Le miracle du grand saint Nicolas II

Auteur : France, Anatole | Ouvrage : Autres textes .

Le miracle du grand saint Nicolas

II

Saint Nico­las embras­sa les trois enfants et les inter­ro­gea avec dou­ceur sur la mort qu’ils avaient misé­ra­ble­ment souf­ferte. Ils contèrent que Garum, s’étant appro­ché d’eux tan­dis qu’ils gla­naient aux champs, les avait atti­rés dans son auberge, leur avait fait boire du vin et les avait égor­gés pen­dant leur som­meil.

Récit et légende de saint Nicolas et les 3 enfantsIls por­taient encore les haillons dont ils étaient vêtus au jour de leur mort et gar­daient en leur résur­rec­tion un air crain­tif et sau­vage. Le plus robuste des trois, Maxime, était le fils d’une folle femme, qui sui­vait sur un âne les gens d’armes à la guerre. Il tom­ba une nuit du panier dans lequel elle le por­tait, et res­ta aban­don­né sur la route. Depuis lors, il avait vécu seul de maraude. Le plus malingre, Robin, se rap­pe­lait à peine ses parents, pay­sans des hautes terres, qui, trop pauvres ou trop avares pour le nour­rir, l’avaient expo­sé dans la forêt. Sul­pice, le troi­sième, ne connais­sait rien de sa nais­sance, mais un prêtre lui avait appris sa croix-de-Dieu.

L’orage avait ces­sé. Dans l’air lim­pide et léger les oiseaux s’entr’appelaient à grands cris. La terre ver­doyait et riait. Moder­nus ayant ame­né les mules, l’évêque Nico­las mon­ta la sienne et tint Maxime enve­lop­pé dans son man­teau ; le diacre prit en croupe Sul­pice et Robin, et ils s’acheminèrent vers la ville de Trin­que­balle.

La route se dérou­lait entre des champs de blé, des vignes et des prai­ries. Che­min fai­sant, le grand saint Nico­las, qui aimait déjà ces enfants de tout son cœur, les inter­ro­geait sur des sujets pro­por­tion­nés à leur âge et leur posait des ques­tions faciles, comme, par exemple : « Com­bien font cinq fois cinq ? » ou « Qu’est-ce que Dieu ? » Il n’en obte­nait pas de réponses satis­fai­santes. Mais, loin de leur faire honte de leur igno­rance, il ne son­geait qu’à la dis­si­per gra­duel­le­ment par l’application des meilleures règles péda­go­giques.

Moder­nus, dit-il, nous leur ensei­gne­rons pre­miè­re­ment les véri­tés néces­saires au salut, secon­de­ment les arts libé­raux, et, en par­ti­cu­lier, la musique, afin qu’ils puissent chan­ter les louanges du Sei­gneur. Il convien­dra aus­si de leur ensei­gner la rhé­to­rique, la phi­lo­so­phie et l’histoire des hommes, des ani­maux et des plantes. Je veux qu’ils étu­dient, dans leurs mœurs et leur struc­ture, les ani­maux dont tous les organes, par leur incon­ce­vable per­fec­tion, attestent la gloire du Créa­teur. Le véné­rable pon­tife avait à peine ache­vé ce dis­cours qu’une pay­sanne pas­sa sur la route, tirant par lu licol une vieille jument si char­gée de ramée que ses jar­rets en trem­blaient et qu’elle bron­chait à chaque pas.

— Hélas ! sou­pi­ra le grand saint Nico­las, voi­ci un pauvre che­val qui porte plus que son faix. Il échut, pour son mal­heur, à des maîtres injustes et durs. On ne doit sur­char­ger nulles créa­tures, pas même les bêtes de somme.

A ces paroles les trois gar­çons écla­tèrent de rire. L’évêque leur ayant deman­dé pour­quoi ils riaient si fort : 

— Parce que…, dit Robin.

— A cause…, dit Sul­pice.

— Nous rions, dit Maxime, de ce que vous pre­nez une jument pour un che­val. Vous n’en voyez pas la dif­fé­rence : elle est pour­tant bien visible. Vous ne vous connais­sez donc pas en ani­maux ?

— Je crois, dit Moder­nus, qu’il faut d’abord apprendre à ces enfants la civi­li­té.

A chaque ville, bourg, vil­lage, hameau, châ­teau, où il pas­sait, saint Nico­las mon­trait aux habi­tants les enfants tirés du saloir et contait le grand miracle que Dieu avait fait par son inter­ces­sion, et cha­cun, tout joyeux, l’en bénis­sait. Ins­truit par des cour­riers et des voya­geurs d’un évé­ne­ment si pro­di­gieux, le peuple de Trin­que­balle se por­ta tout entier au-devant de son pas­teur, dérou­la des tapis pré­cieux et sema des fleurs sur son che­min. Les citoyens contem­plaient avec des yeux mouillés de larmes les trois vic­times échap­pées du saloir et criaient : « Noël ! » Mais ces pauvres enfants ne savaient que rire et tirer la langue ; et cela les fai­sait plaindre et admi­rer davan­tage comme une preuve sen­sible de leur inno­cence et de leur misère.

Le saint évêque Nico­las avait une nièce orphe­line, nom­mée Mirande, qui venait d’atteindre sa sep­tième année, et qui lui était plus chère que la lumière de ses yeux. Une hon­nête veuve, nom­mée Basine, l’élevait dans la pié­té, la bien­séance et l’ignorance du mal. C’est à cette dame qu’il confia les trois enfants mira­cu­leu­se­ment sau­vés. Elle ne man­quait pas de juge­ment. Très vite elle s’aperçut que Maxime avait du cou­rage, Robin de la pru­dence et Sul­pice de la réflexion, et s’efforça d’affermir ces bonnes qua­li­tés qui, par suite de la cor­rup­tion com­mune à tout le genre humain, ten­daient sans cesse à se per­ver­tir et à se déna­tu­rer ; car la cau­tèle de Robin tour­nait volon­tiers en dis­si­mu­la­tion et cachait, le plus sou­vent, d’âpres convoi­tises ; Maxime était sujet à des accès de Récit pour les momes - Légende de Saint Nicolasfureur et Sul­pice expri­mait fré­quem­ment avec obs­ti­na­tion, sur les matières les plus impor­tantes, des idées fausses. Au demeu­rant, c’étaient de simples enfants qui déni­chaient les cou­vées, volaient des fruits dans les jar­dins, atta­chaient des cas­se­roles à la queue des chiens, met­taient de l’encre dans les béni­tiers et du poil à grat­ter dans le lit de Moder­nus. La nuit, enve­lop­pés de draps et mon­tés sur des échasses, ils allaient dans les jar­dins et fai­saient éva­nouir de peur les ser­vantes attar­dées aux bras de leurs amou­reux. Ils héris­saient de pointes le siège sur lequel madame Basine avait cou­tume de se mettre, et, quand elle s’asseyait, ils jouis­saient de sa dou­leur, obser­vant l’embarras où elle se trou­vait de por­ter publi­que­ment une main vigi­lante et secou­rable à l’endroit offen­sé, car elle n’eût pour rien au monde man­qué à la modes­tie.

Cette dame, mal­gré son âge et ses ver­tus, ne leur ins­pi­rait ni amour ni crainte. Robin l’appelait « vieille bique », Maxime, « vieille bour­rique », et Sul­pice « ânesse de Balaam ». Ils tour­men­taient de toutes les manières la petite Mirande, lui salis­saient ses belles robes, la fai­saient tom­ber le nez sur les pierres. Une fois, ils lui enfon­cèrent la tête jusqu’au cou dans un ton­neau de mélasse. Ils lui appre­naient à enfour­cher les bar­rières et à grim­per aux arbres, contrai­re­ment aux bien­séances de son sexe ; ils lui ensei­gnaient des façons et des termes qui sen­taient l’hôtellerie et le saloir. Elle appe­lait, sur leur exemple, la res­pec­table dame Basine « vieille bique », et même, pre­nant la par­tie pour le tout, « cul de bique ». Mais elle res­tait par­fai­te­ment inno­cente. La pure­té de son âme était inal­té­rable.

— Je suis heu­reux, disait le saint évêque Nico­las, d’avoir tiré ces enfants du saloir pour en faire de bons chré­tiens. Ils devien­dront de fidèles ser­vi­teurs de Dieu et leurs mérites me seront comp­tés.

Or, la troi­sième année après leur résur­rec­tion, déjà grands et bien for­més, un jour de prin­temps, comme ils jouaient tous trois dans la prai­rie, au bord de la rivière, Maxime, dans un moment d’humeur et par fier­té natu­relle, jeta dans l’eau le diacre Moder­nus, qui, sus­pen­du à une branche de saule, appe­la au secours. Robin s’approcha, fit mine de le tirer par la main, lui prit son anneau et s’en fut.

Cepen­dant, Sul­pice immo­bile sur la berge et les bras croi­sés, disait :

— Moder­nus fait une mau­vaise fin. Je vois six diables en forme de chauves-sou­ris prêts à lui cueillir l’âme sur la bouche.

Au rap­port que la dame Basine et Moder­nus lui firent de cette grave affaire, le saint évêque s’affligea et pous­sa des sou­pirs.

— Ces enfants, dit-il, ont été nour­ris dans la souf­france par des parents indignes. L’excès de leurs maux a cau­sé la dif­for­mi­té de leur carac­tère. Il convient de redres­ser leurs torts avec une longue patience et une obs­ti­née dou­ceur.

— Sei­gneur évêque, répli­qua Moder­nus, qui dans sa robe de chambre gre­lot­tait la fièvre et éter­nuait sous son bon­net de nuit, car sa bai­gnade l’avait enrhu­mé, il se peut que leur méchan­ce­té leur vienne de la méchan­ce­té de leurs parents. Mais com­ment expli­quez-vous, mon père, que les mau­vais soins aient pro­duit en cha­cun d’eux des vices dif­fé­rents, et pour ain­si dire contraires, et que l’abandon et le dénue­ment où ils ont été jetés avant d’être mis au saloir aient ren­du l’un cupide, l’autre violent, le troi­sième vision­naire ? Et c’est ce der­nier qui, à votre place, sei­gneur, m’inquiéterait le plus.

— Cha­cun de ces enfants, répon­dit l’évêque, a flé­chi par son endroit faible. Les mau­vais trai­te­ments ont défor­mé leur âme dans les par­ties qui pré­sen­taient le moins de résis­tance. Redres­sons-les avec mille pré­cau­tions, de peur d’augmenter le mal au lieu de le dimi­nuer. La man­sué­tude, la clé­mence et la lon­ga­ni­mi­té sont les seuls moyens qu’on ne doive jamais employer pour l’amendement des hommes, les héré­tiques excep­tés, bien enten­du.

— Sans doute, mon sei­gneur, sans doute, répli­qua Moder­nus, en éter­nuant trois fois. Mais il n’y a pas de bonne édu­ca­tion sans cas­toie­ment, ni dis­ci­pline sans dis­ci­pline. Je m’entends. Et, si vous ne punis­sez pas ces trois mau­vais gar­ne­ments, ils devien­dront pires qu’Hérode. C’est moi qui vous le dis.

— Moder­nus pour­rait n’avoir pas tort, dit la dame Basine.

L’évêque ne répon­dit point. Il che­mi­nait avec le diacre et la veuve, le long d’une haie d’aubépine, qui exha­lait une agréable odeur de miel et d’amande amère. A un endroit un peu creux, où la terre recueillait l’eau d’une source voi­sine, il s’arrêta devant un arbuste, dont les rameaux ser­rés et tor­dus sa cou­vraient abon­dam­ment de feuilles décou­pées et lui­santes et de blancs corymbes de fleurs.

ouvrage à écouter - haie d'aubépine— Regar­dez, dit-il, ce buis­son touf­fu et par­fu­mé, ce beau bois-de-mai, cette noble épine si vive et si forte ; voyez qu’elle est plus copieuse en feuilles et plus glo­rieuse en fleurs, que toutes les autres épines de la haie. Mais obser­vez aus­si que l’écorce pâle de ses branches porte des épines en petit nombre, faibles, molles, époin­tées. D’où vient cela ? C’est que, nour­rie dans un sol humide et gras, tran­quille et sûre des richesses qui sou­tiennent sa vie, elle a employé les sucs de la terre à croître sa puis­sance et sa gloire, et, trop robuste pour son­ger à s’armer contre ses faibles enne­mis, elle est toute aux joies de sa fécon­di­té magni­fique et déli­cieuse. Faites main­te­nant quelques pas sur le sen­tier qui monte et tour­nez vos regards sur cet autre pied d’aubépine, qui, labo­rieu­se­ment sor­ti d’un sol pier­reux et sec, lan­guit, pauvre en bois, en feuilles, et n’a pen­sé, dans sa rude vie, qu’à s’armer et à se défendre contre les enne­mis innom­brables qui menacent les êtres débiles. Aus­si n’est-il qu’un fagot d’épines. Le peu qui lui mon­tait de sève, il l’a dépen­sé à construire des dards innom­brables, larges à la base, durs, aigus, qui ras­surent mal sa fai­blesse crain­tive. Il ne lui est rien res­té pour la fleur odo­rante et féconde. Mes amis, il en est de nous comme de l’aubépine. Les soins don­nés à notre enfance nous font meilleurs. Une édu­ca­tion trop dure nous dur­cit.

III

Quand il tou­cha à sa dix-sep­tième année, Maxime rem­plit le saint évêque Nico­las de tri­bu­la­tion et le dio­cèse de scan­dale en for­mant et ins­trui­sant une com­pa­gnie de vau­riens de son âge, en vue d’enlever les filles d’un vil­lage nom­mé les Grosses-Nattes, situé à quatre lieues au nord de Trin­que­balle. L’expédition réus­sit mer­veilleu­se­ment. Légende dorée des saints - Enlèvement de jeunes fillesLes ravis­seurs ren­trèrent la nuit dans la ville, ser­rant contre leurs poi­trines les vierges éche­ve­lées, qui levaient en vain au ciel des yeux ardents et des mains sup­pliantes. Mais quand les pères, frères et fian­cés de ces filles ravies vinrent les cher­cher, elles refu­sèrent de retour­ner au pays natal, allé­guant qu’elles y sen­ti­raient trop de honte, et pré­fé­rant cacher leur déshon­neur dans les bras qui l’avaient cau­sé. Maxime qui, pour sa part, avait pris les trois plus belles, vivait en leur com­pa­gnie dans un petit manoir dépen­dant de la mense épis­co­pale. Sur l’ordre de l’évêque, le diacre Moder­nus vint, en l’absence de leur ravis­seur, frap­per à leur porte, annon­çant qu’il les venait déli­vrer. Elles refu­sèrent d’ouvrir, et comme il leur repré­sen­tait l’abomination de leur vie, elles lui lâchèrent sur la tête une potée d’eau de vais­selle avec le pot, dont il eut le crâne fêlé.

Armé d’une douce sévé­ri­té, le saint évêque Nico­las repro­cha cette vio­lence et ce désordre à Maxime :

— Hélas ! lui dit-il, vous ai-je tiré du saloir pour la perte des vierges de Ver­vi­gnole ?

Et il lui remon­tra la gran­deur de sa faute. Mais Maxime haus­sa les épaules et lui tour­na le dos sans faire de réponse.

En ce moment-là, le roi Ber­lu, dans la qua­tor­zième année de son règne, assem­blait une puis­sante armée pour com­battre les Mam­bour­niens, obs­ti­nés enne­mis de son royaume, et qui, débar­qués en Ver­vi­gnole, rava­geaient et dépeu­plaient les plus riches pro­vinces de ce grand pays.

Maxime sor­tit de Trin­que­balle sans dire adieu à per­sonne. Quand il fut à quelques lieues de la ville, avi­sant dans un pâtu­rage une jument assez bonne, à cela près qu’elle était borgne et boi­teuse, il sau­ta des­sus et lui fit prendre le galop. Le len­de­main matin, ren­con­trant d’aventure un gar­çon de ferme, qui menait boire un grand che­val de labour, il mit aus­si­tôt pied à terre, enfour­cha le grand che­val, ordon­na au gar­çon de mon­ter la jument borgne et de le suivre, lui pro­met­tant de le prendre pour écuyer s’il était content de lui. Dans cet équi­page Maxime se pré­sen­ta au roi Ber­lu, qui agréa ses ser­vices. Il devint en peu de jours un des plus grands capi­taines de Ver­vi­gnole.

Cepen­dant Sul­pice don­nait au saint évêque des sujets d’inquiétude plus cruels peut-être et cer­tai­ne­ment plus graves ; car si Maxime péchait griè­ve­ment, il péchait sans malice et offen­sait Dieu sans y prendre garde et, pour ain­si dire, sans le savoir. Sul­pice met­tait à mal faire une plus grande et plus étrange malice. Se des­ti­nant dès l’enfance à l’état ecclé­sias­tique, il étu­diait assi­dû­ment les lettres sacrées et pro­fanes ; mais son âme était un vase cor­rom­pu où la véri­té se tour­nait en erreur. Il péchait en esprit ; il errait en matière de foi avec une pré­co­ci­té sur­pre­nante ; à l’âge où l’on n’a pas encore d’idées, il abon­dait en idées fausses. Une pen­sée lui vint, sug­gé­rée sans doute par le diable. Il réunit dans une prai­rie appar­te­nant à l’évêque une mul­ti­tude de jeunes gar­çons et de jeunes filles de son âge et, mon­té sur un arbre, les exhor­ta à quit­ter leurs père et mère pour suivre Jésus-Christ et à s’en aller par bandes dans les cam­pagnes, brû­lant prieu­rés et pres­by­tères afin de rame­ner l’Église à la pau­vre­té évan­gé­lique. Cette jeu­nesse, émue et séduite, sui­vit le pécheur sur les routes de Ver­vi­gnole, chan­tant des can­tiques, incen­diant les granges, pillant les cha­pelles, rava­geant les terres ecclé­sias­tiques. Plu­sieurs de ces insen­sés périrent de fatigue, de faim et de froid, ou assom­més par les vil­la­geois. Le palais épis­co­pal reten­tis­sait des plaintes des reli­gieux et des gémis­se­ments des mères. Le pieux évêque Nico­las man­da le fau­teur de ces désordres et, avec une man­sué­tude extrême et une infi­nie tris­tesse, lui repro­cha d’avoir abu­sé de la parole pour séduire les esprits, et lui repré­sen­ta que Dieu ne l’avait pas tiré du saloir pour atten­ter aux biens de notre sainte mère l’Église.

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— Consi­dé­rez, mon fils, lui dit-il, la gran­deur de votre faute. Vous parais­sez devant votre pas­teur tout char­gé de troubles, de sédi­tions et de meurtres.

Mais le jeune Sul­pice, gar­dant un calme épou­van­table, répon­dit d’une voix assu­rée qu’il n’avait point péché ni offen­sé Dieu, mais au contraire agi sur le com­man­de­ment du Ciel pour le bien de l’Église. Et il pro­fes­sa, devant le pon­tife conster­né, les fausses doc­trines des Mani­chéens, des Ariens, des Nes­to­riens, des Sabel­liens, des Vau­dois, des Albi­geois et des Bégards, si ardent à embras­ser ces mons­trueuses erreurs, qu’il ne s’apercevait pas que, contraires les unes aux autres, elles s’entre dévo­raient sur le sein qui les réchauf­fait.

Le pieux évêque s’efforça de rame­ner Sul­pice dans la bonne voie ; mais il ne put vaincre l’obstination de ce mal­heu­reux.

Et, l’ayant congé­dié, il s’agenouilla et dit :

— Je vous rends grâce, Sei­gneur, de m’avoir don­né ce jeune homme comme une meule où s’aiguisent ma patience et ma cha­ri­té.

Tan­dis que deux des enfants tirés du saloir lui cau­saient tant de peine, saint Nico­las rece­vait du troi­sième quelque conso­la­tion. Robin ne se mon­trait ni violent dans ses actes ni superbe en ses pen­sées. Il n’était pas de sa per­sonne dru et rubi­cond ain­si que Maxime le capi­taine ; il n’avait pas l’air auda­cieux et grave de Sul­pice. De petite appa­rence, mince, jaune, plis­sé, recro­que­villé, d’humble main­tien, révé­ren­cieux et véré­con­dieux, s’appliquait à rendre de bons offices à l’évêque, gens d’Église, aidant les clercs à tenir les comptes de la mense épis­co­pale, fai­sant, au moyen de boules enfi­lées dans des tringles, des cal­culs com­pli­qués, et même il mul­ti­pliait et divi­sait des nombres, sans ardoise ni crayon, de tête, avec une rapi­di­té et une exac­ti­tude qu’on eût admi­rées chez un vieux maître des mon­naies et des finances. C’était un plai­sir pour lui de tenir les livres du diacre Moder­nus qui, se fai­sant vieux, brouillait les chiffres et dor­mait sur son pupitre. Pour obli­ger le sei­gneur évêque et lui pro­cu­rer de l’argent, il n’était peine ni fatigue qui lui coû­tât : il appre­nait des Lom­bards à cal­cu­ler les inté­rêts simples et com­po­sés d’une somme quel­conque pour un jour, une semaine, un mois, une année ; il ne crai­gnait pas de visi­ter, dans les ruelles noires du Ghet­to, les juifs sor­dides, afin d’apprendre, en conver­sant avec eux, le titre des métaux, le prix des pierres pré­cieuses et l’art de rogner les mon­naies. Enfin, avec un petit pécule qu’il s’était fait par mer­veilleuse indus­trie, il sui­vait en Ver­vi­gnole, en Mon­dou­siane et jusqu’en Mam­bour­nie, les foires, les tour­nois, les par­dons, les jubi­lés où affluaient de toutes les par­ties de la chré­tien­té des gens de toutes condi­tions, pay­sans, bour­geois, clercs et sei­gneurs ; il y fai­sait le change des mon­naies et reve­nait chaque fois un peu plus riche qu’il n’était allé. Robin ne dépen­sait pas l’argent qu’il gagnait, mais l’apportait au sei­gneur évêque.

Saint Nicolas distribue de l'argentSaint Nico­las était très hos­pi­ta­lier et très aumô­nier ; il dépen­sait ses biens et ceux de l’Église en via­tiques aux pèle­rins et secours aux mal­heu­reux. Aus­si se trou­vait-il per­pé­tuel­le­ment à court d’argent ; et il était très obli­gé à Robin de l’empressement et de l’adresse avec les­quels ce jeune argen­tier lui pro­cu­rait les sommes dont il avait besoin. Or la pénu­rie ou, par sa magni­fi­cence et sa libé­ra­li­té s’était mis le saint évêque, fut bien aggra­vée par le mal­heur des temps. La guerre qui déso­lait la Ver­vi­gnole rui­na l’église de Trin­que­balle. Les gens d’armes bat­taient la cam­pagne autour de la ville, pillaient les fermes, ran­çon­naient les pay­sans, dis­per­saient les reli­gieux, brû­laient les châ­teaux et les abbayes. Le cler­gé, les fidèles ne pou­vaient plus par­ti­ci­per aux frais du culte, et, chaque jour, des mil­liers de pay­sans, qui fuyaient les coi­treaux, venaient men­dier leur pain à la porte du manoir épis­co­pal. Sa pau­vre­té, qu’il n’eût pas sen­tie pour lui même, le bon saint Nico­las la sen­tait pour eux. Par bon­heur, Robin était tou­jours prêt à lui avan­cer des sommes d’argent que le saint pon­tife s’engageait, comme de rai­son, à rendre dans des temps plus pros­pères.

Hélas ! la guerre fou­lait main­te­nant tout le royaume du nord au midi, du cou­chant au levant, sui­vie de ses deux com­pagnes assi­dues, la peste et la famine. Les culti­va­teurs se fai­saient bri­gands, les moines sui­vaient les armées. Les habi­tants de Trin­que­balle, n’ayant ni bois pour se chauf­fer ni pain pour se nour­rir, mou­raient comme des mouches à l’approche des froids. Les loups venaient dans les fau­bourgs de la ville dévo­rer les petits enfants. En ces tristes conjonc­tures, Robin vint aver­tir l’évêque que non seule­ment il né pou­vait plus ver­ser aucune somme d’argent, si petite fût-elle, mais encore que, n’obtenant rien de ses débi­teurs, haras­sé par ses créan­ciers, il avait dû céder à des juifs toutes ses créances.

Il appor­tait cette fâcheuse nou­velle à son bien­fai­teur avec la poli­tesse obsé­quieuse qui lui était ordi­naire ; mais il se mon­trait bien moins affli­gé qu’il n’eût dû l’être en cette extré­mi­té dou­lou­reuse. De fait, il avait grand’peine à dis­si­mu­ler sous une mine allon­gée son humeur allègre et sa vive satis­fac­tion. Le par­che­min de ses jaunes, sèches et humbles pau­pières cachait mal la lueur de joie qui jaillis­sait de ses pru­nelles aiguës.

Dou­lou­reu­se­ment frap­pé, saint Nico­las demeu­ra, sous le coup, tran­quille et serein.

— Dieu, dit-il, sau­ra bien réta­blir nos affaires pen­chantes. Il ne lais­se­ra pas ren­ver­ser la mai­son qu’il a bâtie.

— Sans doute, dit Moder­nus, mais soyez cer­tain que ce Robin, que vous avez tiré du saloir, s’entend, pour vous dépouiller, avec les Lom­bards du Pont-Vieux et les juifs du Ghet­to, et qu’il se réserve la plus grosse part du butin.

Moder­nus disait vrai. Robin n’avait point per­du d’argent ; il était plus riche que jamais et venait d’être nom­mé argen­tier du roi.


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