date, 709 de notre ère.
Les arguments s’échangent comme des javelots acérés, mais aucun n’est assez probant pour confondre l’adversaire.
Nous nous garderons de nous mêler à une controverse pour laquelle nous n’avons aucune compétence, et qui, du reste, est hors de notre sujet.
On croit savoir qu’au temps des Gaulois, des druidesses habitaient le Mont, qui était alors appelé Belenus. Mais, des haches de pierre ont été retrouvées dans les grottes du rocher, ce qui prouverait une habitation plus ancienne encore.
Un temple païen y fut édifié au temps de l’occupation romaine ; mais dès le VIe siècle, on signale sur le Mont qui s’appelait alors « Mont Tumba » ou Mont Tombe, la présence d’anachorètes. Ils y avaient édifié deux petites chapelles, dédiées à Saint-Étienne et à Saint-Symphorien et vivaient, comme tous les pieux ermites, une vie consacrée à la prière et aux mortifications.
LA LÉGENDE DU LOUP.
Ils ne voyaient jamais personne, pas même le curé du village voisin d’Astre, qui, cependant, pourvoyait à leur nourriture. Il le faisait d’une façon fort curieuse : par un âne, sans nul guide. Cet âne était si bien dressé, et il connaissait si bien le chemin, que jamais il ne s’écartait de sa route, et il allait seul et revenait, de son village au Mont où demeuraient les ermites.
Ainsi, nous dit la légende, il alla et vint pendant un long temps, jusqu’au jour où un loup le rencontra, l’étrangla et le mangea.
Les pieux ermites s’étonnaient que leur âne ne venait pas, comme à l’accoutumée. Hélas ! la pauvre bête en était bien empêchée… Après avoir longtemps attendu, les moines pressés par la faim, supplièrent Dieu de leur porter secours.
Dieu, exauçant leurs prières, leur envoya un loup. Ce loup avait une mine si repentante, et semblait si gêné en la présence des moines, que ceux-ci ne purent douter qu’il était coupable d’avoir mangé l’âne et venait s’en accuser.
Alors, les saints hommes commandèrent au loup de les servir, et puisqu’il avait mangé l’âne, il devrait le remplacer. Comme ils le lui commandèrent, le loup le fit. On lui attacha un sac sur le dos et on l’envoya à Astre, auprès du curé.
Le loup était fort, grand et gros,
Il porta le sac sur son dos.
Il coupa au plus court et arriva tout d’un trait au presbytère. Le bon curé fut sans doute quelque peu effrayé de voir ainsi un grand loup surgir devant lui : mais voyant le sac, il comprit que Dieu avait substitué un loup à son âne.
Il le chargea donc, comme il eût fait de son baudet et le renvoya en lui recommandant de gagner au plus vite le Mont Tombe.

Ainsi alla souvent le loup, tant qu’il plût à Dieu. Et, le loup, en dépit de sa nature de loup, était maintenant docile comme un chien, et ceux-ci jouaient avec lui, et avec eux il couchait, et jamais plus, il ne fit de mal à aucune bête.
SAINT AUBERT
Saint Aubert naquit en 660, aux environs d’Avranches, dans la famille des Seigneurs de Genêts. Ses parents, nous dit la chronique, prirent grand soin de son éducation.
Dès qu’il eut l’âge requis, il devint prêtre. Et, ajoute le chroniqueur, « dès qu’il eut reçu les ordres sacrés, il se comporta tellement en toutes ses actions, qu’on l’eût plutôt pris pour un ange du ciel que pour un homme mortel ».
SON ÉLECTION À L’ÉVÊCHÉ D’AVRANCHES.
L’an 704, l’Évêque d’Avranches étant mort, le clergé et le peuple s’assemblèrent en l’église, selon la coutume de ce temps là, pour procéder à l’élection d’un nouvel évêque.
Mais n’étant pas d’accord sur le choix d’un candidat, et chacun gardant son idée, les réunions se succédèrent pendant plusieurs jours, sans résultat. Ils s’accordèrent alors pour s’imposer le jeûne d’une semaine entière, et demander au Saint-Esprit de vouloir bien leur faire connaître celui qu’il désirait pour être leur pasteur.
Le septième jour, ils se réunirent de nouveau à l’église, et alors qu’ils faisaient leur prière avec dévotion, ils entendirent soudain un grand éclat de tonnerre et une voix comme sortant de ce tonnerre qui disait : « Aubert, prêtre, sera votre pontife. »
À peine avaient-ils entendu cette voix que le Saint-Esprit descendit sur Aubert sous la forme d’un feu, qui remplit toute l’église d’une clarté plus resplendissante que celle du soleil. N’hésitant plus davantage, ils s’écrièrent tous d’une même voix : « Aubert sera notre évêque. »
Le Saint, ayant reconnu qu’il était de la volonté de Dieu qu’il acceptât cette charge, n’osa refuser.
LE DRAGON LÉGENDAIRE
Un jour que ce saint évêque revenait d’une tournée dans son diocèse, il se vit entouré par une multitude de villageois, qui le supplièrent de délivrer leurs terres d’un épouvantable dragon qui venait presque chaque jour les poursuivre eux et leurs troupeaux.
Mettant toute sa confiance en Dieu, Aubert résolut d’aller attaquer et combattre ce dragon, lequel, dès qu’il eut aperçu l’évêque et le peuple qui le suivait, jetant feu et flammes par ses narines et sa gueule béante, s’avança vers eux pour les dévorer.
Mais saint Aubert ne s’épouvantant nullement de cela, bien que le peuple retournât en arrière, demeura ferme au même endroit. Il fit le signe de la croix, et, jetant son étole sur le dragon, lui commanda :
— Tiens-toi coi et ne bouge non plus que si tu étais mort.
À ces paroles, le dragon demeura immobile, et tout le peuple qui tremblait de frayeur et regardait de loin ne savait que penser. Quand ces gens virent que le dragon se montrait docile aux ordres du saint, ils s’approchèrent de leur évêque, lequel, reprenant son étole, ordonna au dragon de ne nuire dorénavant à personne.
La vilaine bête reprit le chemin de la mer et ne reparut jamais plus.
Saint Aubert s’en alla avec le peuple dans la plus prochaine église, rendre actions de grâce à Dieu.
SAINT MICHEL APPARAÎT À SAINT AUBERT.
Un jour, l’évêque fit réunir ses chanoines et leur tint les propos suivants :
« Mes très chers frères, le sujet pour lequel je vous ai aujourd’hui fait assembler ici, est pour ce pays tout plein de réjouissances, mais pour moi plein de frayeur et de crainte.
« Il y a quelque temps que, m’étant mis, le soir, sur le lit, pour prendre quelque repos, je vis en songe, devant moi, l’archange saint Michel, lequel me dit que je lui édifiasse un temple sur le Mont Tombe, et qu’il voulait là être honoré, ainsi qu’il l’était au Mont-Gargan. M’ayant dit cela, il disparut.
« Je m’éveillais soudain et demeurais tout pensif au sujet de cette vision, et, après plusieurs hésitations, je conclus ne pas devoir croire à cette révélation qui, pensais-je, pouvait être le jeu de quelque illusion.
« Quelques jours s’étant écoulés, le même archange m’apparut comme auparavant, mais d’un maintien plus sévère, me disant que sa volonté était que je lui fisse bâtir un temple au lieu qu’il m’avait désigné la première fois, et que je devais lui obéir sans tant de délais.
« Ces paroles m’émurent grandement, et je ne pus reposer le reste de la nuit. Je me mis donc à prier Dieu et à le supplier qu’il permit que je fus trompé, mais que, si c’était sa volonté que je fis ce qui m’avait été révélé, il me fit connaître son désir plus clairement, puisqu’il nous enseignait par son apôtre saint Jean d’éprouver les esprits, pour savoir s’ils étaient de Dieu.

« Et, ne me contentant pas de prier plus fermement sa divine Majesté à ce sujet, je commençais à jeûner et veiller plus que de coutume et à secourir les pauvres avec un soin très particulier, ainsi que vous avez pu voir, ces jours passés, espérant que, par le moyen de leurs prières, j’obtiendrais ce dont mes péchés me rendaient indigne.
« Enfin, hier, m’étant couché, j’eus beaucoup de peine à m’endormir, la pensée de ces visions me venant toujours à l’esprit, néanmoins, à la fin, la lassitude du corps assoupit tous mes sens.
« Étant ainsi endormi, voici que je vis cet archange, qui me reprit très aigrement de mon incrédulité et me blâmant d’être trop tardif à croire, me donna un coup de doigt sur la tête, dont vous voyez la marque.
« Alors, tout tremblant de peur, je lui demandais à quel endroit du Mont-Tombe il désirait qu’on lui érigea cet oratoire. « Il me dit qu’il voulait que ce fut au lieu où je trouverai un taureau lié, qu’un larron a dérobé depuis quelque temps et caché en ce Mont, attendant l’occasion de le pouvoir mener au loin pour le vendre, et il m’a engagé de le rendre à celui auquel il appartient. Quant à ce qui touche la grandeur de l’oratoire, il m’a dit que ce serait tout l’espace que je trouverai foulé par les pieds du taureau. »
Ces paroles du saint Évêque n’éveillaient aucun doute dans l’esprit des assistants, et de plus ils voyaient, en sa tête, le trou que l’archange lui avait fait, ce qui était une preuve très certaine de la véracité de son récit. Car chacun savait qu’il n’avait auparavant ce trou, et qu’humainement il n’aurait pu vivre avec une blessure semblable, ce qu’il fit cependant et pendant encore quinze années.
Tous étaient prêts, avec joie à suivre leur pasteur, jusqu’au lieu choisi par l’ange et ils avaient hâte de contempler cette place tant aimée de saint Michel.
Ils se mirent en route, chantant des hymnes et des cantiques, et le peuple, mis au courant de la vision du saint Évêque, s’était joint à eux et saint Aubert au milieu de tous était ravi en Dieu, et le bénissait d’avoir donné à la France et par particulièrement à son pays de Neustrie, qui est la Normandie d’aujourd’hui, saint Michel pour défenseur.
Ayant ainsi cheminé trois heures par des chemins âpres et raboteux (ce qui prouverait que la mer n’était pas encore parvenue au rocher, et n’avait pas encore réduit en grève tout le grand espace compris entre celui-ci et Avranches), ils arrivèrent au pied du Mont. Tous firent place à saint Aubert, qui monta le premier. Arrivé au sommet, il trouva ce que l’archange lui avait dit.
Le taureau longuement attaché pour qu’il puisse trouver sa nourriture fut emmené pour être rendu à son propriétaire. L’espace foulé fut trouvé humecté d’une forte rosée qui en précisait la forme. L’archange avait voulu par ce miracle affirmer de nouveau son désir.
Sans plus attendre, saint Aubert bénit l’emplacement que devait occuper le sanctuaire.
LÉGENDE DE BAIN.
Puis, l’évêque commanda de nettoyer et de niveler la place. Il restait au sommet une roche, qui était sans doute un ancien menhir, que tous les efforts ne purent arriver à renverser. Saint Aubert en était fort tourmenté, et il priait Dieu et saint Michel de venir à son secours.
Or, un fermier des environs, nommé Bain, père de douze fils, avait été visité la nuit précédente, pendant son sommeil, par un ange, qui lui avait ordonné de se lever et de venir avec tous ses enfants au Mont pour enlever la pierre qui arrêtait les travaux. Bien qu’il ne comprit point ce dont il s’agissait, ce fermier, le lendemain matin dès la première heure se leva, et appelant ses fils, se rendit où Dieu lui avait commandé.
À son arrivée au Mont, il vit l’évêque au milieu d’une nombreuse compagnie, et il fit à saint Aubert le récit de sa vision.
Ils se mirent tous à l’ouvrage, lui et ses fils, poussant, creusant, s’arqueboutant tous ensemble, mais malgré tous leurs efforts, ils ne parvinrent à ébranler la pierre.
Saint Aubert assistait avec une grande perplexité à ce travail, et il était évident que toutes les forces réunies étaient impuissantes à renverser ce menhir. Et comme il priait Dieu, il fut saisi d’une inspiration. Il demanda à Bain :
— N’as-tu pas d’autre enfant que les onze qui travaillent ici ?
— Oui, un tout petit, mais il est encore au berceau.
Et le Saint tout joyeux lui dit :
— Va vite le chercher, et amène-le ici, car tout le monde attend.
Quand Bain revint avec son nouveau né, l’évêque, après avoir prié, le prit dans ses bras, et l’appuya contre la pierre. Le père avec ses onze fils la poussaient en même temps, et, ô miracle ! la pierre s’ébranla, puis roula jusqu’au bas du Mont, où elle se trouve encore.
Ainsi fut ce miracle. Dieu avec un nouveau-né ébranla ce que tout un peuple ne pouvait remuer, montrant ainsi que la sainte faiblesse peut triompher de la force matérielle.
Les villageois ayant fini de préparer l’emplacement de la chapelle, prirent congé et rentrèrent chez eux. Quant à Bain et ses enfants, ils rendirent grâce à Dieu pour le miracle accompli, et de ce que le bon évêque les avait affranchi de l’impôt du feu, ce qui doit aujourd’hui se dénommer « cote mobilière », car si les noms ont changé, les impôts sont restés.
Par la suite une chapelle, dédiée à saint Aubert, fut édifiée sur le rocher terrassé par Bain et ses douze enfants.
VOYAGE AU MONT GARGANO.
Saint Aubert, qui avait réuni un grand nombre de maçons, surveillait personnellement l’édification de l’église. Il décida de rester au Mont tant qu’elle ne serait pas achevée. Pendant que les ouvriers travaillaient, il avait coutume de s’asseoir sur une pierre, qui fut longtemps conservée et honorée en souvenir de lui.
La chapelle fut ronde comme une grotte. Cent hommes pouvaient à peine y tenir, mais dans sa simplicité elle plut à saint Aubert.
Il se trouvait cependant fort embarrassé de ne rien pouvoir y placer venant de saint Michel, auquel elle devait être dédiée.
Une nuit, pendant qu’il dormait, l’archange, pour le tirer d’embarras, vint lui dire : « Envoie deux de tes clercs au Mont Gargan. Là, ils demanderont des reliques, et ils rapporteront ce qu’on leur donnera. »
Le Mont Gargano, qui est situé en Italie, dans ce qu’on appelle communément l’éperon de la botte, abritait, à l’époque, le seul sanctuaire en Europe consacré à l’archange saint Michel. Celui-ci y était apparu en l’an 493, et avait laissé, en témoignage de cette apparition, un voile, de couleur violette, pieusement conservé, et l’empreinte de son pied dans un marbre.
Saint Aubert, après avoir rendu grâce, se hâta de désigner deux clercs et de tout préparer pour leur départ.
Les messagers étant prêts à partir s’agenouillèrent devant l’évêque, pour lui demander sa bénédiction, car ils ne savaient s’ils reviendraient. Très doucement l’évêque les embrassa, puis les bénit.

Les deux voyageurs traversèrent l’Avranchin, puis l’Exmois, l’Auge et le Liévin, pour arriver au pays de Caux. Ils laissèrent alors la Normandie derrière eux. Après avoir franchi la rivière de l’Epte, ils passèrent Pontoise et Saint-Denis, laissant Paris sur leur droite, ils passèrent la Brie et arrivèrent à Sezanne. Toute la France était alors traversée. Ils arrivèrent en Bourgogne, puis franchirent les premières montagnes, pénétrèrent dans le comté de Maurienne, passèrent le lac de Lausanne. Les montagnes furent escaladées, puis dévalées. Ils traversèrent la Lombardie et la Toscane, puis Rome avant d’entrer en Campanie.
Six mois qu’ils sont partis ! Ils ont tant marché, qu’ils voient enfin le Mont Gargan. Ils remercièrent le Seigneur de les avoir menés jusqu’à ce lieu, et saint Michel qui les a assistés.
Au couvent, leur première visite fut pour la chapelle, puis s’en furent dîner. Ensuite, ils s’enquirent du seigneur Abbé :
« Volontiers, dirent-ils, nous lui parlerons, pour lui dire ce que nous sommes venus chercher, venant d’un pays étranger. »
Et le seigneur Abbé les reçut aussitôt.
Ils se saluèrent très humblement, comme de saints hommes, et s’étant agenouillés devant lui, ils lui donnèrent leurs lettres.
Après les avoir lues, l’Abbé leur dit :
« Demeurez avec nous, car s’il plaît à Dieu, nous n’avons rien qui ne puisse être à vous. Mais je vous prie de me donner, sur ce que vos lettres m’apprennent, plus de détails. »
Les messagers racontèrent toute l’histoire de la construction de la chapelle, et tout ce qui concernait en cela leur saint évêque. Et l’Abbé se réjouit grandement de savoir que saint Michel possédait une autre église en Occident.
Après une bonne nuit, on donna aux voyageurs tout ce qu’il fallait pour qu’ils pussent changer de vêtements, et l’Abbé alla ce jour même, trouver son évêque, en la cité de Sipont. Il lui conta par le détail tous les événements de la veille et tout ce que lui avaient dit les messagers. Et l’évêque se réjouit de ce que saint Michel, par la volonté de Dieu, aurait plusieurs lieux où les pécheurs pourraient venir l’invoquer.
L’évêque dit à l’Abbé de bien traiter les messagers, qui avaient fait un aussi long voyage, et qu’il leur donne de ce voile que l’Archange laissa sur l’autel quand, avec ses anges il dédia l’église, et de ce marbre vénéré, sur lequel il posa ses pieds.
L’Abbé fit préparer les reliques, et, quand les messagers furent bien reposés, il les leur remit.
En prenant congé d’eux, le bon Abbé leur dit :
« Seigneur, par Dieu, nous vous prions que désormais nous nous entr’aimions. Il ne peut y avoir qu’un même amour entre nous, qui servons un même Seigneur. »
« Ainsi ferons-nous à l’avenir, s’il plaît à Dieu », répondirent les voyageurs.

Sur le chemin du retour, nous dit la chronique, les reliques firent maints beaux miracles, rendant notamment la vue à des aveugles.
« Il y en eut douze qui furent écrits par ceux qui les avaient vus. » Mais le manuscrit, hélas ! en fut perdu, dans l’incendie de l’Abbaye.
Après avoir encore beaucoup marché, ils arrivèrent enfin en vue du Mont St-Michel.
Loués soient Dieu et saint Martin
Ils sont au pays d’Avranchin
Le jour était clair, et la campagne s’étendait à leurs pieds. Ils voyaient le Mont et l’église et s’émerveillèrent. Depuis le jour de leur départ, tout avait changé. Le Mont, qui était chargé de broussailles, était aujourd’hui dégagé. Il semblait de loin tout rond. Toute claire au sommet paraissait l’église blanche et baignée de lumière.
Une vieille tradition veut que c’est pendant le voyage des messagers au Mont Gargan que la mer envahit ce qui est aujourd’hui la baie du Mont St-Michel. Et c’est pourquoi la date de 709, année de ce retour, est donnée par certains comme celle de la formation de la baie.
LA CONSÉCRATION DE L’ÉGLISE.
Les messagers envoyèrent un enfant prévenir de leur arrivée. Et la joie de saint Aubert fut double, car c’était jour de la dédicace de l’église, et il y avait au Mont une grande assemblée d’évêques, de seigneurs et de peuple. Des pèlerins emplissaient les routes, et ne cessaient d’arriver. Les jeunes gens chantaient, et même les vieux reprenaient au refrain. Les joueurs de vielle accompagnaient les pèlerins et jouaient de leur instrument en récitant des vers ; même les oiseaux dans les bois chantaient à l’unisson, car le temps était beau et la joie générale.
Autour du Mont, ce n’étaient que tentes dressées, et sur les étals, abondance de pains, de pâtés, de fruits, de poissons, de gâteaux et de venaisons, sans parler des vins variés. Partout ce n’était que liesse et chants.
Le garçon envoyé par les messagers arriva à l’église comme la cérémonie commençait. Il alla tout de suite vers l’évêque pour lui donner la nouvelle. En l’écoutant, Aubert se réjouit. Il ne put abandonner son office, mais récita sans se hâter les prières. Et la nouvelle se sut bientôt que les clercs rentraient du Mont Gargan, avec des reliques de saint Michel.
La cérémonie de la dédicace terminée, on s’était empressé d’orner l’église pour la réception des reliques ; puis on partit en procession.
Les messagers, quand ils virent la procession, s’arrêtèrent au milieu du chemin, et saint Aubert s’avança seul au devant d’eux. Il encensa les reliques et puis après, les portant lui-même, il les conduisit à l’église, et toute la procession le suivait en chantant des hymnes d’allégresse.
Les marguilliers avaient jonché le sol de la chapelle, d’herbes odoriférantes. Le chœur était tout illuminé.
Saint Aubert déposa les reliques sur l’autel, pendant que tous les clercs chantaient. Puis, la messe fut dite et chantée par les évêques et tout le clergé.
Saint Aubert annonça ensuite qu’il plaçait douze chanoines dans l’église et qu’il leur donnait, pour subvenir à l’entretien, ses terres de Genets.

(À suivre)



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