Étiquette : 19 mai

Le saint dont je veux vous par­ler aujourd’hui ne vous paraî­tra peut-​être pas très extra­or­di­nai­re. Il n’y a rien, en effet, de bien sur­pre­nant dans son enfan­ce ; on ne rap­por­te pas que, pour lui, Dieu ait accom­pli des mira­cles, ni que des anges du ciel lui soient appa­rus, ni même que le Dia­ble lui ait fait quelques-​uns de ses tours. Tout au plus raconte-​t-​on, dans les ancien­nes chro­ni­ques, que sa mère, alors qu’il allait naî­tre, enten­dit en rêve un mes­sa­ger du ciel lui annon­cer que son fils serait un des plus grands saints de l’Église et qu’il ser­vi­rait la vraie jus­ti­ce de Dieu : mais cela s’est pro­duit pour bien des saints… Non, donc, Yves le bre­ton, n’eut rien, — en appa­ren­ce du moins, — de bien extra­or­di­nai­re ; il fut un enfant sem­bla­ble à ce que cha­cun de vous peut être. Sa sain­te­té naquit tout sim­ple­ment de sa bon­té, de sa sages­se, de son appli­ca­tion quo­ti­dien­ne à sa tâche et de sa volon­té fer­me de sui­vre en tou­tes cho­ses les pré­cep­tes du Christ : vous voyez que c’est à la por­tée de tout le mon­de ! En som­me, il ne res­te plus à cha­cun qu’à sui­vre son exem­ple. C’est là sans dou­te que com­men­cent les dif­fi­cul­tés !

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Mais vous savez cer­tai­ne­ment que saint Yves est le patron des avo­cats ; com­ment il eut cet­te voca­tion, pour­quoi il fut le modè­le des gens de robes et com­ment, dès son enfan­ce, il déci­da de défen­dre les pau­vres gens en jus­ti­ce, cela vaut d’être rap­por­té.

Au châ­teau de Ker-​Martin, non loin de Tré­guier, où il vivait dans sa famil­le, avec ses cinq frè­res et sœurs, le petit Yves aimait à écou­ter les magni­fi­ques his­toi­res que racon­tait son grand-​père Tan­crè­de. C’était alors un vieil hom­me cas­sé et ridé, blanc de che­veux, boi­tant bas d’une bles­su­re, mais, lorsqu’il com­men­çait à évo­quer les proues­ses de sa jeu­nes­se, sa voix rede­ve­nait vibran­te, ses yeux brillaient et, de son bâton manié com­me une épée, il sem­blait frap­per enco­re à grands coups les Infi­dè­les. On était alors au milieu du XIIIe siè­cle et tous les cœurs vaillants bat­taient à la seule idée de la croi­sa­de. Ah, lut­ter pour que le saint tom­beau res­tât sous la gar­de des che­va­liers chré­tiens ! quel idéal subli­me et, pour ceux qui avaient la chan­ce de par­ti­ci­per à ces admi­ra­bles expé­di­tions, que de sou­ve­nirs exal­tants ! Mais cepen­dant, à ces pages de gloi­re se mêlaient par­fois des pages de tris­tes­se, et le noble Tan­crè­de, pour sa part, en avait trop connu…

Vie de Saint Yves pour les enfants : Chevalier participant à la CroisadeLors­que l’appel du Pape à la croi­sa­de avait été connu en Bre­ta­gne, Tan­crè­de n’avait pas hési­té un ins­tant. Il par­ti­rait ! Mais, se croi­ser, ce n’était pas si faci­le à fai­re qu’à dire ! Rien n’était plus sim­ple que de décou­per une croix d’étoffe rou­ge et de la cou­dre sur son grand man­teau blanc ; ce qui parais­sait moins com­mo­de, quand on vivait en che­va­lier pau­vre, père de nom­breux enfants, c’était de ramas­ser la som­me d’argent suf­fi­san­te pour ache­ter un des­trier vigou­reux, une armu­re neu­ve, et pour équi­per de même façon l’escorte de quin­ze ou vingt hom­mes sans laquel­le un sei­gneur n’eût pu par­tir.

À quel­ques lieues de Ker-​Martin vivait un autre sei­gneur, très riche et qu’on disait fort ami de son argent. Tan­crè­de alla trou­ver ce voi­sin et lui deman­da un prêt, qui lui per­mît de s’armer, lui et ses gens, pour la croi­sa­de. L’autre flai­ra tout de sui­te la bon­ne affai­re. Il accep­ta avec empres­se­ment, mais, bien enten­du, il exi­gea quel­ques garan­ties. Tan­crè­de aurait l’argent, mais son châ­teau serait tenu en gage par son voi­sin, et le bon che­va­lier, qui ne son­geait qu’à cou­rir au plus vite en Ter­re Sain­te, accep­ta de signer tout ce que l’autre vou­lut, sans même lire les par­che­mins au bas des­quels on le priait de met­tre son sceau et sa grif­fe. Puis il par­tit, lais­sant ses enfants et ses biens à la gar­de de sa chè­re fem­me Yvet­te, qui avait le cœur gros.

Des années durant, le croi­sé demeu­ra en Orient. Il batailla avec héroïs­me, il occit maints et maints cou­ra­geux Sar­ra­sins. Il revint en Bre­ta­gne. Tant d’efforts et de lieues par­cou­rues les avaient pas­sa­ble­ment fati­gués, son bon che­val et lui. Sa gra­ve bles­su­re lui fai­sait très mal. Com­me il appro­chait de son cher Ker-​Martin, une men­dian­te, sur le bord du che­min, lui fit signe. Il s’arrêta. Elle lui deman­da l’aumône.

« Eh, ma bon­ne fem­me, s’écria Tan­crè­de, je reviens de Ter­re Sain­te et n’ai rap­por­té que grâ­ces et priè­res, mais d’argent, nen­ni ! Et je n’ai même rien man­gé depuis hier !

— Ah, noble sei­gneur, répon­dit la quê­teu­se, je suis plus pau­vre que vous enco­re, mais il me res­te un peu de pain, voulez-​vous le par­ta­ger avec moi ? »

Ému de cet­te offre géné­reu­se, le croi­sé met pied à ter­re et s’approche de la bon­ne fem­me. Celle-​ci pous­sa un cri :

Daniel-Rops Légende dorée de mes filleuls